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Le Masque et la Bouche

Jikabo

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Le masque est désormais de rigueur urbi et orbi. Ce qui, au début du confinement, pénurie oblige, nous était vendu (ou plutôt ne nous était pas vendu) comme un gadget superflu, est dorénavant élevé au rang de panacée contre la propagation vaporisée du virus. Au moins jusqu’à l’écoulement des stocks.

Le toubibissime et son état-major ne veulent voir qu’une tête, et qu’elle soit masquée. Et tout le monde d’arborer l’uniforme. Il faut dire que cet accessoire new look est devenu le viatique indispensable pour prendre le bus ou acheter son pain. Il faut soigner sa vitrine, ravaler sa façade.

Ce carré de tissu ne dissimule pas que les sourires. Derrière cet hygiaphone portatif se grommellent parfois des réserves, des bémols, des suspicions, plus ou moins débiles, plus ou moins futiles, plus ou moins subtiles. Jamais trop à la cantonade toutefois, tant la lutte contre le virus est l’alpha et l’oméga de tout discours public : ses présupposés tacites, et sa conclusion ultime. On appelle ça une doxa, et cette orthodoxie a ses zélateurs. Le justicier masqué, appelons-le Tartempion, est presque autant dissimulé et anonyme derrière son masque jetable que dans l’habitacle de sa voiture ou sur un forum Internet, et du coup Tartempion en devient aussi désinhibé, violent et con dans une file d’attente qu’au volant et sur le web. L’hygiène anti-postillons n’est en rien un assainissement des interactions sociales, et les FFP2 n’arrêtent pas la propagation du conformisme.

Mais par devers soi, parfois l’individu masqué bémolise. Dans la sphère des intimes, on entend que ça détonne dans le chorus, que ça renâcle çà et là. Cette sphère des intimes, du reste, se trouve elle-même traversée par de nouveaux clivages, qui ne recoupent guère les affinités idéologiques, sociologiques et comportementales des bandes de potes d’avant Covid. On peut observer de nouvelles polarités, qui ne doivent rien à notre vision du capitalisme ou notre goût pour les promiscuités festives, c’est-à-dire ce qui naguère pouvait nous réunir. La nouveauté, c’est qu’y jouent désormais, tout autant, le rapport à la vie, à la mort, à la santé, au risque, la perméabilité à l’angoisse, et des tas de raisons psychologiques et viscérales. Et, selon sa construction psychique, on peut alors se retrouver, dans une réaction d’humeur, une blague, un geste spontané, soudain proche d’un quidam dont tout nous éloigne, avec qui on ne voudrait ni parler du capitalisme ni faire la fête, mais qui, face au masque et tutti quanti, se cabre, tout comme en nous quelque chose se cabre ; et soudain très loin d’une vieille amie ou d’un complice en tout point, que le virus affecte plus puissamment que nous.

Du reste, le comité de rédaction de Saxifrage est lui-même traversé par de pareilles nuances. Nos contacts tactiles comme notre analyse des faits sociaux majeurs ne montrent pas l’unisson habituel. Il y a qui fait la bise en début de réunion, et qui ne la fait pas ; qui prend le masque au sérieux (il protège du virus les faibles et les dominés), et qui n’y arrive pas (c’est une mascarade largement instrumentalisée). Ça donne matière à de passionnants débats contradictoires, au sein d’une équipe habituée à la convergence des points de vue et la connivence des modes de vie. Ultra schématiquement, le dissensus de nos appréciations respectives se révèle dans cette série de polarisations : catastrophe biologique contre aubaine politique, crise exceptionnelle contre business as usual, soin contre contrôle, providence contre totalitarisme, etc. Sans doute que la justesse se situe, de façon flottante et subjective, quelque part dans l’entre-deux de ces pôles, tendu comme l’élastique d’un masque jetable sur la face rebondie d’un obèse avec co-morbidité.

À plus grande échelle, cette polarisation transversale qui structure la nouvelle doxa oppose deux systèmes de valeurs antagoniques. C’est à la fois binaire et asymétrique. Le premier pôle est dicible, respectable, public. Appelons ça le Masque. Le second est inavouable, dissident, intime. Disons que c’est la Bouche. Le Masque, c’est la vie. La Bouche, c’est la mort. Et ainsi de suite : santé vs. folie, normalité vs. déviance, responsabilité vs. égoïsme, morale vs. plaisir, société vs. individu, justice vs. liberté, etc.

Tant que les épidémiologistes auront l’apanage de l’expertise autorisée, on ne verra que le Masque. Il ne faut pas demander à un pommier de produire des cerises. L’épidémiologiste fait de l’épidémiologie, et c’est très bien. Ça ne fait pas une politique. Pour multiplier les pôles, pour dépolariser les frictions entre le Masque et la Bouche, il faudrait entendre des anthropologues, des psychiatres, des sociologues, des psychologues, des linguistes, des philosophes, des pédiatres, des praticiennes en tout genre, des acteurs de terrain, des gens. Mais pour ce faire, il faut d’abord tomber le Masque.

Jikabo

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