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Ça décoiffe !

Gilets jaunes, saison 2

Le gilet séditieux

Photo de Chachayver
Photo de Chachayver

Aujourd'hui, alors que le mouvement des Gilets jaunes fête un an de mobilisation et semble se perdre parfois dans des disputes secondaires ou des agendas fixés par d’autres, les soulèvements au Chili, à Hong Kong, en Équateur ou encore en Irak, le rappellent à sa critique, dans sa dimension la plus radicale. L’imaginaire politique qui s’est ouvert en France, l’expression publique de revendications de liberté et de justice, de rejet de la corruption des gouvernants et leurs alliés, la mise au jour des pratiques mensongères et diffamatoires des journalistes… ont trouvé un écho dans ces mouvements insurrectionnels qui ont porté la critique beaucoup plus loin que ne l’ont fait les Gilets jaunes, en menaçant directement les gouvernants et l’ordre qu’ils défendent : celui des marchandises, du travail, des faits médiatiques et des représentants. Les gouvernants concernés sont sur la défensive et répriment les rues en utilisant les mêmes méthodes. L’information est à la manœuvre pour discréditer les révoltes. Acculé, l’ordre pseudo-démocratique, médiatique et marchand est en pleine réaction conservatrice ; il revient à grandes enjambées sur les principes qui le fondent : au secours, mes armées, le vil peuple s’en prend à moi !

L’Histoire est le surgissement de la nouveauté, une nouveauté qui transforme radicalement le monde dans lequel nous sommes. Ce monde que les journalistes, les politiques et les marchands veulent nous faire passer pour éternel. En faisant irruption et en s’installant durablement dans les rues, sur les routes, les ronds-points des villes et des campagnes, avec une revendication initiale tout à fait basique contre la hausse du prix du gasoil, les Gilets jaunes ont fini par poser une critique profonde de ce qui s’interpose entre les individus, et par affirmer que ce qui constitue un tout, c’est le peuple. Ils s’en sont pris ouvertement à la démocratie représentative, qui prétend représenter un peuple fictif, un peuple d’atomes pour mieux reconduire d’élection en élection la même caste à la tête de l’État.

Les Gilets jaunes ont aussi ouvert des brèches dans la logorrhée totalitaire des journalistes. Certains journalistes acquis aux gestionnaires de tous bords et, comme eux, souhaitant la conservation de ce monde injuste, ont d’ailleurs été directement pris à partie. Et, de façon plus contingente mais bien présente, les quelques pillages et destructions de marchandises certains samedis ont proposé une négation des promesses marchandes – jamais tenues, mais auxquelles tous les consommateurs semblent vouloir croire – de réalisation individuelle ou de satisfaction de leurs désirs. Le mouvement des Gilets jaunes a permis à chacun de sortir de sa vie de fantôme, de la routine d’un quotidien marqué par le travail, la recherche de travail, et l’isolement : autrement dit, de briser la séparation fabriquée par les marchandises, le salariat et la politique des partis. « Travaille, consomme et ferme ta gueule », comme dit un slogan féroce des Gilets jaunes. Les Gilets jaunes veulent reprendre la main sur leurs vies, maîtriser le cours de leurs existences.

Aujourd’hui, de nombreux groupes et assemblées se réunissent et débattent au sein du mouvement des Gilets jaunes. Ce sont les lieux d’une parole en lutte contre la représentation politique et médiatique. La question qui se pose porte sur ce que pourrait être le prolongement de la conversation ayant cours dans les assemblées, sur les ronds-points, dans la rue, dans tous les lieux où elle se développe : comment défaire l'actuel espace médiatico-politique de représentation et sa tyrannie ?

Le RIC n’est qu’un moyen

La revendication initiale du mouvement était que le prix du carburant retrouve un niveau acceptable. Mais face au mépris du gouvernement et à son refus de répondre à une demande aussi prosaïque, une critique plus profonde a vu le jour, de fil en aiguille, afin de rechercher des moyens pour que la volonté des Gilets jaunes puisse s’imposer à ce gouvernement et à n’importe quel autre. C’est l’idée du référendum qui a émergé, dans le but de pouvoir revenir sur des décisions prises au nom de tous par des représentants qui agissent comme s’ils étaient libres de tout mandat. Le rérérendum d’initiative citoyenne (RIC) n’est donc pas tant un but qu’un moyen pour accomplir les revendications que s’est données le mouvement. C’est une visée réformiste, qui ne peut d’ailleurs pas être la seule sortie politique du mouvement. Quand on regarde le RIC et son usage dans de nombreux pays européens, on se demande pourquoi il n’est pas appliqué en France. En comparaison, l’État en France apparaît arriéré, crispé sur des dogmes jacobins hors d’âge, et la République, comme un régime censitaire destiné à écarter le peuple des décisions publiques afin que des élites, une caste de politiciens, d’hommes d’affaires et de journalistes gouvernent au nom de leur prétendue expertise. Ce régime politique, corrompu de toutes parts par les arrangements avec les grandes entreprises, avec les journaux, est dans un état de putréfaction avancé : il n’est même plus capable de respecter ses propres règles d’existence. Il s’assume de plus en plus comme un régime autoritaire, gouverné par un seul, au mépris de tous.

On a pu lire beaucoup de diffamations sur la revendication du RIC. La bonne pensée de gauche et de droite agite la peur du petit peuple, forcément mauvais, qui vote mal, qui dit des choses qu’on ne peut pas dire… un peuple auquel, décidemment on ne peut faire confiance, se disent l’instituteur de la République et le professionnel de l’éducation populaire. Et c’est vrai, les Gilets sont très « sans-culottes » : ça gueule, ça fait du bruit, c’est vulgaire, ça brûle, ça casse… Tout l’inverse d’une middle class pétrie de bonne conscience, uniquement soucieuse de son image dans l’information. Ceux qui parlent de l’image des Gilets jaunes ont un cadavre dans la bouche.

En France, pays jacobin et centralisé où la démocratie est devenue un mot creux, un peu comme on dit « développement durable », l’introduction du RIC en toute chose, y compris bien sûr pour la révocation des représentants et pour l’abrogation des lois, peut dans un contexte de lutte avoir une portée effective. Car l’usage du RIC ouvre sur un double pouvoir : direct, via le référendum, et indirect, via la représentation. Or, il est à peu près sûr que ce double pouvoir, au sein même du fonctionnement des institutions françaises telles qu’elles sont aujourd’hui, soit très indigeste pour l’État et son administration. De ce point de vue, sa mise en œuvre serait intéressante.

Mais un RIC sans la transformation de la manière dont se construisent l’opinion publique et le débat, c’est aussi la poursuite du même système médiatico-politique. Le mouvement des Gilets jaunes porte une critique inachevée du lien entre conversation (entre Gilets jaunes), médias et démocratie. Les médias font et défont l’opinion publique, orientent les conversations de tous les jours, en promouvant des partis politiques, des réformes et des marchandises. C’est bien connu, et c’est apparu clairement sur toute la séquence que nous venons de vivre depuis novembre 2018. Les Gilets jaunes réclament une démocratie directe : le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple, comme l’ont proclamé et mis en œuvre les assemblées des assemblées. Cela reste un point essentiel. Or, le RIC ne peut à lui seul répondre à la question de la démocratie directe. Car en cas d’instauration d’un référendum, les discussions ordinaires vont continuer d’être nourries et orientées par les grands médias et leurs journalistes qui vont sélectionner et mettre bout à bout des petits faits, inventer des récits ad hoc pour faire pencher les discussions du côté qu’ils souhaitent, et déterminer en grande partie l’issue du référendum. Prise sous cet angle, l’expérience du RIC semble vouée à l’échec ou, au mieux, n’être qu’une pièce du puzzle.

Un vent nouveau

Il faut se tourner vers les assemblées locales pour avoir une autre idée de la relation entre conversation, médias et politique. De nombreuses assemblées de Gilets jaunes ont instauré en leur sein les conditions d’un débat. La première condition qui a été posée, et qui est une condition nécessaire, c’est que le débat se tienne en dehors des partis, des syndicats et des journalistes. Quelques autres principes ont aussi été posés, tels le refus de toute représentation de l’assemblée, la désignation de délégués avec des mandats clairs et impératifs, ou encore une rotation des animateurs de l’assemblée. Ces conditions minimales, il s’agit maintenant de les généraliser à l’ensemble de l’espace public, en continuant de refuser la représentation que créent les journaux et les partis politiques.

La critique de la représentation est d’abord une critique pratique. Il s’agit de renverser la clique de gens qui a mis la main sur la destinée de tout un peuple en prétendant vouloir son bien. N’oublions pas que, si c’est le journalisme et le jeu politicien qui ont fait le candidat Macron, ce sont les policiers qui l’ont maintenu au pouvoir en décembre 2018, avec l’aide des journalistes. L’horizon qui s’ouvre à nous aujourd’hui est celui d’une démocrature policière dont la justification et le dernier mot sont « Moi ou le chaos ». Il ne s’agit pas ici de faire référence à l’hypothèse d’un pouvoir aux mains de l’extrême-droite qu’agitent les gauchistes et les bien-pensants, à chaque élection et dans tous les débats locaux, en faisant mine de se demander : et si le pouvoir tombait dans de mauvaises mains ? Le pouvoir actuel tue, mutile, arrête par milliers des manifestants Gilets jaunes. Le pouvoir actuel emprisonne des Gilets jaunes pour leurs opinions politiques. Le pouvoir actuel criminalise l’opposition en gilet jaune, en la traitant de factieuse, de séditieuse. Le pouvoir est déjà dans de mauvaises mains.

La question n’est donc pas de prendre le pouvoir, au sens où exercer un pouvoir, c’est exercer une domination. Car c’est la structure même de ce pouvoir qui est le problème. C’est d’ailleurs une des questions sans cesse posées par les Gilets jaunes : virer Macron, pour qu’un autre saltimbanque prenne sa place ? Ici, la croyance séculaire en l’État reste un obstacle à l’approfondissement de la critique. La vision irénique et œdipienne de l’État – l’État, c’est Papa ! – commence pourtant à se craqueler. On comprend maintenant que l’absence de contrôle des représentants et de leurs mandats n’est que l’expression d’une conception infantile du gouvernement et d’une confiance tout à fait déplacée en des inconnus qui jouent contre une très grande majorité.

Et il faut garder en tête que, pour ceux qui ne savent pas où ils vont, ceux qui bougent, prennent la parole et agissent vont toujours trop loin. Les soutiens des gouvernants actuels ne vont nulle part, ils cheminent dans l’hypocrisie et un labyrinthe de mensonges. Le temps joue contre eux. La mauvaise foi, l’esprit partisan, le culte du chef, le déni du réel, les poussent dans un monde fantasmagorique où l’autre, celui qui a une opinion différente de la leur, n’existe plus et devient une anormalité, une pathologie.

Ce qui fait la force du mouvement des Gilets jaunes, c’est la nouveauté qu’il produit. La nouveauté est d’abord dans les rues. Pour la première fois depuis des décennies, il y a eu des émeutes dans le cœur de la capitale. Les manifestations ont été complètement réinventées, pas encadrées, longtemps pas déclarées, organisées de façon diffuse, imposant leur moment et leur espace. La solidarité et l’amitié qui ont surgi dans les rues n’ont pas de comparaison récente. C’est un bain de réel, de rencontres, de discussions, dans lequel nous sommes plongés. D’ailleurs, les journalistes ne s’y sont pas trompés, eux qui passent leur temps à créer des lignes de démarcation, des divisions, des fausses polémiques… et qui excellent à produire des récits pour poser une vision de notre monde séparée de ce que nous vivons et faisons effectivement. L’ampleur de la répression policière du mouvement, qui se poursuit encore aujourd’hui, est le signe que les gestionnaires ont eu peur, et ont encore peur.

La nouveauté est aussi dans les conversations profondes, osées, souvent conflictuelles qui se sont développées à l’intérieur du mouvement. Chacun d’entre nous s’aventure en terrain interdit, au-delà des frontières invisibles et des a priori que nous portions tous en nous avant d’être Gilet jaune, c’est-à-dire il y a un an. La parole des Gilets jaunes naît dans la rue, dans les assemblées, en-dehors des cadres posés par d’autres qui ne sont pas parmi nous. La conversation des Gilets jaunes admet tous les dérapages, c’est même une des conditions essentielles à cette langue. Dans cette parole se réalise une forme de liberté, contre les appartenances de chapelles qui empêchent les individus de parler, sous peine d’être exclus, justement, de leur chapelle. La nouveauté, enfin, ce sont aussi les organisations qu’a construites le mouvement. On ne tient pas douze mois, sinon : assemblées, cabanes sur les ronds-points, groupes Facebouc, Telegram, Signal… La question est désormais que s’approfondisse un débat entre ces organisations sur les finalités du mouvement. Cela nécessite de résister à une tentation électoraliste qui irait à l’encontre de ses fondements, et de sortir d’une forme d’isolement qui a été fabriquée par l’information et les représentants politiques, mais aussi par une certaine lassitude de ceux qui se sont mobilisés. C’est en partant de ce que nous sommes aujourd’hui, en le décrivant, en sortant des visions idéalistes, que nous y parviendrons. Ce qui manque, ce sont des lieux transversaux de débat qui relient les différentes parties du mouvement, et c’est l’approfondissement de la question du but qui a été énoncée dès le mois de décembre 2018, en posant la démocratie directe comme une critique de l’État.

Les mauvais réflexes militants, les bonnes recettes que l’on répète quelle que soit la situation, le langage stéréotypé de la gestion sont bien présents dans le mouvement, ce seront autant d’obstacles à lever pour mener à bien ce débat. Et il peut toujours y avoir une résurgence de l’émeute, et une relance des débats par l’émeute, étant donné que les conditions qui ont présidé à l’émergence des Gilets jaunes sont toujours là, voire se sont aggravées. En attendant, on s’amuse de voir les déclarations des précieux ridicules qui siègent au parlement après les escraches dont ils font l’objet ou les attaques des locaux de partis politiques. Il est temps d’ébouriffer un peu plus sérieusement leurs perruques.

Le gilet séditieux

novembre 2019

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