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En procès pour lire et soutenir la presse libre

1 74 09 99 192.168.0.1

Photo de Jikabo
Photo de Jikabo

Je suis 1 74 09 99 192.168.0.1. Je risque 5 ans de prison et 40 000 euros d’amende parce que je suis lecteur et solidaire de la presse libre… Je suis 1 74 09 99 192.168.0.1. Parce que ce sont des traces numériques que le grand filet de la surveillance a relevées, des traces d’appareils électroniques. Je suis 1 74 09 99 192.168.0.1. Parce que je suis un parmi d’autre, des femmes et des hommes, qui ont plus à craindre qu’à espérer de l’action de l’État.

Je suis celui qui « faisait l’apologie de la violence »1, qui rédige le « vade-mecum du parfait casseur »2. Pour les 755 000 lecteurs et lectrices de La Dépêche je serai toujours « un homme de 40 ans, qui avait incité sur un site Internet à commettre davantage de casses… »3. Et ce au mépris d’un certain nombre de règles légales, la présomption d’innocence par exemple. Mais combien cela me coûterait-il de porter plainte ? Pour quel résultat au final ? Est-ce que cette justice qui m’attaque est capable de me défendre ? J’en doute. Je suis 1 74 09 99 192.168.0.1. La police est venue me chercher à 6 h 30 du matin. J’ai passé 10 heures dans une geôle qui sentait l’urine, ils ont menacé de venir chercher mon fils au lycée, de m’inculper pour apologie de terrorisme… Parce que je lis et que je soutiens la presse libre. Presse libre parce que libérée des intérêts marchands. Presse libre parce que diverse et déterminée, ancrée localement au plus près des luttes. Une presse qui ne me dit pas quoi penser mais qui me donne à voir, à comprendre, en prenant clairement position.

L’espace médiatique est la grande scène où se situent les scènes principales de la vie collective ; elle les compose et elle les reflète4.

Sans ces sites Internet, ces radios libres, ces journaux, il y a tout un tas de choses que je n’aurais sans doute jamais sues. Quelques exemples : Bilal Nzohabonayo tué par la police et qui a été présenté tout d’abord comme djiadiste, c’est grâce au travail du site ‹ laRotative.info › que la version policière sera démentie ; les circonstances réelles de la mort de Rémi F. sont révélées dans leur intégralité par ‹ Reporterre.net › avant que cela soit admis officiellement ; la grève de Radio France en février qui annonçait la plus longue grève de la radio publique de son histoire a été relayée sur Canal Sud et, d’une manière générale, ce sont des medias libres qui relaient les paroles des personnes qui luttent. La richesse et la diversité de cette presse est incommensurable. Si je n’ai plus la presse libre je deviens à moitié aveugle. Mon monde n’est plus exprimé que par des artistes et des journalistes, des économistes et des experts, avec qui j’ai, socialement, peu de chose à voir. Cette presse-là ne me donne pas de prise sur le monde qui m’entoure. Au contraire, cette information me le rend distancié, flou, parce que sans correspondance avec ma vie et mes préoccupations. Comme si ce que je vivais n’avait pas de consistance collective. Le monde semble vivre à mille lieues de mon expérience concrète, du chômage, de la précarité, de l’injustice que je constate autour de moi.

À la façon des lunettes, les journaux fabriquent des non-vu à partir duquel le monde est vu5.

Ces derniers mois ont eu lieu de nombreuses manifestations à Toulouse. Systématiquement la presse locale et nationale a titré sur les « violences », le verre brisé, les courses-poursuites. Ça manquait cruellement de certains détails. J’ai vu 500 policiers pour 300 manifestant.e.s, j’ai vu la violence et le mépris vis-à-vis de tout ce qui ne portait pas d’uniforme. J’ai vu des hommes cagoulés, armés, bloquer des rues. J’ai vu des citadin.e.s gazé.e.s sans distinction. J’ai vu les condamnations judiciaires pleuvoir sur des personnes arrêtées au hasard. J’ai vu les entorses à la procédure. J’ai vu la violence du maintien de l’ordre. Je n’ai rien lu de tout cela dans la presse dominante6. Il n’y a que la presse libre qui s’en est faite le relais.. C’est seulement là que j’ai perçu que je n’étais pas seul à être scandalisé et en colère. Au bout de ces mois d’occupation policière et de procès expéditifs, comme si cela ne suffisait pas, je me retrouve moi aussi pris dans la machine judiciaire.

Je sais que mon cas n’est pas isolé. Je sais que beaucoup, qui comme moi luttent pour un monde débarrassé de l’exploitation et des dominations, connaissent la prison, les vexations, les mutilations… Je sais que beaucoup, parce qu’ilelles sont au mauvais endroit au mauvais moment, parce qu’ilelles ont la « mauvaise » couleur de peau, le mauvais passeport, parce qu’ilelles sont pauvres, connaissent aussi la prison, les vexations, les mutilations…Je sais que ce système repose sur une part non négligeable de violence légale. Je le sais parce que je le vis, mais aussi parce que je peux connaître des cas semblables, savoir ce que beaucoup vivent. Parce que je lis la presse libre.

Est-il donc absolument impossible d’opposer aux puissances de l’élimination l’organisation des éliminés ?7

Ces sites, ces radios, ces journaux sont une organisation concrète des éliminé.e.s, des exploité.e.s, des dominé.e.s, des opprimé.e.s. Et c’est pour ça qu’on les attaque, qu’on veut les faire taire.
Je suis 1 74 09 99 192.168.0.1. Je risque 5 ans de prison et 40 000 euros d’amende pour faire taire la solidarité et la presse libre !

1 74 09 99 192.168.0.1

Cet article est paru sur le site ‹ iaata.info › le 30 mai 2015

1. La Dépêche du Midi, 08/05/2015.

2. ‹ 20minutes.fr ›, en ligne le 07/05/2015.

3. La Dépêche du Midi, op.cit.

4. Georges Balandier, Le Pouvoir sur scènes, Fayard, 2006, p. 163.

5. Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Minuit, coll. « Le Sens commun », 1990, p. 244.

6. Avec quelques exceptions notables, le plus souvent des tribunes ou des blogs périphériques (Le Monde, Médiapart)… Finalement des points de vue qui ne rentrent pas dans la catégorie « information ».

7. Bertolt Brecht, « La radio appareil de communication. Discours sur la fonction de la radio » (1932), in Sur le cinéma, L’Arche, 1970.

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