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Soyons furtifs !

Jikabo

Photo de Chachayver
Photo de Chachayver

Le dernier roman d’Alain Damasio, Les Furtifs, se déroule en 2041, dans vingt-et-un ans à peine, et son monde n’est que le surlendemain du nôtre, une utopie cauchemardesque – une dystopie – qui pousse les prémices de nos temps modernes jusqu’à leurs ultimes conséquences. Les métropoles ont été vendues au profit de grandes marques. La technologie déploie un ample appareil de contrôle, combinant marketing personnalisé et traçabilité sécuritaire. C’est l’empire de l’artificialisation, de la réalité augmentée, du capitalisme cognitif, de la post-humanité.

Le premier trait de génie de Damasio est d’avoir lâché des furtifs dans un tel décor. Les furtifs sont des êtres excessivement véloces, quasiment invisibles, substantiellement liés aux sons et à la musique, tapis dans les angles morts, changeants et protéiformes, doués d’aptitudes mimétiques extraordinaires, métabolisant les trois règnes pour une fusion caméléonesque avec leur environnement. Ce sont d’insaisissables chimères, hybrides d’animal, de végétal et de minéral. Quiconque les voit provoque leur céramisation : pétrifiés, les furtifs se dérobent à jamais à la science, à l’étude, à la dissection, à la taxidermie, bref au contrôle et à l’exploitation.

Traqué, le furtif devient au fil des pages la subtile allégorie vivante d’une forme de résistance par l’invisibilité, l’imprévisibilité, la disponibilité au monde, l’ouverture au vivant, la subversion permanente et généralisée. Les furtifs représentent une sorte de zone à défendre éparpillée, impalpable, mobile. Ce bouquin est le roman philosophique du xxie siècle, comme Diderot en écrivait au siècle des Lumières. La fiction décline et incarne les potentialités imaginaires contenues dans la pensée de Foucault, Deleuze, Debord, Yves Citton, Hakim Bey, sans les nommer, sans avoir l’air d’y toucher, sans aucun didactisme lourdaud ni arrogance érudite. Damasio réussit l’exploit de fondre une réflexion philosophique et politique puissante et émancipatrice dans un creuset hyper-romanesque. L’intrigue est fertile en rebondissements, en combats, courses poursuites, rites initiatiques, cascades et amours. La narration est haletante, orchestrée en un système polyphonique tissé de la parole d’une demi-douzaine de personnages bien campés, chacun ayant son style, son timbre propre, grâce à une grande inventivité poétique, verbale et même typographique. La dimension philosophique de la fable se déploie dans la contradiction, l’affrontement, les subjectivités entredéchirées. Ce n’est pas un roman à thèse, c’est bien mieux que ça.

Les Furtifs constitue le grand récit collectif, fédérateur et enthousiasmant – en un mot l’épopée – dont nous avons besoin, nous autres, citoyens du monde contemporain, connectés, contrôlés, confinés, climatiquement réchauffés, révoltés, désarmés. On y voit à l’œuvre les potentialités subversives et romanesques du hacking, du « parkour » urbain, de la permaculture, du recyclage. Face au story-telling dominant, ce roman ne déserte pas la guerre des imaginaires : il élabore une contre-fable radicale, émancipatrice, visionnaire, jubilatoire.

Jikabo

Les Furtifs. Éditions La Volte, 2019. 688 pages. 25 €

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