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Un choc opératoire

Valéry

Photo de Mathu CK
Photo de Mathu CK

Soit le confinement que nous sommes en train de vivre est fondé, et tire sa légitimité d’une raison valable – alors la situation est grave ; soit ce confinement est, à certains égards, excessif et difficile à légitimer – mais alors, la situation est très grave. Il faut questionner la légitimité de ces traitements par confinement, qui encadrent, à l’heure actuelle, la vie de près de trois milliards d’individus de par le monde. Comment, face à une telle situation, face à un tel choc, comment ne pas vouloir s’assurer des motivations qui animent les décideurs internationaux ; comment ne pas vouloir contrôler le bien-fondé d’un traitement mondial qui n’admet pas de précédent ?

Quel est donc le motif profond de ce confinement ? Selon le discours officiel, il s’agit de la seule réponse, possible et rationnelle, à la menace virale du Covid-19. En nous confinant, nous refrénons des échanges viraux potentiels. À ce titre, bien que le virus soit peu létal et d’un ciblage spécifique1, le confinement est décrété devoir civique (décret n° 2020-260) depuis le 16 mars 2020. Lors de son adresse aux Français du 12 mars 2020, Macron l’annonçait en exhortant la population à « protéger les plus vulnérables d’abord. C’est la priorité absolue. » Cela est magnifique, juste, bon ! et semble mû par les intentions les plus louables : la protection des minorités les plus exposées, « quoi qu’il en coûte ». Dès lors, notre confinement quotidien a puisé sa justification dans cette hypothèse de charité sanitaire, et dans son idéologie fédératrice : celle d’une guerre charitable. Nous sommes en quarantaine dans ces prémisses. Et il y a un malaise. En effet, et sans présumer de l’(in)efficacité de ces méthodes (que le temps nous enseignera), il faut se garder de ne voir, dans le confinement, qu’une solution parmi d’autres (dépistage, gestes barrières, laisser-faire) opposée à un danger sanitaire.

Car ce grand mouvement de « charité sanitaire » n’existe pas. Les urgences sont pourtant patentes. L’Organisation mondiale de la santé estime, par exemple, qu’en 2018, près de 7 millions de personnes sont décédées à cause de la pollution atmosphérique et de la densification de l’air en particules fines2. Autre exemple, plus viral : on estime que près de 37 millions de personnes dans le monde sont porteuses du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), et qu’environ 1 million en meurent chaque année3. Les exemples de ce type sont nombreux, et souvent représentent des niveaux de mortalité bien supérieurs à ceux dont on nous harcèle présentement : plus de 19 000 personnes par jour pour la pollution atmosphérique ; plus de 2 500 pour le Sida. Et combien de personnes le travail tue-t-il ? Et combien de personnes la finance achève-t-elle ? Peu importe, car il ne s’agit pas d’élaborer une hiérarchie chiffrée. Mais simplement de mettre en avant que les comportements charitables de l’élite internationale à propos de la protection des personnes sont trop sélectifs pour être crédibles.

En effet, comment ne pas se laisser gagner, d’abord par la confusion, ensuite par la colère ? lorsqu’un gouvernement (pour ne prendre que l’exemple français) accoutumé à la casse sociale, à la précarisation, à la privatisation, au mépris des travailleurs et des plus faibles… sacrifie, aussi soudainement que tranquillement, son appareil économique, pour « protéger les plus fragiles », et le fasse par des moyens, et à une échelle jamais vus. En Inde, ceux qui ne respectent pas les règles du confinement se font molester à grands coups de bâton, ou bien humilier publiquement. En Jordanie, l’armée veille au respect du couvre-feu avec des engins blindés et des fusils mitrailleurs automatiques. Il y a un vertige invraisemblable à voir se dessiner, sous des régimes divers, une destinée biopolitique commune à une portion si grande – tellement qu’on l’imaginerait aisément totale – de la race humaine. Partout, c’est un déploiement de force inouï, parfois brutal, souvent efficace. La dictature sanitaire est en place, et le renfort armé laisse présumer que l’on pourrait bien, çà et là, abattre ceux qui entraveraient le grand sauvetage international. Non, l’élite ne fait pas la guerre aux périls qui nous menacent, et dont elle est, bien souvent, la première responsable. Non, une hypothèse de guerre charitable n’est pas recevable, de la part d’un système structurellement antisocial ; un système qui se moque aussi bien de l’hôpital que de la charité… et qui, en revanche, a intérêt à instaurer un climat de guerre et de crise, si l’on est prêt à accueillir une hypothèse alternative : la théorie du choc de Naomi Klein.

Chocs en stock

Selon cette théorie, depuis la fin des années 70, les épisodes de désastre (écologique, sanitaire, financier, etc.) furent souvent assortis d’une forte poussée de l’appareil néolibéral (privatisations, dérégulation de l’économie, précarisation des travailleurs). Le « capitalisme du désastre », profiterait des épisodes de « choc » pour proposer ou imposer des mesures par nature impopulaires (« thérapies de choc » dans le jargon) et qui, autrement, seraient plus largement combattues par les populations. De plus, ces renversements structurels seraient d’autant plus difficiles à rejeter par le corps social que celui-ci se trouverait dans un état de « choc psychologique », caractérisé par des phénomènes d’isolement, d’incertitude, de menace pour l’intégrité physique, ou bien encore de détresse, en raison d’agents exogènes menaçants (torture, guerre, terrorisme, climat, etc.) : « À l'instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d'autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. »4

C’est, par exemple, un tel processus qui fut à l’œuvre à l’occasion du coup d’État de Pinochet, au Chili, au début des années 70 : provoquant un choc sociétal sans précédent, il entrouvrit la porte aux « solutions » néolibérales, alors portées (pour ne pas dire apportées, dans ce cas précis5) par l’école de Chicago, et Milton Friedman, son penseur le plus renommé, d’ailleurs prix Nobel d’économie en 1976 pour son travail sur « l'analyse de la consommation, l'histoire monétaire et la démonstration de la complexité des politiques de stabilisation ». De même, à la suite de l’ouragan Katrina, qui a ravagé en 2005 une grande partie de la Nouvelle-Orléans, et tué près de 2 000 personnes, nombreuses furent les initiatives visant à profiter de la désorientation et de la fuite des populations, pour imposer une tabula rasa néolibérale : « Les enseignants furent congédiés, les écoles privatisées, l’hôpital public condamné, l’appareil sécuritaire renforcé, le marché du logement dérégulé, les cités d’habitations à loyer modéré rasées et remplacées par des résidences de promoteurs. […] Pendant que l’on choyait l’industrie du tourisme en planifiant la construction d’un nouvel aéroport et d’une myriade d’hôtels de luxe, on déroulait le tapis rouge aux entrepreneurs en les couvrant de largesses fiscales. "Il a fallu la tempête du siècle pour créer l’occasion du siècle. Ne la laissons pas passer", avait exhorté la gouverneure démocrate de la Louisiane, madame Kathleen Blanco, moins de deux semaines après Katrina. »6

La même logique fut à l’œuvre lors de l’invasion de l’Irak par l’armée de Georges W. Bush, suite au choc des attentats du 11 septembre 2001, au « choc des civilisations » et tutti quanti. Comme le rappelle Naomi Klein, « il y eut d’abord la guerre, qui selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis "Shock and Awe" (parfois traduite par "choc et effroi"), avait pour but "de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir". Vint ensuite la thérapie de choc économique, imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15 %, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du Commerce par intérim de l’Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, déclara à l’époque que ses compatriotes en avaient "assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie que l’économie subisse le même sort". En cas de résistance, les Irakiens étaient arrêtés et jetés dans des prisons où leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoup moins métaphoriques.7 »

Une pandémie néolibérale annoncée

Ces exemples, pour divers qu’ils soient, donnent plusieurs indications, et un sens un peu différent à ce que nous sommes en train vivre – et, en vérité, que nous sommes en train de revivre, après le choc terroriste de janvier 2015 (voir « L’acide du peuple », Saxifrage, n° 3). Le terreau d’une thérapie de choc est déjà sous nos yeux. Une menace intangible, insaisissable et menaçante s’élève devant nous (mais il faut avoir la télévision pour la voir !), avec une construction médiatique du choc pour ce qui concerne le plan psychologique, et un état radical d’asocialité, une atomisation rigide, une immobilité de tous, pour ce qui concerne le plan biopolitique. La thérapie de choc, quant à elle, est vraisemblablement devant nous. L’Insee anticipe qu’une période de confinement devrait faire diminuer de 3 % le produit intérieur brut français, estimé à 2 762 milliards d’euros (en 2019), soit une perte de presque 83 milliards d’euros. Les places financières, depuis plus d’une décennie appréhendées comme les nouveaux tribunaux du monde, dévissent sérieusement. Parions que ce qui se paiera quand on sortira de tout ça – c’est-à-dire quand on sortira – s’articulera étonnamment autour de trois grands pôles : privatisations, dérégulations, diminution des dépenses sociales – ces trois catégories n’étant pas étanches. Déjà, le droit du travail se trouve fragilisé par des ordonnances et des mesures qui, à bien y regarder, n’ont rien à voir avec une urgence sanitaire. L’ordonnance n° 2020-323 du 25 mars 2020 prévoit par exemple que l’employeur pourra « fractionner les congés sans être tenu de recueillir l’accord du salarié, et fixer les dates des congés sans être tenu d’accorder un congé simultané à des conjoints ou des partenaires liés par un PACS », ou encore modifier de façon non-contradictoire les dates de prise de jours de RTT, jours de repos conventionnels ou jours de repos prévus dans le forfait contractuel. Et ce, potentiellement, jusqu’à la fin de l’année, en cas de « circonstances exceptionnelles ». C’était quoi le sujet, déjà ?

La sortie de la « crise du coronavirus » sera le départ de l’histoire concrète. Jikabo, dans un article de ce même numéro (« Un laboratoire in vivo »), parle de l'abondance du « télé- » (médecine, enseignement, vision, etc.) dans nos quotidiens confinés… et il faut en rajouter un : cette « crise » est téléologique, c'est-à-dire qu'elle a une fin, une finalité – toujours selon la théorie du choc : asseoir solidement une dépression économique, que seule une thérapie de choc, menée par un gouvernement combatif, pourra juguler ! Mais il y a autre chose : il n’y a pas, ici, de choc objectif ; les discours politiques et médiatiques, de concert, comportent une exagération objective du phénomène sanitaire qui, d’une épidémie, devient une crise sanitaire, qui devient elle-même un état d’urgence sanitaire, assorti d’un état de guerre. Ce glissement, non-indispensable, d’une logique sanitaire à une logique guerrière de crise, est cet excès de conséquence qui concrètement, représente le point d’achoppement du choc psychologique. Au regard des statistiques des autres types de fléaux qui nous menacent, et que j’évoquais plus haut, le coronavirus n’est pas un choc absolu pour l’humanité. Il n’y a pas de proportion commune entre la gravité du phénomène (qui a sa gravité propre, il ne s’agit pas ici de le nier), et la gravité des discours politiques et médiatiques sur le virus et sur le confinement : et cet excès, c’est la matière du choc psychologique. « Nous sommes en guerre », « il faut tenir », « c’est la plus grave crise sanitaire depuis un siècle ». Ce que nous avons pris l’habitude de nommer « crise » n’est, dans le cas présent, qu’une construction psycho-sociale catastrophiste, dont le seul dessein est d’assouplir les populations, en leur agitant sous le nez la fausse éventualité de leur propre péril.

À vrai dire, la seule proportion qui risque d’être respectée, c’est celle qui réside entre le nombre de personnes touchées sur la planète par le virus d’un libéralisme désastreux, et la quantité de malheurs au kilomètre carré.

C’est véritablement ce qui rend cet épisode angoissant : car sous les coups de boutoir de cette funeste mécanique, ce sont cette fois les prolétaires de tous les pays.

Valéry

1. L’institut Pasteur indique que « la gravité des signes cliniques nécessite le maintien à l'hôpital d'environ 20% des malades et 5% nécessitent une admission en réanimation. Les formes les plus graves sont observées principalement chez des personnes vulnérables en raison de leur âge (plus de 70 ans) ou de maladies associées. » <www.pasteur.fr>, avril 2020.

2. Stéphane Mandard, « La pollution de l’air tue 7 millions de personnes par an dans le monde, alerte l’OMS », Le Monde, 2 mai 2018. <www.lemonde.fr>

3. Anne-Aël Durand, « Sida : le nombre de morts régresse dans le monde, mais le dépistage et les soins restent insuffisants », Le Monde, 1er décembre 2018. <www.lemonde.fr>

4. Naomi Klein, La Stratégie du choc : la montée d'un capitalisme du désastre, Léméa / Actes Sud, 2007, p. 20. On peut aussi se référer au documentaire éponyme, sorti en 2010, et qui représente un bonne introduction à son analyse.

5. Naomi Klein, op. cit., pp. 70–76.

6. Olivier Cyran, « Comment tuer une ville. Stratégie du choc à la Nouvelle-Orléans dans le sillage de l’ouragan Katrina », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

7. Naomi Klein, op. cit., p. 12.

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