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Le prisme de la moustache

Jikabo

Photo de Mathu CK
Photo de Mathu CK

Je me confine.

Je réfléchis. Je cogite. Je m’évade, vers les confins. Je lis Alain Damasio, La Zone du dehors. Je rêve. J’affine mon confinement. Je finasse. Je regarde L’Armée des 12 singes. Je rêvasse. Je songe. Je peaufine mon confinement. J’écoute Moon jazz de Brunoï Zarn. Je lis Le Hussard sur le toit de Giono. Je sème de la roquette. Je fais un herbier et un jogging quotidien. Je fume plus que de raison. Je cherche le treizième singe. Je me confine à la folie. Je morphine mon confinement. Je radasse. Je ne touche plus le réveil. Je remets au lendemain ce que je peux faire le jour même. L’avenir m’appartient sans que j’aie à me lever tôt.

Je confine à la folie.

Par exemple, je me laisse pousser la moustache, comme ça, pour rien.

Je raffine mon confinement.

Ça m’a pris le premier jour du confinement. J’y ai pensé le matin en me rasant, comme on peut s’en douter. Pourtant, je n’aime pas les moustaches. Quelle qu’en soit la forme. Sans doute cette moustache me semblait-elle, en raison même de cette antipathie, une façon de manifester sur mon visage la traversée d’une épreuve particulière (à l’instar des stars de foot qui gardent leur barbe tant qu’elles sont qualifiées). Une sorte d’expiation d’un péché que je n’avais pas commis.

Je me suis certainement aussi dit que, quinze jours sans pression sociale, sans fonction sociale, sans rôle social, sans vie sociale, sans société, étaient propices à ce genre de délire inepte, qu’il me serait impossible d’assumer publiquement, pour les obscures raisons esthétiques, idéologiques et symboliques qui m’ont toujours jusqu’à présent tenu à distance des moustaches.

Je me suis enfin dit que nos journées de couple confiné seraient agréablement pimentées par ce genre de fantaisie. Pour la raison susdite, les produits cosmétiques sont la denrée qui connaît la plus forte chute en période de confinement : sans vie sociale, les gens se négligent, il y a du laisser-aller, et les couples s’étiolent. Mais moi, j’aurai ma moustache. Un baiser sans moustache, c'est comme un œuf sans sel. Et de fait, ma concubine confinée – ma conconfine dirai-je – sourit ou rit anormalement souvent quand elle me regarde. C’est toujours ça de pris.

Je me suis dit tout ça, sans doute, mais hyper vite. Je le répète : ça m’a saisi comme ça. Ce n’est qu’après coup que je me suis pris à sonder les racines de ma moustache. Que je me suis dit que la chronique de ma moustache ne serait pas nécessairement le plus futile des journaux du confinement qui déferlent sur le web, comme le Covid-19 sur le bas clergé breton.

L’intérêt ne réside pas dans le type de moustache adopté. Parmi toutes leurs variétés, j’aurais pu tout aussi bien opter pour une moustache en guidon, en abat-jour, en crayon, en pinceau, en brosses à dents ou en morse, à l'impériale, à la gauloise ou à la tartare, mais je n’étais pas encore aussi documenté sur le sujet ce matin-là du premier jour de confinement. J’aurais pu tout autant pencher pour celle de Dali, Groucho Marx ou Staline, mais nul modèle, nulle icône ne m’animait alors. Ça m’a pris comme ça.

Et ce fut une sorte de fer à cheval pileux. Poivre et sel. Ou plutôt poivre en haut puis sel en bas, pas bien mélangés. M’en fous, dès cette compulsion de moustache le matin du premier jour, il a été évident pour moi que je la raserai à la fin du confinement. À la reprise de ma vie sociale. Au redémarrage de la société.

Je réalise plus tard que, en fait, avec cette moustache j’ai cédé à un délire d’urbain confiné en appartement, moi qui vis en pleine cambrousse : le confinement ne m’interdit pas de jardiner ou de gambader dans la nature. Et le jour du rasage de la moustache, ne risqué-je pas de révéler une magnifique trace blafarde se détachant en forme de fer à cheval sur le teint de mon visage, si vite hâlé aux premiers rayons ? Genre lunettes de ski.

Je me rassure rapidement. La levée du confinement va sans doute occasionner une movida comparable à celle de l’Espagne post-franquiste. Plein de choses, pour le meilleur et pour le pire, seront devenues permises, nouvelles, nécessaires, admissibles. Bien des excentricités seront tolérées. Socialement, je n’aurai aucun mal à justifier la bizarrerie de mon fer à cheval pâlichon par cette commune épreuve vécue du confinement, dont pour moi la moustache fut l’exutoire intime, c’est mon choix. Je pourrais même garder la moustache que nul ne s’en formaliserait. Tiens ! lui il s’est laissé pousser la moustache. Comme d’autres se sont adonnés au yoga, ont enfin créé un compte Facebook, ou se sont mis à écouter France Inter tous les jours – lui, sa réaction au confinement, ça a été une moustache.

Instantanément, j’écarte cette perspective idiote. Peut-être même, du reste, que nul ne la remarquerait, comme dans le film. L’amnésie du confinement fera-t-elle croire que les gens ont toujours été moustachus ?

7 avril. Certaines mairies imposent le port du masque sur la voie publique pour les plus de dix ans. Le confinement se durcit. Et ma moustache s’étoffe. Moi qui avais d’abord pensé que je finirais par avoir la gueule de Frank Zappa, avant de constater que sa moustache se complétait d’un bouc que je n’ai pas, je réalise maintenant avec appréhension que, parti pour durer comme ça promet, ce qui me pend au nez, ce sont plutôt des bacchantes à la Cavanna. Et je me demande à partir de quel calibre une moustache bien fournie pourra me dispenser de masque et tenir lieu de barrage anti-postillons. Une sorte d’hygiaphone poilu.

11 avril. Ma moustache est en sursis. Vingt-six jours après son apparition, son existence est déjà menacée. Le confinement risque de gagner le pari stupide et pileux que j’ai engagé avec lui. Ma moitié commence à avoir du mal à souffrir cette fantaisie, qui était pourtant censée préserver notre amour de la promiscuité domestique et de la routine confinée – pas moins ! Le côté évolutif de la moustache, supposais-je, allait introduire un inédit quotidien, un peu comme quand on regarde une graine germer ou grossir un poisson rouge. Mais c’est justement cette évolution qui faillit être fatale à ma moustache : elle allait en s’étoffant, avec effets indésirables. Quelque chose qui, manifestement, a à voir avec l’impression d’embrasser José Bové. C’est l’effet boomerang de cette moustache, qui a un peu la forme, justement, d’un boomerang.

Je négocie, j’invoque mon pari intime, mon « délire de confiné » à moi, et cette chronique futile, qui tournerait court, et ferait la démonstration que le confinement aura été plus fort que notre fantaisie, que notre amour, que ma moustache ? On transige, avec un débroussaillage et l’élagage du boomerang pour une forme plus sobre et moins velue, dite « en chevron ». Un peu à la Freddie Mercury, vite fait. Je raffine mon confinement, et raffine ma moustache, sans paraffine. Mais en sursis. Comme notre liberté.

13 avril. Conformément aux directives que vient d’énoncer la bouche présidentielle, je prévois de raser ma moustache le jour de la fin du confinement. Et par les temps qui courent, prévoir – quoi que ce soit – a quelque chose de rassérénant. Même si en moi la conscience persiste qu’il est hasardeux de fixer une véritable fin au confinement, tant le déconfinement, à bien des égards et en dépit de son préfixe négatif, promet de lui ressembler.

C’est donc dit, la lame passera le 11 mai au matin. Du reste, il en va de mon intégrité physique et philosophique : en effet, à chaque rasage d’entretien, ma coconfinée en profite pour rogner sur ma moustache, écourter ici, clairsemer là. Et mon attribut pileux de se réduire comme peau de chagrin. Si je devais me livrer à un acharnement aveugle, prolonger l’existence de cette moustache au-delà du raisonnable, à savoir aussi longtemps que durera le déconfinement, je m’exposerais au risque que, par gain de paix du ménage, elle rétrécisse inexorablement à chaque rasage, jusqu’à se voir réduite au format dit « en brosse à dents », plus communément appelé « moustache d’Hitler ». Bref, le 11 mai il urgera de faire table rase pour se garder de toute dérive fascistoïde.

Espérons que l’époque en fera autant.

10 mai. Demain, c’est la quille, le grand jour – qui accouchera d’une souris. Et ce rongeur dérisoire se nomme déconfinement. C’est marrant, les correcteurs automatiques, les traitements de texte n’arrivent toujours pas à admettre ce terme de déconfinement. Ils persistent à le souligner d’une vaguelette rosâtre, comme une vulgaire faute de frappe, alors que le confinement ne les avait absolument pas fait tiquer. Doit-on y voir un signe inquiétant ? Le symptôme d’un complot ? La main de Microsoft ? Le déconfinement, c’est pourtant pas compliqué, n’importe quelle intelligence binaire devrait pouvoir le comprendre : c’est le contraire du confinement. C’est le monde d’après. D’après quoi ? Ben, d’après le confinement.

Et les deux vont se ressembler comme deux postillons, à se demander si ça justifiait vraiment un néologisme. Certes, il y a une différence : le confinement a été brusque, abrupt, brutal, tandis que le déconfinement va être beaucoup plus lent, progressif, étagé, comme les paliers de décompression d’un plongeur en apnée. Mais il en résultera que le déconfinement ne sera qu’un confinement prolongé, aménagé, flexible, à géométrie variable, sporadique. Les toubibs appellent ça des rechutes. Les sismologues appellent ça des répliques. Les Grecs appellent ça une épée de Damoclès.

Le déconfinement reviendra à ériger le confinement en traitement à vie. À perpétuité. En fait, le 16 mars, on a pris perpète.

Alors, pour que tout de même il y ait un avant et un après, pour que quelque chose marque aussi nettement le déconfinement que le confinement l’a été, pour faire date : j’ai rasé ma moustache. Une moustache forte de huit semaines d’existence, lourde de huit semaines de confinement. Rasée net.

C’est la seule chose, fondamentalement, qui aura changé demain.

Jikabo

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