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Contraception : nom masculin

Jikabo

Photo de Jikabo
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Dans notre société obsédée par l’apparence, l’image et le spectacle de l’ego, la possibilité de modifier définitivement son corps sans nécessité médicale, pour des raisons d’agrément, est fort bien admise, et très répandue. Les échoppes des esthéticiennes et des tatoueurs ne désemplissent pas. Fabricant d’implants mammaires et faiseur de Botox sont des professions honorables. Nombre de nos congénères ne répugnent pas à immortaliser dans leur corps une mode par définition passagère, que ce soit celle des gros seins ou celle du motif aborigène tatoué au niveau des lombaires. Mais dès que le droit à disposer librement de son corps touche aux questions du plaisir, de la procréation et de la vie, viennent s’y mêler toutes sortes de considérations culturelles, éthiques, philosophiques, spirituelles, qui circonscrivent cette liberté individuelle. Il n’y a qu’à voir l’arriération du législateur sur la prohibition des drogues ou le suicide assisté. La contraception définitive (autrement dit, la stérilisation) rencontre typiquement ce genre de problématique. A fortiori quand il s’agit – comble de la bizarrerie – de contraception masculine.

Force est de constater que la contraception demeure l’affaire des femmes. L’humanité a doté la gent féminine de moult inventions, depuis l’ustensile un peu artisanal jusqu’à la chimie de synthèse, pour réguler les naissances. Et d’aucunes disent que la préoccupation contraceptive modifie leur comportement sexuel : si faire l’amour implique le partage, l’égalité et l’abandon, la contraception – féminine, donc – est tout le contraire de ça. Qu’on en juge par cette liste, plus propice à faire froid dans le dos qu’à donner envie de baiser : la cape cervicale, l’éponge contraceptive, le diaphragme, le spermicide, l’anneau vaginal, l’implant hormonal, le progestatif injectable, le timbre contraceptif, le dispositif intra-utérin, la pilule quotidienne, celle du lendemain, celle du surlendemain… j’en passe, et des meilleures.

Les méthodes dites naturelles, quant à elles, requièrent une vraie science du corps féminin : la méthode symptothermique, celle du calendrier, celle des températures, les méthodes Ogino ou Billings, toutes nécessitent une attention à son propre corps de femme, et une bonne connaissance de lui. En face de tout cet arsenal, la bonne vieille capote pour mâles fait pâle figure. C’est le coït interrompu, en fait, qui est la méthode la plus paritaire, mais cela ne le rend pas plus excitant pour autant. Sa séduisante variante exotique, inspirée du tantrisme, est l’éjaculation sèche, qui procure à l’homme un orgasme plus fusionnel, plus féminin, et plus continu, sans passer par l’éjaculation ; mais il semblerait que la chose soit plus intéressante comme méthode de jouissance qu’en tant que moyen de contraception réellement fiable. Enfin, parmi les contraceptions alternatives dûment mentionnées sur Wikipédia dans la catégorie « absence de coït vaginal » figurent également la sodomie et l’abstinence (périodique, suppose-t-on, sinon c’est trop facile). On s’étonne que l’encyclopédie contributive n’ait pas, à ce compte-là, fait état du cunnilingus, de la fellation, de la masturbation mutuelle et réciproque, et de tant d’autres méthodes que l’inventive humanité a pu mettre au point pour que deux personnes de sexes opposés puissent se donner du plaisir sans flanquer un polichinelle dans le tiroir de madame.

La stérilisation féminine

Et puis, il y a la contraception définitive. Féminine ou masculine, elle a été rendue possible par la loi Aubry du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception. N’importe quel individu majeur, sans restriction, peut demander à être stérilisé. La loi n’impose qu’un délai de réflexion de quatre mois après la décision initiale et la signature d’un consentement éclairé. La stérilisation féminine est une intervention chirurgicale, couramment appelée ligature des trompes, opérée sous anesthésie générale et destinée à rendre les trompes imperméables et à empêcher ainsi la rencontre des gamètes (ovocytes et spermatozoïdes). La méthode Essure est une alternative plus récente et plus légère, qui consiste à poser un ressort sur les trompes de Fallope de la patiente, en dix minutes, en chirurgie ambulatoire.

Selon une enquête de l’INSERM et de l’INED, la stérilisation contraceptive est utilisée par 3,9 % des femmes en France, soit 35 000 patientes chaque année. À l’échelle mondiale, elles sont 18,9 %. Aux États-Unis, 37 %, et même 47 % en République dominicaine. C’est en outre la contraception la mieux prise en charge par l’assurance maladie : à 80 % (pour les deux sexes), contre 65 % pour certaines pilules ou le stérilet, et que dalle pour les préservatifs ou le spermicide. Mais en dépit de la loi et des options de santé publique, les médecins ne coopèrent pas toujours. La loi laisse à leur libre choix de pratiquer ou pas l’intervention : « Un médecin n’est jamais tenu de pratiquer cet acte à visée contraceptive mais il doit informer l’intéressée de son refus dès la première consultation. » Et, dans la pratique, nombreux sont les cas où le toubib s’estime fondé à invoquer cette clause de conscience professionnelle. Une femme de 34 ans, mère de quatre enfants, a pu se voir opposer un refus.

Élise a 44 ans, elle sait depuis toujours qu’elle ne veut pas d’enfants. Elle dit avoir tout testé, la pilule entre 17 et 38 ans, l’implant, après une parenthèse au stérilet : « Mais ça le faisait pas trop, j’avais l’impression d’avoir une fourchette dans le ventre. » Elle veut en finir avec les hormones de synthèse. Son gynécologue s’y oppose : « Il est convaincu qu’il va y avoir un déclencheur hormonal qui va nécessairement susciter le désir d’enfants en moi tôt ou tard. Quand bien même ! Si ça doit vraiment se produire, raison de plus pour prendre ses dispositions et couper court à tout ça, surtout passée la quarantaine. » En gros, puisque sa décision est mûrement pensée sur le plan philosophique et affectif, Élise aime autant en tirer les conséquences pratiques sereinement, avant que les hormones ne prennent les commandes.

Son compagnon envisage alors la vasectomie, mais Élise répugne à ce que ce soit lui qui subisse une intervention irréversible pour une relation amoureuse qui, elle, est toujours réversible. Et elle se sent infantilisée par le veto déontologique que lui oppose son gynéco : « Je veux bien qu’on m’apporte la matière pour que je réfléchisse, mais qu’après on me laisse décider. Là, je ne suis pas maître de mon propre corps. Certains effets secondaires de la pilule ne sont pas moins irréversibles, et le corps médical se montre bien moins prudent quand il s’agit de la prescrire. » Élise impute ces freins autant aux raisons culturelles qu’au lobby pharmaceutique. La pilule est utilisée par une femme sur deux en France, contre une sur quatre aux États-Unis, et à peine 2 % au Japon. Rares sont les pays qui accordent une telle prépondérance à ces bonbons hormonaux, parmi lesquels l’Allemagne, ou le Portugal, recordman en la matière (59 %).

Timides tentatives des mâles

La fécondation consistant, techniquement, en la rencontre de l’ovocyte de la femme avec un spermatozoïde de l’homme, la solution pourrait être du côté masculin. Mais en la matière, les possibilités sont rares. Le recours à la chaleur, qui consiste à rendre le sperme infécond en augmentant sa température (par le slip chauffant, le « remonte-couilles toulousain » ou le bain de siège biquotidien à 40°) est une piste naturelle demeurée à l’état de recherche expérimentale, menée dans les années soixante-dix pour une contraception masculine, locale et réversible. L’expérience du Risug (ce produit à injecter qui induit une charge électrique annulant celle de tous les spermatozoïdes et les empêchant ainsi de se déplacer) est cantonnée à l’Inde. La pilule JQ1 est un produit excessivement marginal, sur lequel les laboratoires pharmaceutiques ne semblent pas prêts à miser un kopek.

Reste la vasectomie. Durant le rapport sexuel, le sperme quitte par les canaux déférents l’épididyme où il était stocké, et se mélange à d’autres composants pour former l’éjaculat. La vasectomie consiste en une ligature et une section de ces canaux déférents. Ainsi, l’éjaculat ne contient plus de spermatozoïdes et est donc infertile. CQFD. Ce qu’il fallait déconnecter. Cette opération simple de dix minutes, qui peut être pratiquée sous anesthésie locale dans le bureau du médecin, entraîne une stérilisation définitive.

Mais écartez toute horrifique vision de castration ou d’émasculation. La vasectomie n’affecte en rien l’appareil sexuel ni la production d’hormones masculines (en particulier la testostérone) responsables des caractères sexuels secondaires, comme la pilosité, la musculature ou la voix grave. Elle n’a donc aucune influence sur la libido, le désir, le plaisir ou les capacités sexuelles, elle n’empêche pas l’éjaculation, dans laquelle les spermatozoïdes ne représentaient somme toute que 2 à 3 % du volume. La stérilité est acquise après 20 à 30 éjaculations ou un délai de deux à trois mois après la chirurgie ; un spermogramme permet alors de le vérifier. La vasectomie est une des rares possibilités actuelles permettant à l’homme de s’investir dans les questions de contraception. En outre, elle entraîne vingt fois moins de complications que la ligature des trompes chez la femme, elle enregistre beaucoup moins d’échecs, et son coût est nettement moins important.

C’est le choix qu’a fait Thomas, âgé de 41 ans et père de deux enfants. Lassé de la capote conjugale, comblé dans son désir de paternité, désireux de ne jamais imposer un avortement à sa compagne, il en parle à son généraliste, qui l’aiguille sur le service d’urologie de la clinique Toulouse-Lautrec d’Albi. L’urologue le trouvait d’abord trop jeune pour accéder à sa demande, mais finalement, la chose s’est faite en janvier 2016, sans encombre ni douleur. La conservation du sperme lui a été imposée, pour une somme de 180 €, auxquels s’ajoutent 40 € par an. Thomas apprend qu’il en sera exonéré s’il effectue un don de sperme, pour lequel, toutefois, il faut l’aval de sa conjointe, comme si le corps médical voulait se défendre de toute complicité avec une forme d’adultère non consenti par éprouvette interposée.

Restrictions et tabous

La loi Aubry permet à tout homme d’avoir recours à la stérilisation, aux mêmes conditions que les femmes. Mais les freins idéologiques et moraux (sociétaux, comme disent les journalistes) sont au moins aussi prégnants que quand il s’agit de débarrasser définitivement une dame de son aptitude à la procréation. « Tout se passe comme si la femme, dit Thomas, était seule responsable de son corps, et donc de la contraception, tandis que l’homme doit pouvoir procréer jusqu’à son dernier souffle. » En France, la Haute autorité de santé considère la vasectomie comme un recours lorsque d’autres méthodes de contraception ont échoué. La Turquie l’a légalisée dès 1983, 22 % des Canadiens y ont recours, mais à peine 0,3 % des Français : 2 000 par an. Deux par mois à Albi, ce qui est déjà plus que les trois vasectomies annuelles d’il y a dix ans.

Les raisons qui détournent les hommes de cette méthode sont évidentes, comme par exemple la délégation à la femme de la gestion de la contraception, ou la crainte d’en ressortir impuissant, pour d’obscures raisons psychologiques du moins, la vasectomie n’ayant physiologiquement aucune incidence sur la bandaison. Mais en amont, on trouve les réticences des médecins eux-mêmes, qui ont tellement intégré ces représentations masculines qu’ils en viennent à les relayer ou, quand bien même ils seraient favorables à la vasectomie, à être inhibés dans sa promotion, de crainte de heurter les tabous des patients. Au-delà de cette autocensure, c’est même une vive opposition que rencontrent les hommes demandeurs âgés de moins de 40 ans, et ceux qui n’ont jamais eu d’enfants. Le docteur Georges-Antoine de Boccard, urologue à la clinique genevoise Beaulieu, déclare au quotidien genevois Le Temps (31/05/2013) : « Nous avons également des très jeunes hommes, 22-23 ans, qui trouvent le monde trop moche pour faire des bébés. Nous les refusons. » En effet, un homme jeune ou sans descendance est davantage susceptible de faire partie des 3 % de vasectomisés qui veulent revenir en arrière et entreprennent une réparation, la vasovasostomie. Or, c’est une opération très lourde et très aléatoire, encore plus que pour les femmes stérilisées dans la mesure où le vasectomisé peut développer une réaction immunitaire vis-à-vis de son propre sperme : dès lors, malgré la réparation des tuyaux, l’apparition d’anticorps anti-spermatozoïdes anéantit tout retour à la procréation. Mieux vaut donc ne pas se révéler trop versatile.

Fried n’a assurément pas ce profil : âgé de 46 ans, père de trois enfants, il pensait pouvoir décider seul de la chose, mais s’est heurté à un protocole et à des propos qu’il a perçus comme dissuasifs et un rien sexistes. C’est à l’occasion d’une visite au Planning familial pour un avortement que Fried a entamé ses démarches pour sa vasectomie. C’est une décision mûrie, de son initiative, vers laquelle le Planning familial ne l’avait pas spontanément orienté. On l’envoie alors vers l’hôpital Purpan, à Toulouse. Il demande une attestation dans l’espoir de faire démarrer au plus tôt son délai légal de quatre mois, mais l’urologue ne tiendra pas compte de ce document, arguant que, selon la loi, ces quatre mois sont à compter de la première consultation avec le praticien qui réalisera l’opération. En cas de changement de toubib, retour à la case départ. Fried subit alors une rafale de questions. Est-il en couple ? Depuis combien de temps ? Sa compagne montre-t-elle une quelconque intolérance aux contraceptifs ? Non ? Alors, pourquoi Fried devrait-il se préoccuper lui-même de contraception ?

La crainte des médecins, suppose Élise, est que si un homme se soucie de contraception, c’est qu’il vient en service commandé, il y a une femme derrière, il est sous influence. Ce qui selon la loi est le choix d’un individu, reste dans les mœurs traité comme le choix d’un couple. En sourdine, on y entend tout un inconscient collectif nataliste. Comme si la morale ambiante perpétuait la fameuse loi du 31 juillet 1920, votée dans une France de l’après-guerre soucieuse de relancer la démographie, qui interdisait toute forme de contrôle des naissances et toute « propagande anticonceptionnelle ». Ce texte, qui a criminalisé la pilule, n’a somme toute été abrogé qu’en 1967 par la loi Neuwirth instaurant, enfin, le droit à la contraception, non sans de vives résistances : il faudra attendre 1972 pour que soient publiés tous ses décrets d’application. Le cliché veut que le Français soit ardent en amour et prompt à la détente. Mais en matière de contraception, il fait traîner les préliminaires et tarde à passer à l’acte.

Jikabo

Selon l’ONU, les Japonais sont les champions de la capote (le contraceptif de 41 % d’entre eux et elles en 2005) ; les Albanais pratiquent le retrait plus que quiconque (58 % en 2009), tandis que les citoyennes de l’Ouzbékistan sont leaders mondiales de l’utilisation du stérilet (50 % en 2006), et la Pologne, reine de l’abstinence périodique (28 %… en 1991).

On peut prolonger cette réflexion en écoutant « Comme à la radio » #5 sur Canal Sud : Quand les hommes s’occupent de surveiller leurs spermatozoïdes

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