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Y’a pas de mêêêh…

Vincent Laborde & Charlotte Lambert

Photo de Jikabo
Photo de Jikabo

Nathalie, Laurent, Pierre et Adeline sont éleveurs sur le territoire du Tarn. La rédaction de Saxifrage les a rencontrés sur la ferme de Pierre et Adeline, un écrin de verdure au cœur du pays de cocagne.

Nathalie et Laurent ont un troupeau de deux cents brebis sardes, en transformation fromagère, élevées sur les hauts de Montredon-Labessonié. Laurent, fils d’agriculteur, a quitté, dans les années quatre-vingt-dix, sa Provence natale, ravagée par l’arrivée massive de touristes et autres acheteurs de maisons secondaires. Il est parti à la recherche de terres plus accueillantes. Après quelques longues transhumances et sa rencontre avec Nathalie, il s’installe avec elle dans le Tarn sur la ferme de Granquié. Nathalie a fait le choix de l’élevage, car il correspond à son besoin de vivre près des animaux, de leur monde complexe et riche.

Pierre et Adeline ont un troupeau de soixante chèvres alpines, en transformation fromagère. Avant de reprendre l’élevage familial, Pierre était salarié dans le domaine informatique. Sa vie citadine, qu’il considérait trop morcelée, ne lui convenait pas. Il n’y avait pas de liens, pas de cohérence entre son activité, sa vie sociale et ses convictions. Il s’est alors tourné vers la ferme qui l’a vu grandir. Celle-ci, de dimensions modestes, s’est construite il y a trente ans sur une histoire collective : plusieurs familles ont mis en place un outil de production commun, au travers de différentes activités agricoles (élevage, maraîchage…), tout en évitant l’endettement grâce à l’investissement progressif, la transformation et la vente directe. Adeline, amie d’enfance de Pierre, l’a rejoint dans cette aventure il y a un peu plus d’un an, après une carrière dans le monde du social et de ses bureaux. En s’éloignant de ces derniers, elle a voulu se rapprocher de la terre et du vivant, et retrouver ainsi la maîtrise d’elle-même et de sa vie. Ils réfléchissent tous les deux à la forme que prend leur projet, et notamment à la tension entre propriété et usage, comme mode d’exploitation.

(Re)prendre son existence en main

Ces quatre éleveurs ont en commun la volonté de (re)prendre en main leur existence. Pierre : « Ce qui me maintient là où je suis, c’est un degré de liberté qui me permet de lier une activité économique et un lieu de vie. » Les contraintes qu’imposent une activité agricole, qui plus est celle de l’élevage, ne représentent pas pour eux une restriction des libertés, mais une responsabilité liée à leurs propres choix, du même ordre que celle que l’on aurait pour des enfants. Nathalie : « Si on avait des petits cochons qui arrivaient, et qu’il fallait qu’on les engraisse, ce serait pour moi juste répétitif. Dans ce que l’on fait, on ne se lasse pas. Il y a des répétitions, comme à l’époque de la traite ou des foins, mais on se fait son propre programme. Et vu que l’on est deux, si l’un n’est pas disponible, on peut se remplacer. » C’est dans ce même état d’esprit qu’ils vont pratiquer leur métier. Le respect d’eux-mêmes passe également par le respect des bêtes et de la terre. Ils parlent de leur troupeau comme d’une micro-société, dans laquelle chaque individu a un rôle à jouer. On y trouve des jeunes, des vieux, des claudicants. La grande proximité qu’ils ont avec leurs bêtes leur permet de juger, au plus juste, les priorités du moment pour accompagner le troupeau.

Comme nous l’explique Pierre, le paysan c’est celui qui « habite le pays » et qui trouve un espace de liberté et d’autonomie par la maîtrise de son activité – celle-ci étant incluse dans sa vie privée. Mais il ne faut pas confondre le paysan, à la consonance rétrograde, avec l’exploitant agricole (voir encadré).

La vie paysanne se heurte à une société industrielle, déconnectée, hors-sol. La transformation de la Provence en villégiature en est un exemple parlant : il y a vingt ans déjà, suite à des plaintes pour divagation (ses bêtes passaient dans le village, en liberté, broutant quelques géraniums au passage), Laurent voyait arriver les gendarmes. Quelle chose intolérable, quel dérangement ! On n’était pas loin des procès contre les propriétaires de coqs ou d’ânes pour nuisances sonores… « Mes parents étaient agriculteurs sur une petite ferme, nous confie Laurent. Je suis né en 71, c’était la fin de la paysannerie. L’agriculture paysanne était d’abord destinée à nourrir la famille, et il y avait quelques produits de vente, comme le petit troupeau de brebis. L’agriculture des années soixante-dix, c’était l’industrialisation des productions, au travers d’une spécialisation, d’une mécanisation et d’un agrandissement. Pour ça, les jeunes ont chacun pris une branche de l’agriculture paysanne et l’ont développée. Dans les quelques régions qui ont réussi à se spécialiser, ça a conduit à des catastrophes écologiques. »

Aujourd’hui, l’agriculture est gérée par des instances agricoles, et est soumise à la concurrence. On la soutient à coup de subventions, pour s’aligner sur le marché : ce sont les aides compensatoires. Dans un monde industriel mondialisé, les denrées agricoles ont un coût de production faible. Pour la viande, par exemple, Laurent nous explique que « ce sont les pays qui en produisent facilement et pas cher qui l’exportent. Et pour nous, qui avons des coûts de production plus élevés, nous avons des aides de l’État pour compenser et maintenir l’agriculture. Cette politique a été mise en place il y a cinquante ans, en soutien à la consommation et pour le développement de l’industrie ». Il y a une forte dépendance aux aides, même sur les petites fermes, à cause des investissements, des charges de location ou d’achat de terres et de bâtiments, et des coûts de production importants face à des prix de vente très bas. Il y a des chiffres qui reviennent souvent : « Les aides représentent 100 à 150 % du revenu de l’éleveur. Ça veut dire qu’au mieux la ferme tourne à zéro : c’est-à-dire que le chiffre d’affaires couvre les coûts de production sans générer de bénéfice. Les aides payent donc le revenu de l’éleveur, et même parfois une partie des charges ! Et ce ne sont pas des salaires de cadres… On parle de SMIC ! »

Systèmes d’exploitation

L’administration agricole, qui délivre ces primes, le fait selon des critères bien précis, tendant à favoriser les plus grosses exploitations, au moyen de contrôles et d’une foison de documents. Sur ce sujet, le témoignage des éleveurs est édifiant : « On est dans une phase de numérisation totale de la ferme. Par exemple, ils sont en train de numériser la ressource herbagère, cachée sous les arbres, celle qui est visible du ciel étant numérisée par satellite. Il y a des contrôleurs qui se déplacent de ferme en ferme avec une tablette GPS, rentrent les coordonnées des arbres, et évaluent la ressource de la parcelle. » Ces considérations restent arbitraires. En effet, il y a des bois qui ne rentrent pas dans la liste des ressources, comme les châtaigniers. Certains peuvent alors perdre des surfaces, même si leurs bêtes y sont nourries. A contrario, un contrôleur a pu enregistrer des parcelles de genêts chez Nathalie et Laurent, bien que leurs brebis n’en mangent quasiment pas. À la fin, ces contrôles permettent de connaître le nombre de bêtes, le type et la surface des parcelles, et donc de calculer le montant des primes. Cette informatisation des fermes doit, à terme, favoriser une gestion à distance, à l’échelle européenne, ne tenant pas compte des spécificités. Cela revient à homogénéiser le monde agricole. L’administration justifie ces contrôles par un besoin de traçabilité de la production. La gestion passe par l’informatisation des données, censée simplifier leur enregistrement et leur stockage. La traçabilité fait partie de la panoplie de solutions que la société industrielle produit pour soigner les symptômes, plutôt que les causes des maladies qu’elle engendre : un bon gros pansement en quelque sorte, qui ne garantit pas la qualité d’une production, mais la prétendue capacité à savoir d’où elle vient. Plutôt que d’inquiéter le consommateur et de l’éloigner de la grande distribution, cette garantie le rassure, et ce malgré les scandales alimentaires récurrents (vache folle, viande de cheval…).

Concrètement « quand ton agneau naît tu as sept jours pour poser une boucle et l’inscrire dans un cahier avec la date et le nom de la mère. Tu as une deuxième boucle à poser dans les six mois. Tu dois aussi déclarer s’il meurt ou si tu le vends. Il est tracé en permanence. On connaît son père car tu as déjà fourni une liste avec les analyses génétiques de tes producteurs mâles. C’est obligatoire. C’est pareil pour le grain de blé de ta Baguépi, tu sais de quel champ il vient. Mais ça ne dit rien sur la qualité. Le but ultime est d’avoir l’information. Et comme il y a trop d’informations, on numérise. Maintenant, tu bipes ta brebis, tu rentres ça dans un logiciel, et tu l’envoies directement par Internet. C’est déjà le cas pour les parcelles. C’est un système intégré où tu deviens un exécutant de la gestion de l’agriculture française : les grandes décisions comme celles concernant les excédents de blé, de lait… peuvent être facilement pilotées par le haut. Pour quelle finalité ? C’est la question de la logique industrielle. » Cette gestion extérieure devient de plus en plus omniprésente : pour Nathalie, « les injonctions administratives n’ont cessé d’augmenter. Jusqu’à présent, on essayait de louvoyer sans se faire taper dessus, en essayant de bidouiller. On se protégeait en avançant tout seuls, et les contrôles étaient sources d’angoisses. Aujourd’hui la quantité de critères d’attributions des aides a énormément augmenté ».

Ce système segmente, divise, spécialise. Les agriculteurs se retrouvent bien souvent seuls face à une administration autoritaire, qui prétend pouvoir penser à leur place. Reste donc à savoir comment s’organiser quand on ne veut pas courber l’échine.

Inversions de la hiérarchie, des normes

Dans le désir de relever la tête, et d’assumer une position qu’ils considèrent légitime face à cette énorme machine gestionnaire, ils se sont organisés entre éleveurs et non-éleveurs, et ont créé le groupe Faut pas pucer (FPP) en janvier 2010. Il y a trois ans, Nathalie et Laurent ont décidé d’affirmer leur refus de subir les injonctions de l’administration. Nathalie nous raconte : « Moi, un peu naïvement, je pensais que c’était tellement vrai et légitime ce que je disais, qu’ils allaient le comprendre, et qu’ils allaient voir qu’on était pas des fraudeurs – ce qu’ils ont reconnu ! – et que du coup ils n’allaient pas pouvoir nous taper sur les doigts. Mais ils nous ont tapé sur les doigts ! » Dans un texte qu’elle a récemment écrit, elle explique que le refus de se plier aux règles administratives a « pris corps au printemps 2013, lorsque nous avons invité quelques copains et copines à notre énième contrôle. […] Être plusieurs face au contrôleur a permis de rétablir, un tant soit peu, l’équilibre. S’il est facile d’écraser une guêpe, c’est plus délicat d’en faire de même avec un guêpier ». Faut pas pucer, c’est la force du groupe. Et cette force permet à ceux qui ne veulent plus subir d’être à nouveau acteurs de leur devenir, en s’organisant collectivement afin de retrouver de l’autonomie, et en retrouvant une force dans la parole et les actes.

Les derniers contrôles chez Nathalie et Laurent se sont ainsi faits en bande organisée : une dizaine de personnes pour l’un et, malgré les menaces de l’administration, 80 pour le suivant. Lors de ce dernier, le contrôleur a constaté une non-identification des brebis. Le système a montré alors son absurdité, et le verdict est tombé : étant donné que ces brebis n’étaient pas identifiées, elles n’existaient pas. Ce qui signifiait la suppression des aides, notamment celles liées aux surfaces. Puisque les brebis n’existent pas, elles ne mangent pas l’herbe de la ferme… Cette suppression, accompagnée d’une sanction financière, a fait grimper la pénalité à 20 000 euros, dont 4 000 euros d’amende pour fausse déclaration. Se met alors en branle une formidable « chaîne de solidarité » qui organise des concerts, des repas, une culture de patates, certains allant jusqu’à donner une part de leur salaire, pour permettre aux deux éleveurs de recouvrer la somme perdue ! Parallèlement, une action forte et médiatisée est mise en place au printemps suivant. 80 personnes décident d’aller exprimer leur mécontentement auprès de la direction départementale du territoire (DDT), en charge des contrôles. Le groupe en question est accompagné de brebis, afin que la DDT puisse vérifier si « les brebis qui n’existent pas font des crottes virtuelles ». Simultanément, d’autres actions ont été menées, là comme ailleurs (Pays Basque, Lyon, Paris, Ariège…), pour les soutenir dans leur rejet du puçage. Quoi qu’il en soit – et peut-être grâce à cette mobilisation et son retentissement – la DDT a recommencé à verser les subventions l’année suivante. Une victoire…

Sur la ferme de Pierre et Adeline, le rapport de forces avec l’administration s’est inversé lors d’un contrôle qui a eu lieu au printemps dernier. L’identification de leurs animaux n’était pas conforme, entre autres par l’absence d’une boucle électronique, obligatoire depuis six ans. Là encore, une centaine de personnes étaient présentes. Le contrôleur, ayant lu un article sur FPP quelques jours avant, n’était pas tout à fait surpris du nombre. Il était même très à l’aise, tout en restant à sa place de charnière de l’administration, sans ni prendre parti ni réellement comprendre les motivations des éleveurs.

Pairs-spectives

Aujourd’hui, la force du nombre permet d’assumer une parole et une position, de changer un rapport de forces, et de se sentir légitime. Elle permet aussi de rompre le cloisonnement en continuant de vivre d’activités paysannes. Le chemin de l’autonomie est tortueux, mais au loin l’horizon se dégage et des pistes apparaissent. Par exemple, sur les fermes, la question de l’abattage sur place se pose à nouveau. En effet, la non-conformité ou la non-identification des bêtes empêche automatiquement les éleveurs de tous « mouvements d’animaux » (ventes, naissances et morts). Ne serait-ce pas l’occasion de reprendre en main cet aspect-là de l’élevage et d’être plus en cohérence ? Il faut aussi pouvoir réduire les charges en s’organisant collectivement, créer une synergie par la diversité des activités, les assumer à plusieurs. Cette volonté de sortir d’un modèle de société fatigué est partagée par de plus en plus de personnes. Ce ne sont pas seulement les paysans qui rejettent ce monde : un monde quantifié, numérisé, où l’on forme des technocrates, experts de la gestion, pour tenter d’imposer un système centralisé, où chacun est contrôlé et devient le rouage bien graissé d’une machine qui s’emballe. Des assistantes sociales se sont récemment mobilisées contre les statistiques. Des parents et des professeurs se sont opposés à la mise en place du fichier « Base élèves ». Des enseignants ont lancé un appel contre l’école numérique1.

Au-delà de leur mobilisation, le groupe FPP cherche aussi à sensibiliser les gens sur cette problématique, par des lettres d’information et du théâtre populaire (théâtre-forum). Car il faut aussi lutter contre le défaitisme et le découragement de nos contemporains, ceux qui pensent qu’ils ne peuvent que baisser la tête pour tenter de garder une vie soutenable. À ceux-là, ils souhaitent montrer que par la mobilisation, les possibles sont plus vastes et plus fructueux que ce que peuvent bien contenir les cases nécrosées de l’administration. Le bon-sens et l’imagination ont de belles poussées devant eux. Peut-être.

Vincent Laborde & Charlotte Lambert

1. Texte à retrouver notamment sur l’excellent site de Pièces et main-d’œuvre : www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/appel_de_beauchastel.pdf>

Les définitions du Larousse sont une brillante illustration du délabrement de l’imaginaire.

Paysan

1. Personne qui vit à la campagne de ses activités agricoles. Syn. : agriculteur, cultivateur, exploitant agricole (ces synonymes sont souvent employés à cause du sens péjoratif du mot).

2. Péjor. : Rustre, lourdaud

Agriculteur

1. Personne dont l’activité agricole a pour objet de mettre en valeur une exploitation agricole.

Ce sont ces derniers que Manuel Valls considère, dans son discours à la jeunesse agricole en Gironde le 6 septembre 2014, comme « des chefs d’entreprise, des chefs d’entreprise singuliers, connectés aux marchés ».

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