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Le « village préféré des Français » n’a plus de centre social

Photo de Jikabo
Photo de Jikabo

 En liquidation judiciaire, le centre social associatif des Cabannes, à proximité de Cordes-sur-Ciel, a fermé à la fin de l’hiver. En guise d’explication, les élus ont mis en cause la « mauvaise gestion » de sa direction. Mais la version officielle ne résiste pas longtemps à l’analyse des faits et dissimule des enjeux tout autres. Pour recréer le ou les espaces d’action collective à la mesure de nos besoins et de nos envies, une élucidation s’impose.

Un espace public s’est refermé, espace non marchand et démocratique, espace de travail pour six permanents et les dizaines de contractuels ou d’emplois aidés qui s’y sont succédés. Depuis 2007, aux Cabannes, l’un des deux centres sociaux associatifs du Tarn, situé sur l’intercommunalité du Cordais et du Causse (4C), on trouvait un relais postal, une recyclerie, une connexion Internet, un service reprographie, des permanences (CAF, PMI, Pôle emploi), un relais d’assistantes maternelles, un réseau d’échange de connaissances, des vacances en famille et des sorties culturelles pas chères, une « pause-café » hebdomadaire ouverte à tous. Certains venaient y chercher un emploi, crier leur volonté d’agir ici et maintenant, murmurer leur solitude, tandis que d’autres se débattaient plus banalement dans les broussailles de leur petite administration personnelle.

L’utilité de ce lieu, il suffisait de s’arrêter sur la rue principale des Cabannes et de passer la porte, pour s’en convaincre. Un matin d’hiver comme les autres, à l’accueil, le téléphone sonne. On appelle d’Albi à la recherche d’une aide pour un Marocain tout juste débarqué, qui dort dans la rue. La petite équipe se concerte, une animatrice va contacter les centres d’hébergement. Il y a déjà de l’amertume, jusque dans l’énoncé de ce service dont on sait qu’il n’y aura plus personne pour le rendre à partir du 1er mars, date de la fermeture du centre : « Vous voyez ! On nous appelle même d’Albi… C’est dire la pénurie d’associations dans notre genre ! » Au fond, dans un bureau à la porte entrouverte, un entretien est en cours – permanence emploi jeunes. Entre un quinquagénaire blanc, classe moyenne, clé USB à la main, pour imprimer un calendrier à l’accueil, qui fait aussi reprographie. Il est anglais, vient régulièrement de Cordes pour les ateliers cuisine et les échanges de conversation entre anglophones et francophones. L’annonce de la fermeture le consterne, car « pour les Anglais qui vivent ici il y a un besoin vital de rencontres et de lieux qui nous aident à nous intégrer ; nous avons tout à apprendre : comment marche l’administration, comment remplir les papiers, quels sont les codes sociaux… » Le plus absurde, ajoute-t-il en haussant les épaules, c’est que « la majorité des Anglais qui vivent là ne demandent qu’à être utiles à l’endroit, ce qui leur manque profondément dans leur vie en France. Ils pourraient rendre des services, donner des cours d’informatique ou de jardinage, seulement voilà : il faut des endroits comme ceux-ci pour que ces bonnes volontés puissent se concrétiser ».

« Recyclerie en danger », peut-on lire à quelques dizaines de mètres dans la même rue des Cabannes, sur une banderole attachée aux grilles d’un ancien atelier. Ouvert en 2013, ce bric-à-brac de meubles, vélos, bouquins ou vieilles radios a remotivé et formé une vingtaine d’employés en insertion comme Nathan, 19 ans, qui, de fugues en dérives, dormait dans la rue jusqu’à l’automne dernier. Le principe : récupérer des objets – meubles encombrants, électro-ménager cassé, bibelots, jouets – les réparer et les vendre, soit une structure essentielle pour s’équiper tout en essayant de limiter l’avancée des grands prédateurs : Gifi, Ikea ou Conforama. Dès le placement de l’association du centre social en redressement judiciaire, l’hiver dernier, l’État a déconventionné ce lieu d’insertion et cessé de verser sa part des salaires. Comme le reste des activités du centre, la recyclerie a fermé début mars.

« Tout simplement : le centre social permettait à des gens de continuer à vivre ici », déplore Florence, assistante sociale, qui, comme les autres employés, a reçu sa lettre de licenciement au printemps. « Je pense à ce type submergé par les problèmes d’argent, de bagnole, de boulot, de rupture amoureuse. Il avait eu affaire à une assistante sociale très citadine qui n’arrêtait pas de lui dire qu’il ne pouvait pas se permettre de vivre à la campagne parce qu’ici, on ne peut pas bosser sans voiture, le chauffage coûte cher – comme si la campagne était réservée aux riches ! Il était parti pour devenir SDF en ville. C’est vraiment le circuit du centre social qui l’a sauvé : quelqu’un connaissait un atelier où on embauchait, il a trouvé des aides, tout un réseau, et il a pu rester habiter dans son coin super beau, dans sa belle bicoque… » Aujourd’hui, c’est l’assistante sociale qui se retrouve à pointer au chômage à Albi, à cinquante kilomètres de chez elle, puisqu’il n’y a plus de permanence Pôle emploi aux Cabannes.

« Mauvaise gestion » ou pénurie ?

L’explication qui chemine depuis l’hiver, de village en village et de cercle en cercle, est une formule gênée, lapidaire : « Le centre social était très mal géré. Quel gâchis ! » Directement visée par cette rumeur officielle, qui se trouve être la vision des élus de l’intercommunalité : la direction de l’association. Faute d’avoir maîtrisé les finances et pris les décisions d’économie qui s’imposaient, elle se serait mise dans un tel état de vulnérabilité que la surprise de la non-attribution pour 2016 des 45 000 euros de subvention du Fonds social européen a suffi à la couler.

Comment un centre social est-il financé ? En 2015, la Fédération nationale des centres sociaux a publié une grande enquête sur le fonctionnement de ces structures dans toute la France. On y apprend, diagrammes à l’appui, qu’un centre social est financé en moyenne à 30 % par la CAF, à 5 % par le Conseil général, à 10 % par les usagers. Leurs principaux financeurs sont donc les collectivités locales, qui contribuent à environ la moitié de leur budget.

Le centre social des Cabannes, quant à lui, avait un budget annuel d’environ 400 000 euros, et l’intercommunalité lui versait 26 000 euros. L’apport des collectivités locales représentait donc 6,5 % de son budget, soit… infiniment moins que la moyenne nationale.

Certes, la 4C n’est pas particulièrement riche, et surtout, elle ne compte que 4 830 habitants1. Difficile, donc, de comparer avec les capacités de financement bien supérieures des zones urbanisées. « Les moyennes cachent des disparités très importantes », détaille François Vercoutère, délégué général de la Fédération nationale des centres sociaux et auteur de l’enquête. « Mais dans la plupart des cas, la collectivité locale est effectivement le plus gros financeur. Quand une intercommunalité apporte moins de 20 à 30 % du budget d’un centre social, on doute de la viabilité du projet. »

Dans une lettre ouverte aux habitants du territoire, Éric Cayssials, salarié du centre social depuis sa création, initiateur et responsable de la recyclerie, pointe ce manque de soutien de la part des élus, affirmant que 10 000 euros de plus par an auraient suffi à pérenniser la structure. Il reconnaît que le président de la 4C, Paul Quilès, a fait bénéficier le centre social de la réserve parlementaire d’une collègue sénatrice, mais le coup de pouce reste ponctuel.

Comment font les autres centres sociaux associatifs situés dans des zones aussi faiblement peuplées ? « Il n’y a pas que le soutien financier : la mairie peut donner très peu d’argent, mais se démener pour trouver des fonds pour le centre social… » poursuit François Vercoutère. Ainsi, pour soutenir le centre du Ségala tarnais, l’autre centre social associatif du Tarn, la communauté de communes lui a délégué plusieurs services publics : elle commande l’entretien des chemins de randonnée au chantier d’insertion ; elle lui confie la gestion de plusieurs centres de loisirs, qui relèvent de la compétence de l’intercommunalité. Enfin, elle prend en charge les trois quarts de son loyer. Le centre social des Cabannes, quant à lui, a dû assumer des loyers conséquents : ses locaux, loués à la mairie, lui coûtaient 6 000 euros par an, et ceux de la recyclerie, loués à un particulier, s’élevaient à près de 10 000 euros annuels, soit 16 000 euros au total. Voilà qui détonne dans le tableau brossé par le délégué général de la fédération qui, évoquant son quotidien professionnel, explique : « Quand je fais la tournée des centres sociaux en France, c’est une tournée des locaux municipaux. Dans la plupart des cas, la mairie loge un centre social… »

Entre sa création en 2007 et sa fermeture en 2016, le centre social a donc fait face à une situation de sous-financement chronique, un problème soulevé à de nombreuses reprises par Marifé Jacquesson, directrice, mais aussi par un de ses financeurs, la Mutualité sociale agricole (MSA). Lors d’un conseil d’administration, son représentant, Michael Siloret, ne pointait-il pas le fait que, ramené au montant par habitant, le financement par l’intercommunalité était anormalement bas ? Aussi imparfaite qu’elle ait pu être, la gestion d’un centre social qui parvient à fonctionner pendant presque dix ans avec des bouts de ficelle ne peut être totalement défaillante.

J’ai mal à mon utopie

Daniel Gasson, président du conseil d’administration du centre social de 2013 à sa fermeture, également administrateur de l’Été de Vaour, se présente volontiers comme un pur gestionnaire – à juste titre, puisqu’il a été directeur technique du théâtre équestre Zingaro. « Le centre social a connu deux grands krachs financiers qui l’ont fragilisé, analyse-t-il. En 2012, il y a eu la perte du marché Pôle emploi, qui n’a plus financé le poste de conseiller. » Deuxième culbute : « En 2015, nous avons répondu à un appel de la Fondation de France pour créer un projet autour de l’emploi saisonnier en embauchant une salariée. Mais la Fondation de France, du fait du manque de résultats, a abandonné le financement. Il aurait fallu licencier immédiatement cette personne, ce qui n’a pas été fait par la direction. » Selon lui, elle n’a pas eu le courage de congédier des salariés peu efficaces, mais qui auraient très difficilement retrouvé du travail ailleurs. « Marifé Jacquesson a permis à certains membres de son équipe de continuer à travailler, relançant projet sur projet, confirme Guillaume, ancien animateur au centre. Elle filtrait les problèmes de trésorerie pour ne pas geler les initiatives dans l’œuf, sans pour autant être inconséquente. C’est quelqu’un qui essayait de composer avec les présents, avec trop d’empathie au goût de certains, faisant confiance et laissant sa place à chacun. » C’était une direction qui « n’avait pas l’âme administrative et comptable, était plus dans la construction d’utopies », résume Daniel Gasson, rappelant au passage un détail essentiel pour comprendre la fragilité du secteur non marchand : « Une association n’a aucune ligne de crédit pour payer ses salariés et gérer la trésorerie. Personne ne se porte caution pour elle » – contrairement à une entreprise, qui peut vivre à crédit pendant un certain temps.

Mettons qu’un centre social soit une tarte aux fruits. Il n’existe, d’abord, que par la volonté des habitants d’un lieu, qui décident de confectionner la tarte. Ensuite – comme nous l’a expliqué une vieille routarde de l’action sociale –, il y a le financement de fond (la pâte) et le financement pour des actions (les fruits et la gelée). La pâte est souvent fournie à environ 40 % par la CAF et 60 % par les collectivités locales ; la garniture dépend des actions et des projets (conseil général, CAF, MSA, Pôle emploi…). Éric Cayssials rappelle que la création de la recyclerie répondait aux difficultés budgétaires du centre social en ouvrant la possibilité de nouveaux financements (recettes des ventes, aide à l’insertion, ADEME, fonds européens). Le centre social s’est retrouvé dans la situation d’avoir à étirer toujours plus la pâte pour réussir à contenir toujours plus de fruits. Florence résume la morale de cette leçon de cuisine : « La gestion par projets est contre-productive pour le social. Elle oblige à renouveler sans cesse les projets pour avoir des fonds qui doivent être utilisés dans les deux ans. Ça épuise les gens, qui travaillent dans une précarité permanente. »

Entrée en scène des « élus responsables »

« Ce qui m’a le plus gênée, c’est le silence qui a entouré toute cette affaire », raconte une bénévole cordaise qui est à l’initiative de la pétition et d’un micro-mouvement qui, en novembre, a tenté d’alerter la population sur l’imminente fermeture du centre. « J’ai d’abord cru qu’on pourrait sauver le centre en tirant la sonnette d’alarme. Mais à force d’entendre les administrateurs répéter “il ne faut rien dire”, “c’est un sujet sensible”, j’ai compris qu’on laissait volontairement mourir la structure. » De l’avis général, les élus n’ont jamais vu d’un très bon œil cette « construction d’utopies » qui ne leur rapportait aucun avantage politique. Pas besoin de centre social pour devenir « le village préféré des Français » : ce n’est pas Stéphane Bern qui irait vérifier la chose. Certains, comme le vice-président à l’action sociale, ont même confié, presque naïvement, à l’ancienne directrice : « Je ne pensais pas que tu tiendrais aussi longtemps… » La plupart des élus, à quelques exceptions près, se sont contentés d’attendre que les tuiles commencent à dégringoler. « Il était visible que l’intercommunalité laissait couler le centre social pour pouvoir créer une structure sur laquelle elle pourrait exercer un contrôle », glisse un des administrateurs.

Quinze jours avant la fermeture du centre, l’intercommunalité votait la création d’une « maison des services au public » destinée à prendre le relais de certains services essentiels, tandis que deux anciens administrateurs travaillaient avec les élus à la création d’un nouveau « centre social » particulièrement cadré. Lors d’une réunion publique organisée une semaine après la fermeture, tout début mars, ils présentaient le projet à un parterre d’habitants. Si la CAF valide leur projet, annoncent-ils, « la 4C se tournera vers les habitants puisque la participation citoyenne est une des conditions pour être labellisé centre social, mais il est bien précisé qu’il sera dans tous les cas porté par la 4C ». Les habitants sont prévenus, il s’agit de faire de la figuration : « La 4C ne soutiendra pas un projet d’association ayant pour objectif de créer un centre social indépendant. » Les habitants désabusés ne se pliant pas aux règles du casting, il n’y aura finalement pas de centre social, mais une maison des services au public. Bilan : une dizaine d’emplois détruits pour deux emplois créés, ceux-là directement subordonnés à l’intercommunalité. L’argument avancé par les élus était prévisible : « La 4C veut garder la maîtrise financière du projet pour ne pas revivre la situation qui vient de se produire2. » En résumé : fini de jouer, laissez faire les professionnels. À cela, il faut opposer deux arguments, le premier relevant de l’évidence, le second de la mémoire collective. Comme le rappelle François Vercoutère, les centres sociaux municipaux, qui reposent beaucoup moins que leur variante associative sur le bénévolat et l’initiative des habitants, coûtent plus cher aux collectivités locales. D’ailleurs, étant donné son sous-financement, le centre social des Cabannes n’a à aucun moment menacé de ruiner la collectivité. Ce qui nous amène au second point.

Cap sur un vrai scandale financier

L’indignation et le paternalisme des élus face à ladite « mauvaise gestion » du centre social rendent indispensable le rappel de quelques éléments d’histoire récente : les administrés de Paul Quilès n’auraient-ils pas raison de rappeler que leur président a commis quelques erreurs de gestion autrement plus coûteuses que la direction du centre social des Cabannes ? En 2003, l’ancien député du Tarn inaugurait Cap’Découverte, mégacomplexe de loisirs de 680 hectares aménagé sur l’ancienne mine de charbon de Carmaux, qui a débouché sur un des plus grands scandales financiers de l’histoire du département. La réalisation de ces 26 000 m3 de bâtiments – tyrolienne géante, piscine, télésiège, téléski nautique, infrastructures routières – devait coûter 55 millions d’euros. La facture s’élèvera à 66 millions. Dans son dernier rapport de 2013, la Cour des comptes dresse un bilan accablant de l’opération : seulement 37 emplois directs créés au lieu de 250, site fermé « 240 jours par an », « malfaçons », « faible attractivité du site », « fréquentation nettement inférieure aux prévisions ». Le complexe reste un tel gouffre que la Cour des comptes préconise « de réduire, voire de supprimer totalement, l’activité commerciale […] afin de diminuer le montant du déficit » qui représente « une charge substantielle pour le contribuable ». En conclusion, les rapporteurs pointent une gestion des comptes publics irresponsable : « Cap’Découverte aura représenté un coût pour les finances publiques […] supérieur à 90 millions d’euros. Ce montant est sans commune mesure avec le résultat finalement atteint et traduit l’échec du projet initial. » Et de rappeler que, « dans toute décision engageant les deniers publics, les principes de précaution et de réalité doivent prévaloir. […] Ces principes élémentaires ont largement été oubliés par les initiateurs du projet3 ». Les échecs récurrents de ces grands projets inutiles rappellent, s’il est besoin, que les habitants des territoires ont toute légitimité à mobiliser les ressources publiques pour tenter de mener à bien leurs petits projets utiles. 

Alice Drazio

(avec le concours du Blaireau)

1. En attendant l’application de la loi NOTRe qui oblige les intercommunalités de moins de 5 000 habitants à fusionner avec les collectivités voisines. La commission départementale de la coopération intercommunale (CDCI) a proposé la fusion de la 4C avec l’intercommunalité du Carmausin, à ce jour contestée par les conseils municipaux du territoire.

2. Compte rendu des débats du 07/03/2016.

3. Cour des comptes, rapport public annuel, février 2013.

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