Une homme, une voix

saxifrage journal indépendant tarn 81
Dessin : Békatou

L’homme entre dans l’isoloir. Avec comme toujours cette même sensation de malaise. Il n’aime pas les isoloirs. Ce mot lui déplaît. À cause de la rime : il est trop sensible aux rimes. Macron, Hamon, Fillon, Mélenchon, Le Pen pin-pon, et rond et rond, petit patapon, élections, piège à cons… les rimes l’angoissent. Quand il entre dans un isoloir, il ne peut s’empêcher de songer à laminoir, étouffoir, ou assommoir. Les rimes l’abusent, il peut même avoir parfois la vague impression de se rendre à l’abattoir. D’entrer dans un dépotoir, pour clandestinement y laisser un encombrant en contrebande. La rime pourrait tout aussi bien l’amener à rêver sur exutoire, défouloir, gueuloir, foutoir : allez savoir ! il n’y pense pas. L’isoloir lui évoque plutôt un mouroir. Et surtout, plus que tout, un urinoir. Il est toujours gêné d’en ressortir, la mine confuse, avec un léger sentiment d’obscénité, sous les yeux des scrutateurs, ceux qui dépouillent. Il se sent mis à nu, comme surpris en revenant de satisfaire un besoin naturel. Alors qu’il trouve que voter lui est si peu un besoin, et si peu naturel. Bref, l’isoloir lui inspire toutes sortes de rimes funestes, d’idées incongrues, et noires.

Et puis isoloir lui fait également penser à isolé. Et il lui semble étrange de faire de la politique isolé. Cette situation nécessairement solitaire, que l’isoloir ne partage qu’avec la toilette intime, la défécation, la miction et la masturbation, rend à ses yeux l’expression personnelle du bien commun (car il est idéaliste) un peu honteuse, inavouable, interdite, et sale. Il a déjà envisagé d’insérer dans l’enveloppe une feuille de papier hygiénique, mais il n’avait pas encore décidé si elle devait être intacte ou maculée qu’il y avait déjà renoncé. Il aurait bien voté ganté de gants en caoutchouc ou le nez pincé d’une pince-à-linge, mais on lui a dit que c’était interdit. D’autres fois, il a caressé l’idée d’y glisser un poème de son cru. Mais, angoisse du bulletin blanc ou crainte d’offrir de la confiture aux cochons, il n’a jamais trouvé quoi y dire. Une fleur même, un jour, lui a traversé l’esprit, à cueillir en chemin vers le bureau de vote, à mettre sous pli, raplapla, façon herbier. Mais c’étaient des élections anticipées, ce n’était pas la saison des fleurs.

Cette fois-ci derechef, il entre dans l’isoloir sans savoir comment il va en ressortir. Il a auparavant adressé à l’ensemble des membres du bureau électoral un sourire aimable, diffus, démocratique, panoramique et républicain, une sorte de sourire centriste, pour désarmer toute éventuelle suspicion à son égard. Il a ensuite bien pris le soin de dûment se munir, en même temps que de l’enveloppe bleuâtre, d’un bulletin de vote de chaque candidat et même candidate, et de se diriger vers l’isoloir avec une pile bien complète. Genre mon choix n’est point encore fait, tout le monde a encore sa chance, je vais débattre un moment avec moi-même, et ça va prendre un peu de temps. Sentant les regards des assesseurs lui vriller dans le dos, il écarte timidement le rideau, lourde toile grisâtre et bizarrement imperméabilisée, qui donne à l’isoloir l’air d’une cabine de douche d’hôtel une étoile de Biélorussie. Il pense brièvement à Alfred Hitchcock. Il se retrouve dans ce petit mètre carré, dont le secret, très relatif, ne dissimule pas ses pieds aux yeux des scrutateurs, ni ne protège de leurs oreilles les bruits qu’il pourrait émettre en votant, insulte, éructation ou cris d’animaux. Il referme mollement le rideau de douche derrière lui, puis détaille la pile de bulletins, contemple les noms qui riment, qui vite se mélangent et résonnent, et qui dansent sous ses yeux hébétés. Il reste un moment comme ça, puis il repose sa liasse électorale sur la petite tablette, complète. Il finit par entrouvrir l’enveloppe bleuâtre, la fait bâiller comme une braguette. Il l’approche de sa bouche. Il lui donne sa voix, puisque c’est ça qu’on lui demande. Pas trop fort, pour ne pas que les scrutateurs entendent. Il lui donne sa voix, il dit : « À quoi ça rime ? » Il referme prestement l’enveloppe, ressort de l’isoloir sans lanterner ni tirer la chasse, en y laissant sa liasse, sans même s’être particulièrement soulagé. Il lâche dans la fente l’enveloppe cyanosée lestée de sa voix, à travers le plexiglas il la voit tomber sur les autres, comme une feuille morte. Il ne persiste pas, il signe. A voté.

Jikabo

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