Un peu de tenues

Dessin : Bess

La République est aveugle, et pourtant voyeuse. Son regard est inquisiteur quand il s’agit de définir les morceaux de nos corps qu’il est juste d’afficher. Sa férule dessine le quadrillage légal de nos exhibitions. Elle s’empare de nos corps comme d’un cadastre. Son découpage, rigoureux, impose l’ombre et la lumière sur nos chairs… Couverte de laïcité, elle joue la grande costumière de la comédie sociale. Tenez, par exemple : « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage. »

Évidemment, dit comme ça, on est pas loin de croire au onzième commandement, ajouté par Moïse après réflexion, comme un Cheminade in extremis au premier tour. Mais non : ce n’est qu’une loi de 2010 édictée par quelques costardeux, qui eux aussi avaient sans doute consulté Dieu. Non pas que j’affectionne l’anonymat, mais qu’il soit tout aussi légal de payer ses impôts que de montrer sa gueule, ça m’ennuie. Et puis, dans ses injonctions, elle n’est pas très rigoureuse, la République ! Exhib’ à Vias, cachottière au cénacle parlementaire. Comme si l’épisode d’islamophobie politico-médiatique l’avait autorisée à décréter sur notre esthétique, aux quatre vents de sa petite morale bourgeoise. Jusqu’au plus petit des établissements scolaires, elle donne son dress code.

Il faut lire (et commenter) un extrait du règlement intérieur du collège public (!) du Saut-de-Sabo, à Saint-Juéry, pour le saisir. Regardez la morale bourgeoise, rencontrer la solennité ! « Chacun est libre de s’habiller selon ses goûts [merci bien], dans la limite [des stocks disponibles ?] de la décence et du savoir-vivre. La tenue des collégiens doit être propice au travail [la confusion s’installe] : toute tenue dégradée, choquante, provocante ou trop décontractée (réservée aux périodes de vacances) est proscrite. Sans être exclusif ou exhaustif : jean troué [hein ?], jupe [quoi ?], short [heu…], grand décolleté, bermudas imprimés [burkini ?], débardeurs [ah], tongs de plage [bon], espadrilles [d’accord]… sont interdits et l’élève devra se mettre en conformité pour être autorisé à rentrer en cours. »

Je détestais que mes parents renâclent : « Putain, y savent pu quoi inventer ! » L’habit fait le travail du moine. Vos godillots sont déterminants de votre apprentissage. La décontraction n’est pas une valeur que l’on souhaite transmettre, ni la provocation d’ailleurs. La jupe est une indécence et le décolleté un manque de savoir-vivre ! Et je m’en tape de la jupe ou du décolleté… je veux juste dire : regardez-les nous évaluer, et nous pondre leur petit règlement à la con. Un jour, j’ai assisté au renvoi d’un camarade de classe, puni parce qu’il portait des tongs. Ce n’était qu’humiliation bête et méchante. Et voilà ce qu’on leur apprend. Que le respect n’est qu’une apparence, que le savoir-vivre est codé, que travail et loisir ne se côtoient jamais. Morale arriérée des pays avancés. Et – c’est le meilleur ! – je sais, de source plus sûre que l’AFP, que dans les faits la pratique relève plus d’un sexisme que d’un savoir-vivre. Dans les faits, si le jean troué ou la tong sont interdits pour tous, le débardeur et le bermuda dessinent une ligne de démarcation entre filles et garçons. En gros, tout le monde est sommé d’incarner le sérieux, mais les filles sont priées de cacher leurs jambes ou leurs épaules. Les jupes sont tolérées seulement si elles tombent jusqu’aux chevilles. La religion sort par la porte…

On pouffe quand on pense au burkini, ou à Duflot montrée du doigt pour avoir porté un jean au Conseil des ministres, et huée pour avoir portée une robe bariolée à l’Assemblée. Ou qu’on sait qu’un employeur peut « imposer la jupe s’il en justifie clairement les raisons » (article L.120-2 du code du travail). Exhib’ ici, cachottière là : strictement confuse. En mars dernier, à Valence, le collectif ROSAde lutte contre le racisme et le sexisme a manifesté son soutien aux filles du lycée public Émile-Loubet, où elles se faisaient littéralement mesurer la jupe à l’entrée, et retourner des remarques dégradantes sur leur prétendue indécence, proportionnelle à la surface visible de leurs jambes (2). Du savoir-vivre, quoi.

Qui sont ces représentants de la chose publique qui tissent indécemment une morale sexiste ? Qui réglementent en fonction du genre ? Qui humilient des gamines dans le sanctuaire d’une égalité normalement protégée ? Et qui sortent de leur rôle, en traitant l’accoutrement de chacun comme autant de signe ostentatoire de soi ?

Ma fille, laisse dire, laisse faire. Ton corps n’est qu’à toi. Nulle loi, nul règlement ne le concernent. Sur ton corps, fais ta loi.

Valéry


NOTES :

(1). Réseau d’opération solidaire et d’action.

(2). Voir, par exemple, l’article suivant : ‹ www.madmoizelle.com/rassemblement-lycee-valence-752725 ›

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