Tourist don’t come

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Jikabo

Bribes d’un printemps 2016 en Provence

Hier, le voisin blanchissait à l’hélicoptère son immense surface de serres vitrées (1). Il y cultive des salades et des tomates en proportions industrielles, comme le font nombre de ses collègues alentour. Le volatile n’est finalement qu’un détail. On pourra bien s’extasier devant la beauté des Alpilles, le typique a du plomb dans l’aile – amoncellements de plastiques et de légumes hors calibre, tas de déchets, nuages toxiques en bord de route. Les mornes haies de cyprès ne suffisent plus à rompre la monotonie de ces espaces agricoles dont la chimie assure la tenue.

Ces campagnes vieillissent, se vident de ceux qui les cultivent, se divisent en lots de parcelles constructibles où on joue déjà au mur de clôture le plus haut. Les champs nourriciers cèdent la place à d’innombrables hangars logistiques où s’organisent des transactions plus profitables. Les fermes deviennent des résidences secondaires, des biens inaccessibles, des pièces de décor pour farce people. Et l’art de se nourrir du paysage ne tiendrait sans l’obstination de paysans, jardiniers, bergers et promeneurs ; de personnes humaines qui réellement habitent ces lieux, savent les manger. Car sur les terres acquises à la monoculture, muées en usines, l’enjeu est ailleurs. Il se joue sur des lignes téléphoniques, des infrastructures de transport, et dans des cases administratives. Les travailleurs saisonniers arrivent par milliers des quatre coins de la planète, dans des conditions rendues toujours plus précaires par des contrats d’intérim international de… « travail détaché ». Ils viennent fournir la main-d’œuvre indispensable à la culture des milliers d’hectares de pêches des communes du coin. La pauvreté y est un carburant.

Ces mêmes semaines à Marseille, la police expulsait illégalement, à plusieurs reprises et en toute impunité, les squats, lieux de vie et d’hébergement où nombre de migrants trouvaient un point d’appui à leur parcours. Des papiers, pas de papiers ; deux poids, deux misères. Les relents nauséabonds, xénophobes, identitaires, ne sont jamais loin dans une région où chaque élection donne une part – toujours plus belle que la précédente – aux candidats réactionnaires. Ils ont beau débarquer de nulle part, la couleur décomplexée du parti suffit à aveugler les foules. Ici il sera interdit d’étendre du linge aux fenêtres, là on fermera le centre social, à la cantine ça sera porc ou cochon et la fin du soutien municipal aux familles modestes.

Dans la confusion ambiante, on voit des villes administrées par la gauche-s’il-en-reste s’équiper de moyens répressifs, chasser les familles roms, disloquer les structures non commerciales de vie partagée, abandonner une part grandissante de l’espace et des biens communs aux intérêts privés et au prestige de façade. Des quartiers s’effondrent avec leur histoire derrière les remparts, pendant que de l’autre côté se garent des cars de touristes internationaux qui viennent visiter les boutiques des quartiers propres, photographier les monuments. À bonne distance des réalités insoutenables.

Les festivals foisonnent en saison, les arts vivants que l’on y met à l’honneur pourraient donner autant d’occasions de secouer le panier à salade, de rebattre les cartes au moins le temps de rencontres. Mais ils ne donnent que trop rarement de prise sur le réel, de focale sur ce que l’on vit, ce qui nous affecte. On s’y divertit souvent, admirant la beauté, depuis sa place, comme un objet extérieur, inoffensif, apolitique. Le théâtre peut alors reprendre le reste de l’année, les jeux de masques du quotidien, des intérêts et des postures.

Si l’on détourne le regard pour se réconforter dans la contemplation du ciel, immense, profond, aux couleurs uniques, alors on le verra fendu en tout sens de traînées de poudre. Les avions de chasse poursuivent inlassablement leurs exercices de quadrillage, toujours plus proches du sol. À espaces réguliers, leurs percées assourdissantes rompent le fil des conversations. Ne pas oublier que quand ils ne paradent pas en fumées bleu-blanc-rouge, ce sont des bombes ou la peur que transportent ces machines, vers des terres lointaines où sont assurés les intérêts de la nation.

Ami du lointain, s’il te plaît, ne viens pas en touriste. Ne viens pas prendre en photo ce qui est déjà couché sur mille cartes postales, en nous disant la chance que nous avons de vivre là, au milieu. Ne viens pas admirer les pierres millénaires sans t’interroger sur ce qu’elles abritent aujourd’hui, ou n’abritent plus, justement. Ne viens pas consommer le spectacle de nos vies sans y prendre part toi-même. Car le tourisme béat détisse ce qu’il reste d’humain, de franc, de sensible, dans la relation des uns aux autres, et de ces mêmes gens aux territoires qu’ils habitent. Il déforme insidieusement les structures sociales, recompose les lieux au mépris de ce qui s’y vit toute l’année, gomme paradoxalement les singularités tant le tourisme véhicule ses propres standards.

Si tu arrives en voyageur, contemplatif, curieux, avec toi aussi tes faiblesses et contradictions, sans liasse d’impressionnants billets pour les camoufler, alors bien d’autres choses se jouent. Les situations s’ouvrent à la rencontre, au partage. Nous pouvons sentir la prise, que nous avons alors de commune, sur le cours de ce qui se joue ; et ensemble l’infléchir ou s’y laisser voguer. Tout est, en somme, dans la manière d’être là, de refuser les évidences et les trompe-l’œil, de s’aventurer là où il n’y a, a priori, rien à voir. Là où sont les âmes toutes nues, les secrets, les gens.

Mat Madouheurd


NOTES :

(1). Dans le Sud, les serres et tunnels en verre ou en plastique deviennent trop chauds passé le mois de mai. On les recouvre d’une pellicule de peinture de chaux, chez les petits bio comme chez les gros industriels.

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