The chômeuse go on

Photo : Chachayver

Mardi 5 février, j’ai rendez-vous à Albi avec Jenny, une des figures locales des Gilets jaunes, qui a fait parler d’elle ces derniers temps pour s’être enchaînée aux grilles de la préfecture du Tarn. C’est en présence de ses enfants et d’une de ses camarades de lutte qu’elle nous raconte sa participation au mouvement.

Pourquoi tu t’es engagée dans le mouvement des Gilets jaunes ?

Simplement, parce que je souhaite que mes enfants aient une vie meilleure, qu’ils n’aient pas à compter les centimes à la fin du mois. Ça part d’un ras-le-bol général, avec toutes les taxes qu’on nous a imposées d’un coup, depuis que Macron est au pouvoir.

C’est ton premier engagement politique ?

Oui, mais c’est pas un engagement politique. C’est un engagement citoyen. Je ne suis d’aucun parti politique. Je ne vote pas. Je ne suis pas inscrite sur les listes électorales. C’est vraiment un acte citoyen. C’est pour mes enfants, pour nous, ce pourquoi les anciens ont combattu auparavant et pour l’avenir de nos enfants.

Pourquoi un tel niveau d’engagement dans ce mouvement des Gilets jaunes ?

Ça s’est fait naturellement. Ça a commencé par une simple réunion à laquelle j’ai participé à Carmaux et lors de laquelle j’ai un peu parlé et c’est parti comme ça. Sur Carmaux, il y a des personnes qui s’engageaient réellement alors je me suis dit : « vas-y, fais une réunion, fais un truc ». J’ai donc préparé un blocage sur la Jardinerie tarnaise. D’abord on a bloqué ici, ensuite, on a déménagé à l’Hermet. Après, les gens ont suivi. Ça s’est fait naturellement, comme dans une meute de loups. Mais au début c’était gentil. Plus ça va, moins c’est pacifiste. Les gens s’engagent vraiment quand on voit que, en fait, on n’est pas écoutés.

Le regard de l’extérieur joue beaucoup sur le mouvement ?

Oui. Ça joue énormément. Le fait de ne pas être écoutés, de voir que le gouvernement s’en fout, et dit « c’est pas grave, c’est pas parce que vous bougez un peu que ça va tout changer. »

Au niveau du Tarn, vous avez eu des contacts avec les élus ?

Oui. On a rencontré le préfet, un sénateur, le président du Conseil départemental, les mairies – la mairesse d’Albi par exemple.

Qu’est-il ressorti de ces échanges ?

Juste : « on vous écoute, on vous entend, on fait remonter ce que vous nous dites ». C’est tout. Ils suivent les ordres de plus haut. Selon eux, ils ne peuvent pas faire grand-chose. S’ils nous écoutaient réellement, ils pourraient faire quelque chose.

Quels sont les principaux points de mécontentement ?

Le pouvoir d’achat. J’en ai marre de survivre. J’ai pas de boulot. On m’a refusé toute aide pour créer mon entreprise. On m’a dit : « vous vous débrouillez ». Actuellement, je vis avec près de 1 000 euros par mois, avec quatre enfants. Quand je raconte ça aux médias, on ne me croit pas…

Existe-t-il une unité de point de vue dans les revendications des Gilets jaunes à Albi ?

Oui, même s’il existe des dissensions entre nous, mais ça c’est humain. Les deux principales revendications votées lors des AG sont le pouvoir d’achat et le RIC1. Je pense à l’augmentation du SMIC, à moins de taxes, au rétablissement de l’ISF. On ne veut pas que ce soient toujours les citoyens comme nous à qui on prend de l’argent alors qu’on en a plus et que les gros, pendant ce temps-là, soient tranquilles.

Tu peux rappeler la manière dont les Gilets jaunes se sont regroupés à Albi ?

Au début, il y avait deux blocages à Albi : la Jardinerie tarnaise – où j’étais – et sous le pont du Séquestre. Ensuite, les gens du Séquestre nous ont rejoints. De là, on s’est tous réunis et on est partis à l’Hermet où on a commencé à construire du dur et à vraiment investir le rond-point. En gros, c’était le gros point sur Albi. Il y a eu d’autres petits points qui se sont formés : Puygouzon, Marssac, Réalmont… Maintenant, il y a plusieurs points, c’est divisé.

Comment vous vous organisez, vous avez des représentants ?

Il n’y en a plus maintenant. Il y avait trois représentants pour tout le département, élus par les coordinateurs de chaque point de blocage. Finalement, ils ont démissionné. Beaucoup n’étaient pas pour qu’il y ait des représentants car ils estimaient que ça faisait le jeu du gouvernement. On est tous au même niveau. Il reste juste des coordinateurs, c’est-à-dire des personnes désignées par les gens sur les ronds-points pour être porte-parole. Ce sont des représentants informels qui sont chargés d’aller aux réunions et de retranscrire ce qui s’y est dit, car tout le monde n’a pas la possibilité de venir aux réunions.

Tu peux nous parler de la volonté de membres du Rassemblement national de s’afficher aux côtés des Gilets jaunes ?

Au début, ils ont voulu s’approprier le mouvement. Nous, on les a rejetés en tant que parti politique, parce qu’on est un mouvement citoyen et apolitique. On les a rejetés pour ça. En tant que citoyens, y’a aucun souci. À partir du moment où un parti politique entre dans le mouvement, ça ira dans le sens du gouvernement et jamais dans le sens du peuple.

Comment vous envisagez la suite pour parvenir à la satisfaction de vos revendications ?

Personnellement, mon point de vue à moi, c’est que le pacifisme c’est fini. À un moment donné, il va vraiment falloir taper du poing sur la table.

C’est une opinion partagée par beaucoup de Gilets jaunes ?

Oui. Il y en a beaucoup qui en ont marre du pacifisme parce que ça bouge pas. Y’a rien qui bouge ! On est le 5 février et le 1er février on a eu quoi ? Des augmentations de partout, des taxes !

Après deux mois de mobilisation, tu sens un essoufflement ?

Non. C’est pas un essoufflement. Les ronds-points, ça va se finir parce qu’on a tous une vie à côté. On ne peut pas rester éternellement sur un rond-point. En plus, ça bloque beaucoup de gens et c’est pas sympa pour ceux qui ont besoin d’aller travailler. Mais derrière, la mobilisation est là, quand même. On lâche pas. On a d’autres manières de se mobiliser. Déjà, il y a les manifestations le samedi. Plus ça va, plus il y a de monde qui vient. Sur Toulouse, ils étaient 6 000 à 7 000 samedi dernier et aujourd’hui, c’est grève nationale.

Vous espérez une convergence des luttes avec d’autres secteurs ?

Oui ! Ça serait bien que tout le monde s’y mette, que tout le monde montre son mécontentement et son ras-le-bol. Il faut s’unir, y’a pas photo ! Il faut vraiment s’unir.

Propos recueillis par Florian Jourdain

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