Sans foi ni loi

Photo : movais esprit

Lundi 12 septembre [2016], une trentaine d’individus occupent la rue et les bordures du trottoir devant la préfecture ; certains sont accoudés négligemment sur les voitures de la police nationale. Treize personnes, deux familles en fait, dont les dossiers de demande d’asile ont été acceptés, accompagnées d’un comité de soutien, attendent d’être reçu à la préfecture. Aux côtés des femmes, de leurs maris et de leurs enfants, on croise une alliance disparate, improbable en d’autres temps, entre communistes, trotskistes, catholiques, syndicalistes et libertaires – un œcuménisme du XXIe siècle.

Une demi-douzaine de policiers veille à interdire l’entrée du bâtiment. Ces personnes ont pourtant de bonnes raisons d’être là : selon la loi, l’État doit prendre en charge leur hébergement. Pourtant, depuis plusieurs semaines, elles dorment dehors, place Jean-Jaurès à Albi, mais la police, toujours soucieuse de l’image de marque de la ville, a confisqué les tentes qui leur avaient été prêtées. En désespoir de cause, et parce que dormir dans la rue n’est pas ce qu’on fait de mieux, ces familles occupent donc, en ce lundi de septembre, un bout de trottoir, et demandent aux autorités préfectorales de respecter la loi, c’est-à-dire de leur trouver un hébergement.

Mais à Albi, les services de l’État étant plus soucieux de la vitrine touristique que de l’application de la loi, l’huis est resté clos. L’absence du préfet, selon les dires d’un rond-de-cuir – ou d’un sous-fifre, la différence est parfois byzantine – suffisait à le justifier. Il ne sert à rien de rester tambouriner à la porte de la préfecture. Le même employé s’emploie à notre éducation : cet amas de personnes lui semble incongru, il suffit d’écrire un courrier précisant les motifs. La demande de rendez-vous serait alors considérée d’ici une à deux semaines… Un courrier, certes, mais, pour ce lundi soir, il reste à héberger ces deux familles. Que faire ? Camper devant la préfecture. Vu la faible inclination des policiers pour le camping, il y a fort à parier que ce nouveau campement serait éphémère.

Un patrimoine sans humanité

Une voiture passe alors devant le groupe, son conducteur est aisément reconnaissable à sa soutane, c’est l’archiprêtre de la cathédrale. Interpellé sur la situation, il explique que tout cela est bien malheureux, mais que les autorités ecclésiastiques n’y peuvent pas grand-chose. Certains (des mauvaises langues) diront qu’il se défile. Petit à petit, l’idée germe d’occuper la cathédrale, malgré la présence d’athées convaincus, voire de bouffeurs de curés patentés, pas très chauds à l’idée de passer la nuit dans ce lieu religieux. Mais bon, en y réfléchissant, cette occupation devrait amener les autorités à trouver rapidement une solution d’hébergement pour ce lundi soir, au risque d’écorner l’image de la belle cité épiscopale. Une poignée de minutes plus tard, un cortège pénètre dans la cathédrale avec l’idée d’y dormir s’il le faut. Rapidement, c’est le branle-bas de combat : malgré la présence de dépliants nous invitant à « ouvrir nos oreilles » pour entendre « les appels de ceux qui ont froid, peur ou que l’on opprime », malgré un petit tract intitulé « Accueillir l’étranger » incitant les fidèles à choisir « un moyen concret de les soutenir », l’accueil est plutôt glacial. Les cartes postales et les bibelots sont prestement rangés, et le gardien du temple nous délivre un message concis, simple et clair : « Vous n’avez rien à faire ici, sortez. » Il précise, si jamais nous n’avions pas compris : « J’appelle la police. » Sans doute lui a-t-elle répondu qu’elle ne viendrait pas, puisque nous n’avons pas vu l’ombre funeste d’un képi ni d’un casque.

Prestement prévenu, l’archiprêtre arrive à grandes enjambées. Son sang ne fait qu’un tour : « Vous sortez tous, vous prenez l’Église en otage, c’est intolérable. » Ces paroles qui cherchent sans doute à « ne pas joindre » l’Église « au message de terreur et de rejet qui désigne les réfugiés comme un danger », sont accompagnées de gestes autoritaires : il déplie son avant-bras énergiquement, l’index tendu indique (c’est sa fonction, d’où le nom) clairement la porte. Une personne a la malencontreuse idée de le contrarier davantage en lui tendant un de ses petits tracts « Accueillir l’étranger », glanés ici et là sur les présentoirs. Il le lui arrache des mains et crie : « Vous n’avez rien compris, vous êtes malhonnêtes, vous nous prenez en otage ! » (La répétition de l’argument résulte-t-elle de la vision trop régulière de certaines chaînes télévisées ?)

Il lui faut trouver une autre solution pour se débarrasser de nous. Compréhensives, certaines personnes lui suggèrent les jardins de l’évêché. Après tout, ce n’est pas chez lui, mais ça ne semble pas être du goût de l’évêque. Arrivent l’heure de la messe et les caméras de France 3. Il manque de s’étrangler, accuse ces paroissiens d’un nouveau genre de perturber le saint sacrement, enfile quand même son aube, rejoint l’autel, lance la chose, puis quitte la dizaine de fidèles pour arpenter, armé de son smartphone, les rangées de chaises vides de la cathédrale. Il connaît suffisamment son texte pour reprendre l’homélie à temps et ne pas laisser ses ouailles dans le désarroi : comme une crêpe rattrapée au dernier moment, une messe de haute voltige.

L’amour du prochain

À la fin de la messe, une vaillante paroissienne s’approche et s’inquiète du sort des malheureux étrangers. Elle s’adresse à moi :

« Ce sont des Syriens ? Ou bien…
— … des Roms albanais.
— Oh non ! Non, des Syriens encore, d’accord, mais des Roms… [« Seigneur, aucun homme n’est pour toi un étranger », messe du 17 janvier 2016, Journée mondiale du migrant et du réfugié].
— Mais alors, que fait-on ? On les égorge ce soir ?
— Non, quand même pas. Non, il faut qu’ils retournent chez eux.
— Euh, vous nous prêtez votre voiture, et comme ça on les ramène ?
— Ah non, pas la mienne, c’est pas à moi de faire ça, c’est à la police. Vous savez, je suis quelqu’un de très charitable, et même Marie l’a dit : on ne peut pas accueillir tout le monde. »

Un homme monte alors les marches de la cathédrale, il tient un enfant par la main. L’archiprêtre, toujours accroché au téléphone, l’interroge, agacé : où se dirige-t-il ?

« À la cathédrale, répond l’homme, qui complète : Rencontrer les deux familles.
— Ah non ! Ça suffit comme ça, c’est fermé ! »
L’homme chuchote alors : « Je suis envoyé par la préfecture pour négocier la situation. »

Et quel art de la négociation ! La proposition est simple : soit tout le monde quitte les lieux, et le préfet reçoit les familles et le comité de soutien le mercredi suivant, soit l’occupation de la cathédrale est maintenue et le préfet n’ouvre pas son bureau. L’occasion est belle de comparer la façon dont l’État et l’Église gèrent une situation gênante. L’un se protège derrière un hygiaphone, une porte close ou un formulaire mal rempli pour motiver un refus, l’autre s’emballe, s’agite, crie, multiplie les réactions éruptives. C’est toute la différence entre la froideur administrative et la passion chrétienne.

Comme, visiblement, les deux familles savent à quoi s’en tenir avec les engagements officiels de la préfecture, elles préfèrent rester et maintenir la demande d’un hébergement pour cette nuit. L’envoyé repart avec son enfant, et l’archiprêtre engage une contre-offensive vigoureuse : il décide de fermer la cathédrale. Les occupants sont assiégés, sans nourriture ni duvets, les lumières sont éteintes, les portes verrouillées, et l’archiprêtre en monnaye la clé : aucune sortie individuelle n’est accordée. Soit tout le monde sort, soit tout le monde reste. Ça va commencer à être compliqué pour les toilettes. Le problème, c’est qu’il faut avoir les moyens de tenir sa politique. On frise l’émeute. L’archiprêtre ne sera finalement pas pendu, mais il doit consentir à rouvrir la porte, en confessant : « Quel bazar ! Mais quel bazar ! » Pour voir déguerpir tous ces gueux, il change de stratégie et se fait plus conciliant, il est 21 heures et sa soupe refroidit. Il annonce, tel un bienfaiteur, que la paroisse va payer les deux nuits d’hôtel. Malheureusement, il faut l’aval de l’évêque, les choses vont encore traîner, et sa soupe refroidir davantage. Après quelques coups de téléphone, l’Envoyé du préfet s’en revient avec de nouvelles propositions : finalement, la préfecture s’engage à payer deux nuits d’hôtel, reste à trouver l’hôtel. Un couple de touristes, voyant la porte ouverte, s’apprête à visiter les lieux, et se fait vertement renvoyer par l’archiprêtre, qui nous offre des cigarettes russes. Il est 22 heures, les deux familles sont logées. Cette décision aurait pu être prise à 15 heures et réglée en cinq minutes. Non, il a fallu sept heures pour obtenir deux nuits d’hôtels et la vague promesse d’une entrevue mercredi. Finalement, pour être reçu à la préfecture, il est plus simple d’occuper une église : sans doute l’application de la loi de séparation de l’Église et de l’État, ce qu’on appelle en ce moment la laïcité à la française.

Le mercredi suivant, naïvement je pensais que ce serait une formalité, que le préfet allait au moins recevoir une délégation. Soit pour trouver une solution, soit pour calmer les esprits en semblant prendre les choses en main pour mieux les faire traîner, une vieille pratique administrative. Eh bien non, la préfecture refuse finalement de recevoir les deux familles au nom du protocole : aucune demande écrite n’a été formulée. On ne badine pas avec l’État. Pour éviter tout contentieux avec l’Église, toutes les églises d’Albi sont fermées et les familles se retrouvent à la rue, ou plutôt à la gare, jusqu’à ce que la préfecture propose un rendez-vous dans l’après-midi. En fin de journée, une nouvelle solution est arrêtée, pour quelques jours : les familles seront dispersées dans des hôtels de Lacaune, Saïx et Réalmont. Rien n’est prévu pour les y emmener ni les nourrir. Décidément la compassion chrétienne ne vaut pas mieux que la fraternité républicaine.

Ljukas Zokni

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