Salubrité !

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Jikabo

Entendu sur France Inter, en mai 2042

« […] Non mais les salles de shoot, au départ, c’était une expérimentation, un début si vous voulez… Il fallait aller beaucoup plus loin ! Je ne vais pas remettre en question l’idée de mon regretté prédécesseur… Mais il faut dire la vérité aux Français : les salles de shoot c’était bien, mais c’était rien !

Alors oui ! il fallait canaliser les pratiques déviantes d’une bande de toxicomanes, vers un espace sécure, salubre et sous contrôle ; mais il fallait dépasser le geste de réaction, crédibiliser l’initiative, et généraliser. Car il y avait là plus qu’une réforme. Les salles de shoot incarnaient le modèle d’une société nouvelle, le modèle même d’une république sociale et responsable, où l’idée de salubrité devait tenir le devant de la scène. Alors oui, je l’avoue modestement – mais non sans fierté ! –, je crois que la création du ministère de la Salubrité, en lieu et place du ministère des Affaires sociales et de la Santé, est un des événements les plus marquants de la VIIe République. Oui, car la salubrité est primordiale, et – n’ayons pas peur des mots – plus importante à mon sens que la santé elle-même. La santé n’est qu’un état, la conséquence plus ou moins heureuse d’un complexe de déterminants. S’occuper de la santé, si vous voulez, c’est se condamner à déployer une approche curative, à appliquer le pansement sans réfléchir au pourquoi de nos plaies. La salubrité au contraire, c’est une méthode, une forme de prévention permanente. Une thérapeutique de l’ordre toujours recommencé. Vous voyez ? Alors que l’ancien système concevait des béquilles, je souhaitais les faire tomber en désuétude, les rendre inutiles, et diminuer le coût que ces politiques de la réparation engendraient.

Évidemment, chez monsieur, vous imaginez ma satisfaction lorsque le Premier ministre en personne s’est emparé du concept de salubrité, l’an passé, pour en faire notre nouvelle devise nationale. Mais oui, souvenez-vous ! Je sais que la mémoire de la presse n’excède guère un an, – mais souvenez-vous : LEF ! Ce cigle vieux de trois cents ans qui prenait la poussière… LEF ! Vous savez bien ! Pour Liberté, Égalité et Fraternité. Franchement, personne n’y comprenait rien, le flou complet ! Non , il fallait de l’ordre et de la clarté. Salubrité donc ! Un concept simple, et clair, pour expliquer tous les autres. Pardon de parler dru, mais il faut être honnête : cette époque s’enlisait dans toutes les saletés… et que valait une sale liberté, sinon le laxisme ? Que valait une sale égalité, sinon l’assistanat ? Que valait une sale fraternité, sinon le communautarisme ? Salubrité, et tout était dit, il fallait nettoyer ! Et d’abord notre langue, qui fait notre façon de penser… mais ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre. Enfin ! Vous ne m’avez pas invité ce matin pour évoquer de si lointaines périodes. Alors puisque vous m’avez posé la question de savoir ce que nous avons fait depuis, je vais vous répondre. Comme vous l’avez dit au début de cet entretien, cela fait maintenant deux ans que nous avons engagé les réformes, et je souhaite au passage vous remercier de m’avoir invité pour évoquer ce sujet, qui, trop souvent victime d’un manque de pédagogie, suscite l’incompréhension. Vous savez – et je veux le dire à tous ceux qui nous écoutent –, le politique n’est plus cette personnalité élue, déconnectée du réel, et qui tue le monde par ordonnance ou par décret. Non, le politique d’aujourd’hui a le devoir d’expliquer, de communiquer sur des décisions qui, bien souvent, obéissent à des jeux de contraintes inconnues du simple citoyen.

Mais la Salubrité, maintenant. Au vu du succès des salles de shoot, j’ai souhaité que le principe soit étendu, de proche en proche, à tout type de comportement indésirable – et d’abord indésirable pour ceux qui en sont victimes ! Assez logiquement, notre premier essai a porté sur l’alcoolisme. Nous avons ouvert les désormais fameuses salles de shoot. Dont le principe était fort simple. Ouvrir un espace public, donnant sur la rue, où les individus, conscients de leur dépendance, pourraient venir se biturer en toute salubrité, sous la surveillance des corps médical et psychologique, spécialement dépêchés. Les doses d’alcool, savamment contrôlées, devaient amener les demandeurs à réduire, petit à petit, leur consommation – l’aide psychologique aidant. Là encore ce fut un succès et ces salles ne désemplissent pas.

Et – si vous me le permettez – je veux faire un mot passager à tous les technosceptiques. Car ce succès n’aurait pas été possible sans le concours de l’application Drinquiry, qui a permis, depuis sa mise en place – et en collaboration avec l’enseigne Carrefour (le commerce qui profite à tous), l’enregistrement et l’analyse de données essentielles, relatives à la consommation moyenne de ménages-cibles. Grâce à cette application, il est devenu possible d’avertir les citoyens au cas par cas, lorsque leurs conduites sont jugées dangereuses : une sorte de Hadopi de l’alcool si vous voulez (rire gras). Mais passons. Mon enthousiasme pour la révolution numérique de ces dernières décennies est tel que dix matinales n’y suffiraient pas.

Pour revenir à la Salubrité : plus audacieuse sans doute fut la proposition sur les violences conjugales. Toujours sur le même principe, les auteurs de violences furent invités à venir battre leur conjoint dans un cadre sain, encadrés par un staff médico-social. L’initiative a fait des sceptiques, mais monsieur, il faut avoir le courage de ses ambitions, n’est-ce pas ? Le mouvement “La baston”, c’est à la maison s’est rapidement cassé les dents sur les chiffres, qui montraient rien de moins qu’une nette diminution des cas de stress post-traumatique décelés chez les enfants, qui assistaient là à d’insoutenables spectacles ! Les enfants sont à la République, et il était de notre devoir de contribuer à assainir le domicile conjugal de ces actes abominables ; cela valait pour l’alcoolisme également. Alors je ne suis pas là pour justifier mon engagement : les chiffres parlent pour moi. Mais d’un autre côté, je ne peux m’empêcher de faire à tous les critiques un petit rappel sur l’émergence de la Salubrité, et leur montrer qu’il y a là un mouvement historique dont il serait indigne de ne pas nous sentir les héritiers… Un véritable plébiscite populaire, comme je voudrais le montrer maintenant.

Au tournant du siècle dernier, l’adhésion massive de la population au principe des maisons de retraite ne disait rien d’autre. Il faut être honnête. La dépendance qu’entraîne le vieillissement présentait un manque à vivre évident pour tous les concitoyens qui, malgré leur générosité, ne pouvaient pas et s’ubériser et continuer d’entretenir leurs parents. La maison de retraite, c’était la vieillesse propre, le pourissement serein, l’abandon tranquille, un réel gage de sérénité pour tous. C’était tout à la fois une victoire sanitaire, l’assurance d’un cadre médicalisé, dans lequel nos aînés pourraient veillir le plus loin possible, mais encore une victoire économique, un gain de temps qu’on n’avait jamais vu depuis l’invention de la première machine à laver. Enfin, c’était aussi une victoire morale, une institutionnalisation de la destruction des liens inter-générationnels, dont on sait bien, depuis, qu’ils sont généralement néfastes à l’innovation, à la remise en question, à la flexibilité, à l’émergence d’idées nouvelle et caetera. De nécessité nous avons donc fait vertu, et, en programmant l’abandon, nous avons débridé une société par trop conservatrice… avec tout le respect que je dois à nos aînés, évidemment.

Et j’irais même plus loin dans mes exemples. En effet, on peut retrouver les premières traces du mouvement de la Salubrité dans l’édification des premiers bordels. Quoi ? Vous riez ?! Mais qu’était-ce là, monsieur ? Rien de moins qu’un assainissement de la pulsion adultérine ! Pendant que les bordels absorbaient, contre rémunération, l’effusion pulsionnelle d’une bande de malpropres en rut, le ménage conservait une forme de tranquillité psycho-sociale, selon des mécanismes qu’il serait trop hardi d’expliciter ici. Depuis leur bannissement, jamais tant de couples n’ont divorcé, jamais tant d’enfants n’ont fait face à une telle débauche de désamour et d’isolement. Il faut appeler un chat un chat, et je veux le dire aux Français qui nous écoutent : les bordels ont fait la paix des ménages ! Combien de femmes ais-je entendues dire qu’elles préféraient être la cocue d’une professionnelle plutôt que de leur petite sœur ? Une tripotée ! Et je proposerai bientôt une remise à l’honneur des bordels et, prenant exemple sur le Japon, nous créerons des “salles de coït”, dont l’accès sera étroitement réglementé. La chose est en pour parlers, mais nous pensons déjà à établir des quotas de reproductivité, et à autoriser, par exemple, l’échange d’heures supplémentaires contre des passes licites. Par là même, nous sortirons tout un tas de professionnelles des situations illégitimes dans lesquelles elles croupissement littéralement. Nous leur redonnerons une dignité, un contrat de travail, une protection sociale… leur salubrité, en somme. Et – passez-moi le jeu de mots, – jamais les bordels n’auront connu un tel ordre !

Je pourrais multiplier les exemples ! Évoquer le parcage salutaire des asilés de Calais, le développement de l’ELU – l’école en ligne universelle –, la numérisation du militantisme, le diagnostic médical automatisé, les salles de rêves, les algorithmes de rencontres… mais il faut maintenant parler de l’avenir, car c’est ce qui intéresse vos auditeurs. Il nous reste encore à franchir un cap de salubrité, et non des moindres. Je pense évidemment à la mendicité, qui reste une des pollutions visuelles les plus prégnantes de notre temps. Vous savez, j’aime les gens, et je suis proche d’eux, mais, encore une fois, il faut être honnête, mendier devant une affiche pour des montres Gucci, ce n’est pas la France ! Le paradoxe insoutenable de cette vision me hante, tant elle est délétère, et pour l’image de notre pays, et pour la vie des désœuvrés, qui perdent en crédibilité en quérant le sou n’importe où, et pire, sous l’image éclatante de la réussite de leurs concitoyens. Nous devons être cohérents, et pardon !.. mais je crois qu’on ne doit ni faire mendier Gucci ni faire de l’ombre aux pauvres. Aussi, je proposerai dans les prochains jours un nouveau texte pour l’institution de lieux de mendicité. Les insalubres – pour reprendre ce trait d’esprit du Figaro – n’auront plus le droit de mendier n’importe où, n’importe comment. L’ordre public est l’affaire de tous, n’est-ce pas ? Alors, je sais, c’est une idée simple, mais regardez le gain pour tous ! D’un côté, nous donnerons de la ville une image digne et propre. D’un autre, les mendiants bénéficieront d’un lieu commun, connu de tous, où des coachs du “mendier propre”, pourront leur donner des conseils pour appâter l’aumône sans choquer, pour se vendre sans heurts, proposer des services, cirer des pompes… bref pour marier la pauvreté et la République. Je m’excuse, mais être pauvre ne doit pas empêcher d’être français. Et puis, le rassemblement des démunis, c’est instaurer des liens, fabriquer un tissu social… c’est agir directement sur l’une des causes principales de la précarité. Va-t-on nous reprocher de proposer des solutions simples au problème de l’isolement ?

Non, je le dis ici avec la plus grande fermeté, mais aussi avec un sentiment très fort pour la paix sociale et l’ordre public : c’est une question majeure. La Salubrité exige de la cohérence, de la consistance dans l’action, et nous avons la volonté de mener ces questions jusqu’au bout, avec courage, avec force, avec conviction… avec insistance s’il le faut, et en lien avec les collaborateurs sociaux. La pauvreté propre sera, vous vous en doutez, l’un des enjeux majeurs de l’échéance électorale à venir, et j’aurai à cœur de défendre cette idée aux prochaines primaires démocrates, comme le fer de lance de la droite de la gauche de la gauche de la droite. […] »

Valéry

Mots-clés
,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *