Retour de couches

Saxifrage journal indépendant Tarn 81 matériel puériculture
Dessin de C. Senegas
L'objet était chose en plastique, blanche et creuse, haute comme un môme de deux berges. Une sorte de vidoir à seringues auquel une javel douteuse aurait donné un look immaculé. Mais pas question de seringues ici, et nous découvrions, la trentaine passé, que la poubelle à couche avait été inventée, et que personne n'avait cru bon nous tenir au jus.

L’ingéniosité de l’espèce humaine est sans borne. À chaque problème sa solution : il n’est pas un petit désagrément qui n’excite l’inventivité et le grand déploiement des forces productives. Je pensais à ça l’autre jour, alors qu’un couple d’amis, suivant la bonne pente de la refourgue, s’était mis en tête de nous offrir, à ma poulette et moi, un ensemble d’accessoires conçus pour les emmerdeurs en bas âge. Quand passés en revue quelques effets commodes et colorés, l’inventaire porta soudain sur un objet, que nous ne parvenions pas à identifier. On s’étonne toujours qu’un objet d’usage gravite hors champ de notre univers fétichiste. L’objet était chose en plastique, blanche et creuse, haute comme un môme de deux berges. Une sorte de vidoir à seringues auquel une javel douteuse aurait donné un look immaculé. Mais pas question de seringues ici, et nous découvrions, la trentaine passé, que la poubelle à couche avait été inventée, et que personne n’avait cru bon nous tenir au jus[1].

L’omission corrigée et la surprise passée, l’amie se lançait dans la démonstration idoine. Télé-achat dans le garage. Vas-y que j’te montre. Elle décapote la poubelle, laissant apparaître une machinerie loufoque. Un cercle blanc et cranté maintenait un sac plastique sans fin. Dans le creux du sac, elle loge un simulacre de couche. Elle saisit un bitoniau sur le rebord, le fait graviter autour du cercle. L’opération tord le haut du sac, qui en fait tourne, tourne, se torsade, et enferme finalement la couche comme une papillote. Le même écrin vide s’offre alors à nous. Elle rajoute une couche, tourne autour du pot, le sac s’entortille, la couche se comprime et cætera, on a compris le principe. Lorsque la poubelle sature, un massicot greffé sous le couvercle permet de découper le sac et d’extraire l’œuvre merdique. Chaque couche se trouve condensée entre deux nœuds, et la guirlande de mes fesses fait comme un saucisson dégueu, une collection de matières fécales, emballées sous vide.

Tout puceau que je suis, je pensais que la couche, c’était le top. Le sommet de quelque-chose. Ce que le monde avait de mieux à proposer pour gérer les déjections impromptues de nos nenets incontinents. Une sorte de poubelle qui leur colle au cul, toujours disponible en attendant que les affreux aillent souiller l’eau potable comme les grands : soit de leur plein gré. Mais non, il fallait encore saucissonner tout ça, et faire une poubelle à poubelle.

Pour faire mousser notre esprit de simplicité volontaire, nous étions sur le point de refuser, mais l’amie énonça cette sentence rédhibitoire : « Si vous la prenez pas, de tout’ façon, on la fout à la poubelle ». C’était le mot de trop. Mettre à la poubelle une poubelle à poubelle. Nom de Dieu ! Il n’en fallait pas plus pour que nous emportions la chose. Refusant d’infliger à notre esprit cette mise en abîme. C’eurent été trop de couches pour un seul oignon. Nous acceptions donc de la leur enlever. Et nos consciences, consuméristes et coupables, se raisonnaient. Nous soutenions, en notre fort intérieur qu’un refus n’eut rien annihilé. Et que cette acquisition ne dérogeait pas à une ligne directrice que nous tracions à main levée.

En fait nous jubilions. Ce n’est pas tant l’efficacité de l’engin qui nous excitait, que l’idée de posséder l’idiotie en vestige. Et puis quoi ! Nous allions enfin pouvoir traiter la merde d’une façon originale…

Valéry

[1] Si vous aussi vous possédez des objets utiles, merci de nous prévenir.

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