Quand le sens des mots migre

Dessin : Charlotte Lambert

Un passionnant débat politico-lexicologique a animé la rédaction. Dans son article, Coquelicot parle de « migrants », préférant réserver le terme de « réfugiés » aux personnes qui ont vu effectivement aboutir leur demande d’asile. Pour d’autres au sein de Saxifrage, il importe de généraliser ce terme de « réfugié », au détriment du très en vogue « migrant » : même si c’est pour des raisons économiques, un individu qui doit quitter son pays parce qu’il y meurt de faim est, d’un point de vue politique, un réfugié ; le terme de « migrant » est utilisé à tort et à travers, y compris pour les Syriens fuyant la guerre, la torture ou l’exécution extra-judiciaire, qui relèvent dans bien des cas du statut de réfugié politique défini par la convention de Genève, quand bien même ils ne se le seraient pas (encore) vu octroyer par l’État ; il y a parmi les déboutés du droit d’asile une quantité de personnes qui auraient mérité d’avoir leur statut de réfugié politique, mais que la politique réactionnaire et très peu généreuse de la France amène à se retrouver sans droit ni statut dans l’Hexagone.

Dans un essai de 1944 intitulé Sur une philosophie de l’expression, Albert Camus disait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Nommer, c’est choisir un nom pour désigner une réalité, qui est l’objet du langage, et ainsi, construire, organiser une certaine représentation de cette réalité. Bref, comme le rappelle l’intitulé du site très recommandable de Pierre Tevanian et consorts, « les mots sont importants ».

Le mot « migrant », assez récent, date de 1951, et n’était d’abord qu’un simple adjectif, employé le plus souvent dans la locution « travailleur migrant », pour désigner un individu travaillant dans un pays autre que le sien. Son synonyme était alors l’adjectif « immigré », dérivé du verbe « immigrer » apparu au xviiie siècle avec le sens de « venir dans un pays étranger pour s’y établir, souvent définitivement ».

Le nom commun (autrement dit, le substantif) « un migrant, une migrante », est attesté peu après, en 1961, par extension, avec le sens très général de « personne effectuant une migration ». Son contemporain, le nom « un immigré », apparu aussi au milieu du xxe siècle, s’est quant à lui vite vu spécialisé dans le sens d’« ouvrier étranger, souvent issu d’un pays peu développé, qui travaille dans un pays industrialisé ». L’apparition de ces deux substantifs coïncide avec un phénomène nouveau, ou du moins accru, au début des Trente Glorieuses (l’importation d’une main-d’œuvre étrangère indispensable, qu’on allait chercher au bled), fait social nouveau et populations nouvelles, pour lesquels il fallait des mots nouveaux. Vu depuis le pays d’origine, on parlait déjà d’« émigrant », d’« émigré », termes plus anciens, à l’image des Français qui fuirent la Révolution française à partir de 1791. Le mot « réfugié », enfin, désigne, et ce depuis les guerres de religion du xvie siècle, un individu qui a trouvé refuge hors de son pays d’origine dans lequel il était menacé. C’est le mot qu’on employait encore couramment naguère, pour les boat-people vietnamiens des années soixante-dix par exemple.

Le remplacement généralisé de la paire « un immigré / un réfugié », avec deux sens distincts, par le nom générique de « migrant » est riche de moult enseignements. C’est un glissement de sens qui ne sert pas à nommer une réalité nouvelle, mais à affadir et diluer la nomination d’une réalité bien connue. Le nom « migrant » est ce qu’on appelle un hyperonyme, c’est-à-dire un nom plus flou et plus englobant que ses hyponymes (qui en déclinent des sous-catégories), et pouvant donc s’appliquer indifféremment à plus d’objets, avec du coup, en proportion inverse, un sens moins précis. Par exemple, le substantif « véhicule » est l’hyperonyme de « cabriolet » et de « limousine ».

Or, la grammaire et l’étymologie révèlent bien des choses. L’immigré est arrivé à destination, c’est le propre de l’aspect accompli du participe passé qui est à l’origine de ce nom commun : il a immigré, c’est fait. Il est arrivé au terme de sa migration, et il peut maintenant travailler chez Renault ou dans le BTP. Le mot « réfugié » exprime ce même effet achevé de l’aspect accompli. Au contraire, le « migrant », lui, est ainsi nommé pour signifier qu’il n’est pas arrivé à destination, il est en cours de migration : c’est la valeur du participe présent, sa migration est inaccomplie. C’est cette différence d’aspect qui distingue « un mourant » d’« un mort ». Le réfugié est envisagé comme restant là ; le migrant, comme étant de passage. Le migrant ne fait que passer, sa route continue, doit continuer, nous dit (ou nous dicte) l’usage de la langue. Quand bien même les frontières lui seraient fermées, quand bien même sa destination lui serait interdite, quand bien même ce serait pour retourner à la case départ, où l’attend la faim ou la guerre – bref, la mort. Le migrant est un mourant.

Jikabo