Quand la marge parle

Photo : Chachayver

Le discours politique et médiatique n’a de cesse, plus ou moins innocemment, de nier la dimension extraordinaire du mouvement des Gilets jaunes (et de la répression qui lui répond), et d’en désamorcer la conflictualité et la tendance insurrectionnelle.

On aurait pu penser que l’expression « gilet jaune », toute neuve, platement descriptive et sans aucune connotation politique héritée, échapperait aux clivages que la presse et les gouvernants ont toujours suscités au sujet des mouvements populaires antérieurs, en opposant les (bons) manifestants et les (méchants) casseurs ; mais on devine quand même que, dans le discours dominant, « Gilet jaune » ne désigne pas quiconque en endosse un et va manifester, quels que soient ses actes et ses convictions. Seul est « Gilet jaune » un individu qui resterait pacifique, qui ne sortirait pas du rang ; en témoigne, par exemple, cette phrase alambiquée tirée de La Dépêche du Midi (1er février) : « on voit la place du Capitole sous les gaz lacrymogènes et un groupe de Gilets jaunes – ou de casseurs vêtus d’un gilet jaune – courir et charger violemment un groupe de CRS. » Gilet jaune ou casseur vêtu d’un gilet jaune, quelle est la différence ? Ces contorsions sont l’indice de l’injonction contradictoire devant laquelle sont placés les journalistes : ne pas trop dénigrer un mouvement qui jouit d’une grande popularité, et en même temps (comme dirait l’autre) ne pas désavouer la répression menée par le gouvernement. Dans l’inconscient médiatique, n’est vraiment Gilet jaune que celui qui ne commet pas la moindre violence, et – c’est là le comble – n’en subit aucune.

En effet, quand un manifestant est blessé ou interpellé, c’est toujours « en marge » de la manifestation. La chronique judiciaire du Canard enchaîné (23 janvier) rapporte cet échange édifiant entre un juge du tribunal de Rouen et un Gilet jaune : « Monsieur, vous avez été interpellé en marge de la manifestation… — Ben… ça veut dire quoi, “en marge” ? Parce que j’y étais ! » En marge, c’est-à-dire à la périphérie, voire à l’écart : la police ne saurait s’en prendre aux Gilets jaunes qui manifestent, mais uniquement à ceux qui s’écartent du droit chemin, qui se mettent en marge du cortège, en marge de ce groupe moutonnier et sympathique qu’on veut nous faire voir dans les « authentiques » Gilets jaunes. Bref, s’il y a des bavures, le phénomène est marginal, quelques dommages collatéraux, et d’ailleurs ce sont des marginaux. La marge des Gilets jaunes, une fois de plus niés, est le bas-côté de la marche macronienne.

Si un Gilet jaune est interpellé, il perd d’ailleurs illico sa qualité de « Gilet jaune », il devient un casseur infiltré qui profite des manifestations pour accomplir son œuvre de destruction. Alors que, précisément, la simplicité, la neutralité, la banalité de cet emblème qu’est le gilet jaune ont pour effet que, techniquement et symboliquement, tout le monde, le peuple dans sa diversité idéologique et sociale, peut le revêtir : tout le monde ou presque en a un (ça ne coûte pas bien cher) ; et idéologiquement, c’est une référence totalement disponible, sans les connotations historiques véhiculées par le noir, le rouge, le vert, le brun, le bleu, ou l’orange. Tout le monde peut donc se l’approprier, s’en revendiquer, en faire ce qu’il veut et, ce faisant, s’inscrire sur une base commune suffisamment vague pour fédérer large, mais suffisamment révoltée pour braver les tirs de flash-ball.

Les ripostes aux violences policières ou les saccages d’agence bancaire peuvent être le fait d’anarchistes, de fachos identitaires, de gamins des banlieues – tous stéréotypes de casseurs – tout comme d’un Gilet jaune lambda sans marquage idéologique ou sociologique particulier. Tous, pour le meilleur et pour le pire, n’en sont pas moins Gilets jaunes, ni plus ni moins que celle ou celui qui s’en tient à une posture pacifique et a réussi à passer entre les gouttes de flash-balls.

C’est précisément la convergence de cette diversité des origines, des motivations et des méthodes, que le discours dominant, benoîtement ou machiavéliquement, s’efforce de nier en introduisant des définitions implicites et des présupposés qui tentent de confisquer la sémantique : diviser les mots pour mieux régner sur les hommes.

Quand le discours est aussi quadrillé, la marge est alors l’endroit d’où se réinvente et se recrée une parole propre : en témoignent la créativité contestataire, la virulence poétique, la loufoquerie subversive, les parodies corrosives et l’art de la situation qu’expriment les tags, pancartes et détournements multiples, visibles sur les murs des villes et les réseaux sociaux. C’est la rue publique en marge.

Jikabo

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