Planning chargé

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Julien Vittecoq

Il y a quelques mois, j’ai été contactée par des bénévoles du Planning familial 81 pour les accompagner dans la mise en lecture d’extraits des Monologues du vagin pour la journée des droits des femmes. Au fil des répétitions, je découvre leur énergie, leur engagement et entend des bribes de conversation concernant leurs actions. Cela me donne envie d’en savoir plus…

Quand et comment s’est créé le Planning familial dans le Tarn ?

Nadine : L’association nationale a été créée en 1956, ça s’appelait la Maternité heureuse. C’était à une époque où il n’y avait le droit ni à la contraception ni à l’avortement ; donc la première lutte, ça a été de faire abroger la loi de 1920, qui interdisait le recours à la contraception. Il y a eu des actions illégales, des ouvertures de lieux où l’on donnait clandestinement des contraceptifs qui venaient d’Angleterre ou de Suisse. Ensuite il y a eu la loi Neuwirth(1), puis la lutte pour le droit à l’avortement (2). Dans le Tarn, le Planning familial a existé durant ces années de grands combats féministes, des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt-dix, mais les militantes ont dû arrêter, faute de bénévoles. En octobre 2011, le Tarn était le seul département en Midi-Pyrénées à ne pas avoir de Planning familial, alors des militantes de la Haute-Garonne sont venues pour créer l’association départementale, et peu à peu des Tarnaises ont repris le flambeau.

Quelles sont vos actions ?

Nadia : Des animations collectives, des groupes de parole, des séances d’éducation sexuelle et affective auprès de tout public. Depuis peu on fait aussi des formations de professionnelles (assistantes sociales, infirmières, enseignants, personnels d’établissements recevant des personnes handicapées, bénévoles du Planning familial).

Nadine : On est reconnu association d’éducation populaire par le ministère Jeunesse et Sports on est agréé par l’ARS (3) qui dépend du ministère de la Santé, et on a un conventionnement avec le ministère de l’Éducation nationale, ce qui fait qu’on peut intervenir dans les établissements scolaires. On fait partie du CAPE, qui est le Collectif des associations partenaires de l’école. On anime des interventions en milieu scolaire sur la vie affective et sexuelle, et aussi sur l’égalité filles-garçons. C’est un gros boulot car peu le savent mais, dans les textes, les enfants devraient avoir trois séances de vie affective et sexuelle par an, de la maternelle au lycée, ce qui n’arrive nulle part. Dans les collèges et lycées, ce sont souvent les infirmières scolaires qui font ça, ou les enseignants. Les centres de planification, eux, font plutôt des interventions autour de la contraception, la prévention des risques, les MST, les grossesses non désirées. Nous on essaie d’avoir une réflexion plus globale sur la sexualité, d’aller au-delà de la sexualité hétéronormée, de parler du consentement, de la prévention des violences. Au Planning, on pense qu’une grande part des violences est liée à une vision patriarcale de la société. Quand on fait nos interventions, on a ça dans la tête et on essaie de faire passer un peu de notre philosophie.

Ambre : On est considérées comme militantes.

Dans vos interventions en milieu scolaire, vous notez une évolution dans le rapport fille-garçon ou le rapport à la sexualité au fil des années ?

Ambre : Moi j’ai l’impression que ça évolue, mais ce n’est ni mieux ni moins bien. Les jeunes sont confrontés à des choses différentes et ils se débrouillent bien par rapport à tout un tas d’injonctions de la société.

Nadine : Autrefois la population était beaucoup plus rurale, donc des enfants qui voyaient des animaux se reproduire ou des vaches vêler, ça ne les étonnait pas, il y avait une proximité avec ça. Mais ça n’existe plus, si bien que j’ai une collègue qui avait deux lapins dans sa classe, qui ont eu un rapport sexuel devant les enfants. Ils n’ont rien compris, ils ont pensé qu’ils se faisaient un câlin, mais ça a interrogé pas mal d’enseignants que des enfants aient vu… C’est pour citer le décalage. Aussi, maintenant, les jeunes nous demandent souvent pourquoi dans les films – pas les films pornographiques, les films ordinaires – les femmes crient lors d’une relation sexuelle. Les enfants pensent qu’on crie quand on a mal ou quand on a peur, il faut donc travailler avec eux pour leur faire comprendre qu’on peut crier quand on est content. Il faut sortir de leur tête des représentations de la sexualité qui peuvent être négatives.

À la fin de nos interventions en milieu scolaire, on fait des petits bilans écrits et, un jour, une gamine a écrit : « Depuis que Nadine est venue, je peux jouer au foot avec les garçons même si je suis la seule fille, sans être gênée. » Eh bien ça, ça fait du bien, c’est pour ce genre de choses concrètes que je trouve intéressant de militer au Planning.

Ambre : La plupart du temps on sort des animations contentes, on a l’impression que ça a été utile, ce qui fait que malgré que ce soit intense, on a bon moral.

Nadine : En animation, tu vois bien que des gamins ou des jeunes, qui entendent que ce n’est pas un problème d’avoir envie de jouer à la poupée pour un garçon ou de jouer au foot pour une fille, se sentent alors légitimes dans leurs désirs, et ça, c’est vachement important. Ce qu’on combat sur les stéréotypes, ce sont des choses qui pèsent autant sur les femmes que sur les hommes.

Qu’est-ce qui se passe dans vos lieux d’accueil ?

Nadine : Au niveau des locaux, c’est compliqué, seule la mairie de Rabastens nous a mis à disposition gratuitement un local. Quand on reçoit des gens pour des entretiens, soit on a des structures qui nous prêtent un bureau, soit on se débrouille. Depuis peu on a un espace partagé à Castres, aux Ateliers, ce qui évite à la salariée, entre deux rendez-vous, de devoir bosser dans sa voiture, comme c’était le cas avant.

Une partie des entretiens se fait par téléphone ou – s’il s’agit de donner des informations simples – par mail. Parfois, il y a besoin de plus de temps et alors on se rend dans un endroit du département où un local est disponible. Notre souci c’est que les gens puissent faire un choix éclairé. On les informe sur tout ce qui existe et on essaie d’être dans une position non jugeante. La personne qui vit des violences au sein du couple, ça ne se règle pas d’un coup de baguette magique, tu la prends avec ce qu’elle est et tu essaies de lui donner des outils pour qu’elle voie les choses de manière plus décentrée et trouve des solutions.

Quelles sont les problématiques qui amènent les personnes à vous contacter ?

Ambre : Le dernier mail que j’ai eu c’était « j’ai déchiré mon clitoris ». Tout d’abord, déconstruire la demande : je pense que c’est plutôt un problème d’hymen. Beaucoup de questions sur les pertes blanches, les règles, ou aussi des personnes qui ne trouvent pas de professionnels acceptant de leur donner la contraception de leur choix ou qui cherchent un professionnel plus inclusif, c’est-à-dire, ouvert à toutes les sexualités.

Nadine : Il y a aussi les problèmes de grossesses non désirées et/ou hors délai. Des violences, peu.

Ambre : Cela peut émerger lors des entretiens, mais c’est compliqué ensuite de travailler sur la durée. Ce qui marche très bien par téléphone, ce sont les mecs. Ils ne viendraient pas au Planning. Avec eux, je fais pas mal de conseil conjugal au long cours, des problèmes de couple liés à la sexualité, à des problèmes relationnels, avec ou sans violence. Cette approche par téléphone permet une confiance.

Nadine : Ça garantit un anonymat, même si on s’y engage par ailleurs lors de nos entretiens, mais par téléphone la personne est rassurée.

Nadia : Et moi sur Albi, à la fac, je fais de la prévention. On tient un stand entre 12 h et 14 h. En général, on offre aux jeunes des capotes, alors ils viennent pour ça, et puis après on discute. On a pas mal de prospectus, on essaie de répondre à toutes les questions. Par exemple on nous demande où trouver la pilule lorsqu’on a moins de 18 ans, on les envoie alors vers le centre de planification. On travaille avec tout le monde.

Nadine : Les gens nous confondent souvent avec les centres de planification, car ici et dans d’autres départements les centres de planification se font appeler « Planning familial », alors que nous on est une association loi 1901, c’est différent. Les centres de planification, ce sont des structures sous la compétence des départements, qui sont médicalisées, où il y a des médecins, des gynécos, des sages-femmes, des infirmières et des conseillères familiales et conjugales, et là on délivre la contraception, on pratique des IVG. Si on cherche le Planning familial sur Internet, on a une chance sur deux de tomber sur l’hôpital ou sur un centre de planification, ce qui crée des confusions.

Nous on est plutôt un lieu d’orientation et d’information et on aborde d’autres sujets comme l’égalité filles- garçons.

Qui œuvre au Planning ?

Nadia : On est entre 80 et 90 adhérents et 11 au conseil d’administration.

Nadine : On a une salariée à 90 %, Ambre, qui est conseillère conjugale et familiale, c’est elle qui fait les suivis, les entretiens et les cas un peu lourds. Moi je fais des interventions en école primaire, et les stands sur les soirées festives ce sont plutôt des bénévoles qui les tiennent. On a un jeu terrible : une boîte noire avec deux trous sur les côtés. À l’intérieur il y a un pénis en plastique sur lequel il faut mettre un préservatif le plus rapidement possible ; c’est chronométré, ça fait un tabac dans les soirées. Ça permet aux jeunes d’intérioriser le geste et de penser à tout le moment venu. Les bénévoles font tout ce qui est vie associative (réunions, rencontres avec nos partenaires, lien avec la fédération nationale à Paris…).

Et vous, qu’est-ce qui vous a amenées à vous investir dans cette association ?

Nadia : Moi parce que je suis venue une fois en février 2014 à une réunion où elles avaient amené leur bulletin d’adhésion, l’aspect éducation populaire ça me parle beaucoup car j’avais fait les Éclaireurs.

Nadine : Lorsque j’étais institutrice, j’ai beaucoup milité, je me suis toujours occupée des représentations féminines dans les syndicats, et quand j’ai pris ma retraite je me suis dit que je voulais prendre le temps de m’occuper vraiment de ça. Ce qui m’intéresse au Planning, c’est qu’on répond aux problématiques de personnes que l’on rencontre. Par exemple, quand il arrive des femmes qui ont des grossesses non désirées ou qui arrivent hors délai, on peut les aider à trouver des solutions à l’étranger, c’est du concret. On leur donne les renseignements et on cherche avec elles les moyens de financer ces démarches.

Ambre : Il y a plein de gens qui donnent l’info sur Internet mais c’est mieux que ce soit nous qui leur transmettions, pour ne pas aller n’importe où. Nous, on les envoie dans des cliniques qu’on a visitées, avec qui on a de bons liens, où il y a un bon accueil, c’est déjà important.

Vous êtes financés par qui ?

Nadine : Peu par les adhésions. Sinon on pratique des missions d’information, de conseil conjugal et familial, des choses sur l’égalité filles-garçons qui sont déléguées par l’État, donc à ce titre-là on a des subventions d’État qui sont données par l’ARS, les droits des femmes, les collectivités régionales, départementales, mais peu des mairies. Le problème c’est qu’on est très dépendants des financements de l’État, et si un jour les conseils départementaux décidaient de ne plus nous financer, il y a des antennes de Plannings familiaux que ça réduirait à néant.

Le mot de la fin ?

Nadine : Notre crainte, c’est que nous les femmes, on est en première ligne quand même. Dans l’actualité mondiale et européenne, on observe un lobby qui se dit dit « pro-vie » mais qu’entre nous on appelle « anti-choix » – Manif’ pour tous, intégristes religieux catholiques… – parce que nous aussi on est pour la vie ! Ces gens ont beaucoup de fric et développent leur influence en étant très bien organisés. Maintenant avec Trump aux USA, ils vont avoir pignon sur rue. Je pense que tous ces mouvements religieux qui se cachent derrière la lutte anti-IVG, c’est une peur, je pense qu’ils sont foncièrement contre l’égalité femmes-hommes (4). En même temps, il y a des réponses. En Pologne et en Hongrie, les femmes sont descendues dans la rue. En Espagne aussi il y a deux ans. Je suis assez confiante sur la capacité de mobilisation des femmes.

Ambre : On ne se laissera pas faire.

Nadine : Une amie vient de m’envoyer une vidéo dans laquelle une femme de 105 ans raconte avoir dit à son mari : « Tu veux que tes filles aient les mêmes droits que les hommes, eh bien tu es féministe ! Être féministe ce n’est pas vouloir passer devant les hommes ni derrière, c’est juste vouloir marcher à côté. »

Propos recueillis par Aurore Lerat


NOTES

1. La loi Neuwirth, adoptée par l’Assemblée nationale le 19 décembre 1967, autorise en France l’usage des contraceptifs, notamment la contraception orale.
2. Voir On les appelait « les dames du Planning », documentaire historique de Marie-Monique Robin, qui raconte l’épopée du Planning familial, depuis les premiers combats menés au xixe siècle jusqu’à aujourd’hui.
3. Une agence régionale de santé (ARS) est un établissement public administratif de l’État français chargé de la mise en œuvre de la politique de santé dans sa région.
4. Lire à ce sujet « Des catholiques veulent rendre à l’Église sa virilité », Le Monde, 28 décembre 2016.

Hits: 29

Mots-clés
,