Mytherrand

Dessin : Bess

Le saviez-vous ? François Mitterrand est venu dans le Tarn au moins à quatre reprises : à l’occasion des élections cantonales de 1979, en 1980 au début de sa campagne présidentielle, puis en 1982 et de nouveau en 1992. Il n’en fallait pas plus pour justifier une exposition et l’édition d’une brochure de 36 pages sur papier glacé intitulée « Mitterrand dans les pas de Jaurès ».

Imaginez vous à la tête du conseil départemental du Tarn. Je sais tout cela est complètement fictif, mais imaginez vous un peu quand même dans la tête de Thierry Carcenac. C’est assez lugubre… l’endroit n’est pas très joyeux, la situation n’est pas enviable. Mais bon, le journalisme d’investigation réclame parfois quelque sacrifice. Vous errez dans cette boîte crânienne, et de temps en temps (pas trop souvent quand même) vous croisez les pensées du grand homme, comme par exemple « C’est pas gagné pour 2017 » ou encore « Qu’est-ce qu’on pourrait faire avec le pognon du conseil départemental ? » et puis surtout « Comment faire avaler aux électeurs que les socialistes sont de gauche ? » Désespérément sans solution, ces questions abyssales tournent en boucle dans la tête de Carcenac. Lorsque brusquement des tonnes de dopamine et de sérotonine sautent dans tous les sens et crient en chœur : « Jean Jaurès ! François Mitterrand ! » Jean Jaurès vous le connaissez, c’est l’homme assassiné pour ses idées en 1914, ce qui est tout de même « relativement stupide et bête », pour reprendre les propos d’un célèbre politicien, accessoirement président socialiste du conseil départemental du Tarn. Quant à François Mitterrand, c’est celui qui est mort dans son lit après avoir trahi les siennes et les siens.

C’est bien connu, convoquer les mânes des grands ancêtres reste un moyen éprouvé de s’en revendiquer. L’occasion de rassembler dans une même commémoration les deux hommes est toute trouvée : 2016, même si tout le monde ou presque s’en fout, c’est l’année du centenaire de la naissance de François Mitterrand. Bon gré mal gré, Jaurès reprend du service. Ce qui est pratique avec les morts c’est qu’ils protestent peu. Dire du mal de Jaurès dans le Tarn c’est impossible, c’est impensable, il est intouchable. La tâche est banale : prouver que Jaurès et Mitterrand c’est la même chose et, plus généralement, que le socialisme d’aujourd’hui est l’héritier de Jaurès. Dégager une filiation entre Jaurès et Mitterrand semble a priori une opération hasardeuse mais les larges épaules jauressiennes devraient permettre de cacher les méandres de la pensée socialiste.

Malgré l’éloignement politique et géographique du parcours des deux hommes, l’exposition « Mitterrand dans les pas de Jaurès » est commandée aux archives départementales en collaboration avec l’institut François-Mitterrand.

Et comme tout le monde ne va pas se déplacer pour aller la voir, décision est prise d’en faire une brochure. Le conseil départemental entretient de bonnes relations avec le monde de l’imprimerie et des médias, en particulier avec les propriétaires de la feuille de chou régionale. L’affaire est vite réglée : « Dites donc, la famille Baylet, vous pourriez pas me tirer une brochure en papier glacé pour mon expo, 36 pages et couverture cartonnée ? – Pas de problème, t’inquiète, on assure la pub. »

Et c’est ainsi que La Dépêche du Midi annonce la sortie de la brochure et précise même que « Thierry Carcenac [y] signe une belle préface ». L’article aurait pu s’appeler « Retour d’ascenseur chez les suce-pompes ».

La brochure coûte sur la première de couverture 4,90 € mais seulement 4,50 € au dos. Là faudrait qu’ils se mettent d’accord sur le tarif.

Sans doute afin d’éviter que les cartons d’invendus ne s’entassent dans les sous-sols du conseil départemental, convenait-il d’en assurer le service après-vente. C’est ainsi que le président dudit conseil en a envoyé des milliers d’exemplaires dans les collèges, accompagnés d’un courrier expliquant la nécessité de distribuer gratuitement ces brochures auprès de tous les élèves de troisième… Il y a 42 collèges dans le Tarn (31 collèges publics et 11 privés), cela représente 4 163 élèves en troisième, soit un peu moins de 20 400 euros de brochures.

Ce genre de procédé rappelle l’obligation faite par Sarkozy d’étudier la lettre de Guy Mocquet parce que ce texte l’avait ému. Il faut donc rappeler à Thierry Carcenac qu’il n’appartient pas au conseil départemental de définir les modalités et le contenu du programme d’histoire. Il faut espérer que les profs d’histoire auront refusé de se plier à cette injonction infondée, à moins d’utiliser ce fascicule pour illustrer le chapitre sur la propagande. Parce que c’est tout de même un exercice de style assez abouti qui est donné à lire.

La vie de François M.

Sans surprise, les 12 premières pages évoquent la vie de François M., sans aucune référence à Jaurès ou, injure suprême, au Tarn.

Heureusement que par la suite le grand homme a franchi au moins quatre fois les limites du Tarn, ces intrusions permettent d’agrémenter de photos les pages suivantes (la journée du 19 novembre 1992 fournit à elle seule trois illustrations : une rencontre avec Felipe Gonzalez, l’inauguration de l’École des Mines et la visite du musée Toulouse-Lautrec). Heureusement également qu’une bande de révolutionnaires à court d’idées n’a rien trouvé de mieux que de dynamiter la statue de Jaurès à Carmaux en 1981 : c’est l’occasion d’insérer une page sur l’enfant du pays, c’est d’ailleurs la seule de la brochure (comme le dit Thierry Carcenac, en citant Mitterrand dans sa préface : « Il ne faut pas considérer Jaurès comme un ancêtre statufié »). Curieusement il n’y a qu’une petite référence sur l’hommage de Mitterrand au Panthéon en 1981.

Le texte de cet opuscule est aussi étonnant, pour ne pas dire révisionniste.

On apprend, page 20, les raisons du changement de politique économique du gouvernement socialiste en 1983 : « Confronté aux difficultés et pour sauver les acquis sociaux des deux premières années [de son septennat], [Mitterrand] engage une politique économique tenant compte de la conjoncture internationale et de l’engagement européen. » Chapeau bas. C’est donc pour sauvegarder notre système social que Mitterrand s’engage sur la voie d’une politique libérale qui nous conduit aujourd’hui à ne plus distinguer ce qui sépare le projet politique du Parti socialiste de celui de Les Républicains. Il fallait oser user de l’art de l’antiphrase pour nous convaincre du bien-fondé de cette volte-face politique.

Mais le plus drôle ce sont les premières années de la vie de Mitterrand. S’il s’égare « brièvement » chez les Volontaires nationaux (l’organisation de jeunesse des Croix-de-Feu, précision absente de la brochure), il rejette quand même les accords de Munich. Le « brièvement » recouvre tout de même plusieurs années d’engagement à l’extrême droite, qu’il convient de compléter puisque la brochure l’élude. Ainsi, en 1935 Mitterrand manifeste contre l’invasion métèque, par la suite il fréquente de nombreux militants de la Cagoule, sans que son appartenance à cette organisation secrète d’extrême droite soit établie – d’ailleurs ce sont deux cagoulards qui intercèdent pour que la francisque lui soit remise en 1943 et, comme les amitiés sont parfois tenaces, Mitterrand intervient en faveur d’un autre cagoulard à la Libération.

Le parcours de Mitterrand au cours de la Seconde Guerre mondiale est de la même veine : « Dès cette époque [1942], François Mitterrand participe à des actions de désobéissance et se rapproche de certains milieux résistants. Son travail l’amène d’ailleurs à rencontrer le maréchal Pétain. Il sera même quelque temps plus tard, décoré de la Francisque, une décoration attribuée par le régime de Vichy. » Ce « d’ailleurs » indiquerait donc qu’il y a un lien entre Pétain et la Résistance. Jolie syntaxe. Visiblement, le but est d’atténuer le passé dérangeant de Mitterrand, tout en l’évoquant du bout des lèvres.

Parmi les emplois occupés à Vichy, la brochure cite son poste dans le Commissariat au reclassement des prisonniers plutôt que celui occupé à la Légion française des combattants fondée par l’antisémite Xavier Vallat. Est-ce parce que c’est mieux de s’occuper des prisonniers que d’une milice pétainiste que le rédacteur a privilégié l’un et non pas l’autre, ou bien est-ce une question de manque de place ?

C’est sans doute une question de manque de place qui a conduit à ne pas parler non plus de la longue relation entre Mitterrand et René Bousquet, le secrétaire général de la police sous Vichy. Cette page s’appelle curieusement « Prisonnier de guerre ». Elle aurait pu s’appeler « De la collaboration à la résistance tardive ».

La guerre d’Algérie fournit encore quelques curieux paragraphes. Mitterrand se serait contenté selon cette brochure de voter les pouvoirs spéciaux à l’armée, ce qui serait une simple erreur de jugement : l’euphémisme tourne au cynisme pour atténuer les errements du grand homme. Car sa responsabilité est un peu plus engagée, puisque c’est lui qui a été chargé de défendre ce projet de loi. Pire, en tant que ministre de la Justice, à l’exception de sept dossiers, il a systématiquement donné un avis défavorable aux recours en grâce des condamnés à mort du FLN (45 décapitations en 500 jours). Précédemment, dès 1954, il a lancé la politique de répression en Algérie en tant que ministre de l’Intérieur : « Je n’admets pas de négociations avec les ennemis de la Patrie, la seule négociation, c’est la guerre. »

On ne peut pas tout dire en 36 pages. Il vaut mieux souligner qu’il a été 11 fois ministre plutôt que rappeler qu’il a créé les conditions légales de la torture en Algérie (comme le dit Jacques Attali).

Bref, la lecture de cette brochure ne permet pas de dégager ce qui relie les deux personnages historiques. Si on ne peut présager de ce qu’aurait fait Jaurès en 1940 ou en 1954, on peut cependant affirmer que son pacifisme de 1914 semble éloigné des positions politiques de Mitterrand : Mitterrand n’est pas Jaurès, ni politiquement ni physiquement – c’est du moins ce que prouve la dernière photo de la brochure, où Mitterrand discourt sous un portrait de Jaurès : l’un est barbu, l’autre glabre.

Il ne s’agit pas de tirer sur un cadavre, il est déjà froid, mais de refuser cette vision de l’histoire qui consiste à créer des mythes, à rédiger des récits hagiographiques, à cacher la vérité. Mitterrand n’est plus blâmable, il est mort. Ce qui est blâmable c’est cette entreprise qui consiste à transformer l’histoire en propagande pour en faire un usage politique. Le tout évidemment avec des deniers publics. Il ne manque plus qu’à glisser une carte d’adhésion au Parti socialiste ou un bulletin de vote pré-imprimé dans les pages de ce fascicule.

Ljukas Zokni

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