Méta-complotisme

Photo : Chachayver

C’est le nouveau point Godwin des débats inutiles : l’élément-de-langage-choc que la foule moutonnière attendait pour opiner du bonnet. C’est le nouvel irréfutable, le joker argumentaire de pointe, l’adjectif disqualificatif ! C’est le « complotisme ».

Aussi, pour couvrir de ridicule l’imprudent qui ose donner son intime conviction, nous ne dirons plus « c’est ça ! Et les chambres à gaz sont un détail de l’Histoire tant que t’y es ! », mais bien plutôt « c’est ça ! Et bientôt tu diras que les Américains n’ont jamais marché sur la Lune… » Complotiste va ! Alors l’objet de cet article n’est pas de mettre au jour si les chambres à gaz ont bien marché sur la Lune ou si les Américains sont réellement un détail de l’Histoire… non, il s’agit plutôt de pourrir l’aura nocive d’un vocable. Car « complotisme » est un bien grand mot, une poche non-recyclable où se voient jetés, sans grande distinction, tant des sceptiques à tous sujets que des fabulateurs obsessionnels ; autant des individus qui doutent de façon légitime que des énergumènes en délire qui se croient dans The Truman Show. Comme « violence », « complotisme » est un mot-poubelle : un mot clivant, hygiénique, définitif, pratique. Non que j’aie de l’amitié pour ces quelques malheureux qui cherchent des poux à Galilée ou qui croient que cinq gonzes dirigent la grande barque, mais je n’aime pas ce type de confusions, qui empêche de penser et préfigure un nouveau genre de guerre mentale.

Fin 2017, j’avais été frappé par la sortie d’un sondage d’opinion à propos des croyances complotistes au sein de la population française – et doublement frappé ! D’abord, comme beaucoup, par le chiffre extraordinaire révélant le climat de pseudo-paranoïa ambiante (80 % des Français adhéraient à au moins une théorie du complot), mais frappé surtout par les contenus du sondage et son rendu à l’antenne. En effet, après avoir doctement livré les résultats au grand public, et rituellement humilié la populace en versant dans le registre du diagnostic médical (1), les journalistes n’ont pas eu honte, au moment de faire étal de nos symptômes, de mettre sur le même plan des croyances d’ordres tout à fait divers. Car dans la poubelle, on avait jeté, pêle-mêle, des croyances du genre « la Terre est plate », et d’autres plus étonnantes, comme « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». Et la plupart des journalistes de refermer leur mot-poubelle en traitant tout le monde de malade. Alors, comme le complotiste a tort d’avance, celui qui fabulait dans son coin sur d’obscures relations entre l’État et l’industrie, se retrouvait bien con. Car vraisemblablement, le Français moyen devait comprendre que l’État est aussi probe que la Terre est ronde. Et j’eus l’impression que le complotisme devenait l’extrême-droite de la vérité : la frange répugnante que l’on mentionne à qui émet un doute. De la pédagogie pipi-caca. Touch’ pas ça j’te dis, c’est dégueulasse !

Quatre jours plus tôt, hasard calendaire, nous avions appris l’élaboration d’une loi nouvelle, portant le doux nom de « loi de fiabilité et de confiance de l’information », censée endiguer la propagation de fausses nouvelles (fake news). La police législative entrait en scène : la loi allait encadrer le Vrai et, dans la mesure où le lien entre complotisme et fausses-nouvelles était devenu naturel, il ne serait plus possible de douter de l’honnêteté des individus ou institutions gouvernantes, en tout cas pas légalement. Nous étions comme sommés, alors, de nous satisfaire des apparences, n’étant plus autorisés à projeter, derrière celles-ci, une réalité autre. « Citoyens regardez ! Nous ne sommes rien d’autre que ce que nous vous montrons, et quiconque en doutera, versera – pauvre de lui – dans le complotisme comme dans une maladie. » Bref, tout ce tapage avait un sens : le complotisme est une pathologie donc aucun complot n’existe. Personne ne complote, n’a jamais comploté, ne complotera jamais. Cahuzac a fait un épisode de phobie administrative. Mais nul, dans ce gouvernement, où dans une grande industrie, nul ne s’est jamais livré à de basses « manœuvres secrètes concertées, pour nuire à quelqu’un [ou] quelque-chose. » (2) Vous dites que le gouvernement favorise une minorité en secret ? Pardon mais pour l’instant ça n’a pas été annoncé par l’AFP. Dieu existe-t-il ? N’y pensez pas ! Faisons plutôt voter La République en marche !

Évidemment, cette idiotie totale est régulièrement contredite, et l’actualité se trame dans ces petits complots, ces petites cachotteries ou manipulations, que nous découvrons logiquement trop tard. Si, il y a quelque temps, j’avais émis un soupçon à l’égard des grandes organisations du recyclage, si je les avais accusées de faire le jeu des plus gros pollueurs de la planète, en faisant porter la responsabilité de l’accumulation des déchets aux consommateurs et non aux producteurs, on m’aurait dit « complotisme ! Arrêtez de voir le mal partout, voulez-vous ? » Sauf que, depuis, des enquêtes tout à fait sérieuses ont révélé que les grandes organisations œuvrant à la promotion du recyclage sont, en réalité, bel et bien dirigées par des entreprises parmi les plus polluantes du monde, et que leur modèle consiste effectivement à accabler le client-consommateur pour implicitement disculper le fabricant-capitaliste (3). J’appelle cela un complot. Il s’agit bien d’une manœuvre, d’une manipulation, secrète (puisque jusqu’alors tout avait été fait pour cacher cette filiation), et dont la seule fonction est de permettre à un groupe de pouvoir poursuivre des activités nuisibles. Ce n’est qu’un exemple, parmi les plus récents, mais il étaye l’idée que le complot est une possibilité historique avérée.

Le complotisme, comme élément de langage politique, est un sas de décompression, un étouffoir de la vérité, où il s’agit de faire croire que dans la mesure où il n’y a pas de grand complot, il n’y a pas de complots du tout. Par là, le capitalisme étend sa domination jusque dans la sphère du sens, en cherchant, coûte que coûte, à convertir sa pseudo-vérité en donnée législative. C’est, pour reprendre l’expression de Franco Berardi, l’ère du sémiocapitalisme. Qui prend ici corps sous la forme d’un méta-complot, c’est-à-dire d’une manœuvre inavouable, destinée à contraindre ceux qui protestent contre des manœuvres inavouées.

Valéry


NOTES :

(1). Voir par exemple cet article, intitulé : « Complotisme : peut-on guérir les Français ? », par Vincent Lucchese (‹ usbeketrica.com/article/complotisme-peut-on-guerir-les-francais ›)
(2). C’est la définition du complot donnée par le Petit Robert.
(3). Voir par exemple l’article de Grégoire Chamayou, « Eh bien, recyclez maintenant ! », paru dans Le Monde Diplomatique de février 2019.

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