L’écriture automatique 2.0

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Jikabo

L’homme étant d’un naturel flemmard, la tendance de toute langue est à l’économie. Le locuteur est par définition un farouche partisan du moindre effort. C’est ce qui a présidé à l’évolution phonétique, lexicale et syntaxique du latin vers l’ancien français, puis jusqu’à la langue telle qu’on la parle de nos jours.

Ainsi, de « cinématographe » on est passé à « cinéma », puis à « ciné » ; le subjonctif imparfait est tombé en désuétude ; « résoudre », trop galère à conjuguer, s’est vu évincé par « solutionner », verbe du premier groupe beaucoup plus maniable ; « maintenant » se dit volontiers « main’nant » ; on omet le « ne » des négations (le discordantiel, disent les linguistes), réduites à leur second élément, « pas », « personne » ou « jamais » par exemple (le forclusif, disent les mêmes linguistes) ; etc. Cette tendance est nettement plus marquée à l’oral, moins rigide, qu’à l’écrit, davantage figé et soumis à la norme : les paroles volent, les écrits restent.

Or, les contraintes liées à l’espace disponible et au coût du message (tout comme dans une petite annonce), mais aussi au gain de temps et au support technologique employé, ont fait que cette simplification a récemment gagné l’écrit tel qu’on le pratique dans les textos ou les tweets : « C pa fa6l 2 DveloP 1 penC Prso e complex en 140 KractR. » Le phénomène connaît depuis peu une accélération marquée avec les applications des téléphones intelligents qui, grâce à un dictionnaire intégré et une analyse algorithmique du contexte immédiat du message et des suites prévisibles d’une phrase entamée, proposent au rédacteur, dès la frappe de la première lettre, le mot le plus probable au vu de ce qu’il a écrit précé­demment et de ce qui, statistiquement, a des chances d’être écrit à la suite. Les suggestions de la machine vont alors vers le plus commun. Prenons un exemple : je tape « S », la machine propose, avec une perspicacité qui force le respect, « Salut ». Banco ! Remettons-nous-en à son intelligence pour la suite. « T » = tu ; « V » = vas ; « B » = bien. Puis, successivement : « T, V, D, L » produisent « tes vacances dans les ». L’introduction inopinée d’un « Z » amène « zones ». À défendre ? Non : un « T » entraîne « tribales », puis le « P », «  pakistanaises ». Magique : pour la frappe d’une seule lettre, on a un mot tout entier. L’écriture est en soldes.

Les surréalistes pratiquaient l’écriture automatique pour débrider l’expression, affranchir le texte des censures sociales et psychologiques, le détacher de la cohérence lexicale pour permettre à la poésie, à l’humour et à l’onirisme de surgir hors de contrôle là où ne les attendait pas, mieux que ne l’aurait fait l’intention poétique. À l’inverse, avec nos applis contemporaines, si confortables et économiques pour l’auteur du message, la tendance mécanique va au plus simple, au plus ordinaire, jusqu’à une standardisation du message. C’est comme ça que les déclarations d’amour par SMS finiront par être toutes identiques. Les invitations à dîner, les ruptures amoureuses, les déclarations de guerre, itou. Les machines communiquent entre elles à notre place, et nous n’avons plus rien d’autre à faire que de valider leurs propositions et de contempler, béats, leurs dialogues simplistes sur écrans tactiles, réduits à un lexique de 200 mots. Si l’orthographe en ressort moins malmenée que dans un texto, la complexité et l’individualisation du propos, elles, risquent de se fondre dans la banalité la plus absolue, la convergence unanime vers l’idée reçue. Le smartphone, c’est le double cliché : à la fois le selfie et l’écriture stéréotypée. Une certaine idée de l’intelligence.

Jikabo

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