Leçon de choses

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Jikabo

Je m’appelle Nelly, j’habite Lacaune, et je donne des cours de français aux demandeurs d’asile du centre d’accompagnement et d’orientation de Bel’Air qui accueille en ce moment 26 jeunes réfugiés. Je suis membre du Collectif d’aide aux réfugiés, Viane et ses environs (CARVIE), association qui compte une bonne vingtaine de bénévoles. Je ne suis pas professeur, encore moins professeur de FLE (français langue étrangère), et j’ai beaucoup apprécié le coup de main d’une professionnelle, enseignante à Paris, qui, de passage à Viane, a organisé une séance d’initiation à l’enseignement du français aux étrangers. Elle continue d’ailleurs à nous envoyer par mails la trame des cours à venir, que nous suivons tous plus ou moins scrupuleusement.

D’emblée, la tâche semble compliquée : notre alphabet et le leur sont très différents. Quelques volontaires proposent alors des cours d’alphabétisation et d’écriture. De plus, parmi ces jeunes gens existent deux groupes de langues distinctes : d’une part les Kurdes d’Irak qui parlent le farsi, d’autre part les Afghans, dont la langue est le pachtoun. Il existe également une disparité dans le niveau des connaissances : certains garçons sont diplômés, d’autres n’ont jamais fréquenté l’école. Pour ceux-là, il s’agit, en plus d’apprendre le français, de découvrir l’écriture.

Malgré ces différences, nous avons décidé d’organiser des cours mixtes, c’est-à-dire que l’on trouve, dans les deux classes, autant de Kurdes que d’Afghans, autant de gens qui maîtrisent l’écrit que de gens qui doivent en faire l’apprentissage. Pour ma part, lorsque je n’arrive pas à me faire comprendre en français, j’ai parfois recours à l’anglais, au grec, à l’espagnol que quelques-uns connaissent, et je confie la tâche de traduction à celui qui sait. Le langage corporel est souvent sollicité, mais il atteint parfois ses limites lorsqu’il s’agit de concepts. Difficile alors de se passer des mots. Comment expliquer le verbe « aimer », quand on aime aussi bien la pizza que son mari ?

Lundi 18 avril 2016

Ce matin, on travaille la géographie. J’épingle au tableau la carte de la France. Je note les mots « est, ouest, sud, nord ». Je divise la carte en quatre. Avec un marqueur rouge, je situe Lacaune. Aussitôt, des interrogations : si le sud et le nord sont évidents, l’est et l’ouest semblent poser problème. Je me demande pourquoi… Quelqu’un demande où se lève le soleil. Je réponds : « Le soleil se lève à l’est. » Soulagement. Sur les visages, des sourires : le soleil se lève encore toujours à l’est, et pour sûr l’ouest est à l’opposé. Ouest et est, on a compris. On continue. Lacaune se situe dans le sud-ouest. Strasbourg dans le nord-est. Marseille dans le sud-est. On ne dit pas est-sud, pourquoi ? « Je ne sais pas, je dis. C’est comme ça, on dit comme ça. »

Nous passons au mot « entre ». Albi est entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique. Les sourcils se froncent. Je m’assieds entre deux personnes et je dis : « Je suis assise entre Shazeib et Charif. » Tour de table, chacun dit entre qui et qui il est assis. Le mot « entre » est entré dans le vocabulaire. Au tour de « près » et « loin ». Je dis : « Lacaune est près d’Albi. » Je dis : « Lacaune est loin de l’Afghanistan. » Pour expliquer, je me colle contre le tableau et je dis : « Je suis près du tableau ». Puis je m’éloigne à l’autre bout de la classe et je dis : « Je suis loin du tableau. » On répète. À tour de rôle. Survient la question de la relativité, mais c’est trop tôt pour l’aborder. Bien sûr, Albi est plus loin de Lacaune que Viane ou Murat. Mais plus proche que Kaboul, qui reste tout de même moins éloigné que Sidney. Par rapport à Lacaune.

Lundi 2 mai 2016

On a appris le départ des demandeurs d’asile vers cinq villes du Tarn. Les inquiétudes de chacun sont palpables. Pour cette raison, je décide de revoir un certain nombre de notions qui pourraient être utiles, puisque tous vont être relogés ailleurs. Le centre de Bel’Air est une structure qui appartient au ministère de l’Écologie, qui a été réquisitionné pour l’occasion par la préfecture, et qui doit être libéré avant le 15 juin pour retrouver sa fonction d’accueil de colonies de vacances. Je fais le tour des localités où ils vont être relogés, je distribue une carte du Tarn et souligne en rouge : Saïx, Aussillon, Rabastens, Carmaux, Albi.

On me demande des informations sur les possibilités de travail. Je dis : « Saïx, peut-être », à cause de la proximité avec Castres. Pour les autres lieux, je gonfle les joues : ils comprennent. Je conseille d’avoir sur soi un petit carnet. S’ils ne comprennent pas les réponses à leurs questions, ils peuvent demander : « Pouvez vous écrire le numéro de téléphone, l’adresse ? » Nous revenons sur la question du travail, ils ne lâchent pas le morceau. « Avez-vous du travail pour moi ? J’ai besoin de travail, j’ai besoin de travailler. » On parle de ce qu’on sait faire : je sais construire un mur, je sais peindre, cuisiner, couper de la viande, cueillir du raisin. On parle de métiers : je suis peintre, je suis maçon, chauffeur, infirmier. Pour finir, je leur fais part de mes espoirs : s’ils parlent très peu notre langue pour l’instant, il faut savoir mettre en avant leurs atouts. Ils sont jeunes et ils sont forts. Et ils ont un sourire qu’on a oublié ici.

Lundi 16 mai 2016

Le départ approche. Chacun va partir pour son nouveau lieu de résidence, en attente de la réponse de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Qui obtiendra un visa ? Qui sera obligé de repartir dans le premier pays qui a pris leurs empreintes digitales, pour refaire une demande de visa dans ce premier pays ? C’est le cas de ceux qu’on appelle les « dublinés » (des accords dits de Dublin 2). Citons l’Allemagne, la Hongrie, l’Autriche : personne n’a envie de retourner là-bas. On ne peut que croiser les doigts dans l’attente d’une réponse du préfet, qui peut utiliser son droit régalien pour casser cette décision de loi.

Il s’agit d’un futur proche et on va l’étudier. Au travers des verbes « partir » et « habiter ». Je vais partir de Lacaune dans quinze jours. J’explique la formation du futur proche, qui se compose d’un semi-auxiliaire (on en a bien besoin !), ici le verbe « aller », suivi du verbe « partir » à l’infinitif (on n’en peut plus de partir !). Nous conjuguons de « je » à « ils », et nous nous faisons à l’idée : nous allons partir. Il faut bien s’y résoudre et s’y préparer. Heureusement, nous allons habiter. Même futur proche composé du même semi-auxiliaire et du verbe « habiter » à l’infinitif. Nous allons habiter dans une maison. Ce qui est réjouissant, après plusieurs mois passés sur de mauvais chemins et des accueils en collectivité. Une maison enfin ! Nous conjuguons ce désir simple : je, tu, il, nous allons habiter dans une maison.

Le futur proche se rapproche, et avec lui les sentiments, les émotions que peut provoquer l’inconnu. Je suis content parce que je vais habiter dans une maison. Je suis triste parce que je vais partir. Sous entendu : d’un lieu désormais familier, où j’ai rencontré un tas de gens. L’inconnu, voilà bien quelque chose qui peut éveiller la peur. On crève l’abcès : j’ai peur de partir, j’ai peur parce que je pars. Et si la peur est là, la colère n’est pas loin : c’est un système de défense. Je suis en colère, tu es en colère, parce que j’ai peur, parce que tu as peur. Autour de la table, des mots simples ont été appris : ça rassure de pouvoir nommer des émotions. Le futur proche continue de se rapprocher, bientôt il sera un passé. Plus ou moins proche.

Nelly Carayon

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