Le savant et le militant

Dessin : Ilya Green

L’articulation entre la production universitaire de savoir et la connaissance qu’ont les acteurs d’une lutte locale est une véritable gageure. A fortiori depuis que la figure de l’intellectuel engagé n’est plus une icône à la mode et que Sartre haranguant les ouvriers de Renault n’a plus valeur de modèle.

L’enjeu est, pour reprendre les termes employés par Franck Lepage et les conférenciers gesticulants, d’associer le « savoir froid » de la science, validé par la Faculté, et le « savoir chaud » acquis par la pratique, professionnelle ou, plus spécifiquement, militante. Leur légitimité n’est pas la même : celle de l’institution, face à celle de l’action documentée. Leurs rhétoriques respectives diffèrent : l’objectivité et la neutralité scientifiques de bon aloi, face à l’implication, l’engagement, avec ce que cela peut avoir de subjectif, voire de passionnel.

Nombre d’universitaires peinent à exporter leur discours, fût-il engagé, hors de l’institution qui leur a permis de le produire. Les causes en sont variables. Au-delà du conformisme et de la facilité de l’entre-soi, répandus dans la corporation, ceux (plus rares), parmi les universitaires, qui auraient le désir sincère de redistribuer dans la société le savoir que cette dernière les a payés à produire, se trouvent en butte au manque d’imagination ou d’audace, à la difficile adaptation rhétorique que cela requiert, à la crainte de s’exprimer loin de la chaire qui confère autorité et légitimité, à l’absence de valorisation, par le système universitaire, de ces prises de parole hors les murs et les codes, comme relevant d’une forme de vulgarisation ou de militantisme étrangère à la constitution d’un savoir rigoureux validé par les pairs. Les représentations que les universitaires se font de l’arène militante, pour peu qu’ils n’en soient pas familiers, et celles, symétriquement, que le tissu militant se fait de l’universitaire, contribuent à cette relative méconnaissance, voire défiance, réciproque. Le séminaire du 13 mai à la fac Champollion aura probablement œuvré à faire bouger les lignes, dans sa richesse comme dans les critiques et exigences qu’il a pu susciter.

Avec ses moments forts, ses limites, ses frustrations, il constitue un bel exemple de ces enjeux, et de la difficulté d’y répondre. La recherche en sciences humaines y a donné un signe remarquable d’ouverture aux problématiques politiques, sociales, écologiques de son territoire. L’auditoire montrait une hétérogénéité notable, preuve que les habitants dudit territoire avaient été sensibles à l’initiative. Mais c’est dans l’enceinte de l’université que cela se passait, avec, malgré tout, un certain décorum, un certain protocole induit : ainsi, les prises de parole de la salle sont dès lors nommées « questions », quand bien même il s’agit d’un complément d’information, d’une contestation, ou d’un témoignage. Pour être totalement fécond sur le plan intellectuel et politique, cela demande la mise en place de dispositifs complexes et novateurs pour la production d’un savoir collectif, et chaud et froid, qui ne soit pas tiède – bref, sans démagogie, sans condescendance, sans crispation. Cela requiert que les deux parties, qui ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre, d’une part, en soient convaincues, et d’autre part, fassent le nécessaire pour converger, sur la forme et les modalités du discours, sur la compréhension des logiques d’acteurs respectives, sur la connivence et l’empathie. Cela demande du temps et de l’envie – et, pour commencer, de vivre ensemble maintes expériences partagées telles que ce fameux séminaire.

Celui-ci a offert, entre autres, des moments foutraques, parfois improbables, débordant du cadre et des codes ordinaires d’une telle manifestation. Les prises de parole parfois intempestives ont introduit une dimension vécue et un prolongement utile aux exposés des scientifiques ; et en même temps, ils ont quelquefois eu pour effet d’interrompre un développement complexe, de noyer le propos, de négliger la problématique si chère aux universitaires, d’entrer dans des considérations trop lointaines ou générales pour être utiles au débat. Sur le strict plan intellectuel, ce n’était pas systématiquement constructif, pertinent, fécond (mais ça a pu l’être, très souvent). En revanche, ce qui était remarquable, c’est que le séminaire, comme manifestation officielle dans un cadre légitime, associée à une institution, a semblé être approprié et vécu, par un auditoire actif et souvent novice, comme une tribune, un espace social dans lequel pouvaient être formulés des témoignages, des doléances, des contre-discours, des utopies, auxquels précisément, sur Sivens, les institutions – du conseil général aux grands médias – n’ont jamais accordé droit de cité. Bref, c’est dans l’observation de ce fait social, et même strictement politique, que résidait l’intérêt de ce séminaire, au-delà de son contenu hétéroclite où, toutes prises de parole confondues, se sont côtoyés l’exposé ex cathedra et l’expression d’une souffrance jusque-là censurée, la Science et la fougue militante, le concept et l’anecdote.

Jikabo


Antoine Doré, sociologue chargé de recherche à l’INRA, est revenu sur le conflit que suscite la réintroduction de grands prédateurs, les loups plus précisément. Si le «cas» abordé est très différent de celui de Sivens, sa réflexion proposait des pistes d’analyse particulièrement stimulantes. Le chercheur aborde le conflit dans sa dimension positive : considérant que c’est à partir de nos désaccords que nous apprenons à vivre collectivement et à faire société, il définit le conflit, non comme le révélateur de liens sociaux préexistants, mais comme l’opérateur de ces liens, comme un facteur de cohésion sociale. Il invite alors à convoquer, non pas les représentations que se font les acteurs d’un conflit – lesquelles conduisent à considérer l’adversaire soit comme un naïf qui inspire la compassion, soit comme un manipulateur qui suscite la méfiance – mais les pratiques. Dans le cas du loup, la conflictualité n’est pas à envisager entre des humains à propos des loups, mais entre des loups et des humains (les éleveurs) : il faut remettre les loups au centre, les traiter comme de véritables parties prenantes des conflits, et non comme de simples révélateurs d’enjeux politiques qui ne concerneraient que l’entente entre humains. Les éleveurs menacés doivent pouvoir réagir face aux prédateurs, et ces derniers, sentant la résistance qu’on leur oppose, doivent apprendre à se tenir à distance du bétail. Et le chercheur d’expliquer enfin que ce conflit doit être encadré démocratiquement : il s’agit dès lors d’inventer une pratique politique du conflit qui prenne acte du caractère compromettant du vivre ensemble et qui assume pleinement le constat selon lequel toute entreprise de coexistence pose des questions importantes d’identités. Le conflit, encadré démocratiquement, doit permettre de reconfigurer nos manières d’être, notre attachement au territoire pour assurer une forme de cohésion sociale.