Le monologue social

Dessin : Eric Habourdin

Transparence, Exemplarité, Esprit Républicain ! À tout bout de champ, ces mots sont invoqués, ânonnés, répétés, introduits dans le débat public où ils descendent comme autant d’évidences, comme autant de critères d’une démarche qualité, gages verbeux d’une action politique qui feint le dévouement, l’abnégation, le sacrifice. Se rapprochant d’un « élu produit de l’année par un jury de consommateurs », ces idées brillent pourtant par leur absence au premier drame public, à la première lueur du réel. Comme un arsenal symbolique, elles parasitent le discours des élus, elles en magnifient le vide, et c’est là leur fonction : être un indice du rien, une patte blanche qui envoie son croc-en-jambe conceptuel. Une distraction opérationnelle, qui s’occupe de vous, ou plutôt qui vous occupe à elle, pendant que le réel passe tranquille. Et pourtant, loin des majuscules, des partitions, de la portée, ce réel libère sans relâche ses fausses notes, ses couacs, ses pains, qui quand on les fout bout à bout, composent une mélodie. La sinistre valse du réel.

Cela se passe le 14 décembre dernier. Les agents municipaux de Saint-Juéry et de la C2A (communauté d’agglomération de l’Albigeois) entament une journée de grève pour contester la remise en question de leur temps de travail. Celui-ci, fixé en 2002 à 1 568 heures de travail annuel, doit être augmenté à 1 607 heures, soit au plafond légal des 35 heures hebdomadaires, avec en corollaire une perte sèche d’acquis sociaux, notamment une diminution des jours de congés. En l’absence de concertation préalable et d’augmentation des salaires (gelés depuis dix ans), annoncée au dernier moment – soit dans un pur esprit républicain –, la mesure ne passe pas, la méthode exaspère. Outre le mouvement de grève, les agents décident de s’inviter aux discussions lors d’un conseil municipal qui doit se tenir à la mairie de Saint-Juéry dans le courant de l’après-midi, et qui doit valider localement ladite mesure. Quelque 150 manifestants sont présents, le cortège inter-syndical pénètre dans la salle du conseil, encore vide.

Les minutes passent et le conseil entre enfin en scène, les élus s’assoient dans leurs sièges. Côté manifestants, un porte-parole la prend, exprime l’incompréhension, le manque de dialogue, et réclame un temps de discussion. « Ce n’est ni le lieu ni le moment. » Le maire, Jean-Paul Raynaud, coupe court et se retranche dans le silence. Le temps passe. Le groupe minoritaire interpelle, relance, sollicite opportunément la tenue d’une réunion extraordinaire. Mais « le conseil municipal n’est pas une instance de dialogue ». Pendant une bonne heure, les grévistes manifestent bruyamment leur colère face à l’exemplarité silencieuse et transparente, qui finalement, se retire et s’enferme au premier étage de la mairie. Ce conseil caché convoque deux représentants à l’étage. Si une discussion a peut-être lieu là-haut, en bas le silence demeure ; le maire n’adressera pas une parole de plus aux manifestants. En tout cas, pas directement…

Repli sur Facebook

En effet, il s’ensuit un épisode aussi consternant que troublant, où Jean-Paul Raynaud, visiblement plus à l’aise dans la communication que dans la discussion, ne tarde pas à révéler sa loquacité sur… son compte Facebook : l’instance de dialogue par excellence. Le coquin y dénonce, assez pitoyablement, la « horde [ayant] envahi […] la salle du conseil municipal, [et les] sauvages, surtout ceux qui dégradent (le parquet neuf est totalement abîmé) » – (1 h 18). Le grand bal des monologues peut alors démarrer, le grand déballage démocratique, transparent, virtuel, exemplaire. Les commentaires affluent. Seuls les messages de soutien ne sont pas supprimés : « Tiens bon, Jean-Paul. Être de gauche, c’est être juste. » – (5 h 37). La tribune numérique se met en place, le discours prend tournure et, sans complexe, étale mépris et méprise. Le badaud est connecté, et il se lâche. La grève est travestie en violence, le parquet (neuf !) de la salle du conseil devient « le patrimoine de tous » et la victime emblématique de la sauvagerie des grévistes. C’est pas « Je suis Raynaud », mais presque. La chasse au fonctionnaire bat son plein : « Cela montre à quel point ces gens sont dénués de sens moral et de logique (voire d’intelligence ?). » – (9 h 08). Avec une tendance déconcertante au contresens : « Ces privilégiés se permettent de remettre en cause leur temps de travail, c’est une honte ! » – (9 h 25). Ou encore : « Privilégiés, oui ! Donnez-moi leur place. » Un autre, exemplaire et visiblement content de lui : « Je ne me suis jamais plaint, je n’ai jamais fait grève, je n’ai jamais manifesté ! » – (9 h 53).

Non content de cet étalage de bon sens et de bienveillance à l’encontre de ses propres agents, et semblant découvrir le principe de la grève, Jean-Paul Raynaud se fend d’une relance vomitive : « Blocage pour les repas à domicile qui devraient être livrés par les élus, des personnes âgées fragiles vont se retrouver sans repas. Des feux allumés çà et là dans la ville… Quels qualificatifs peut-on attribuer à ces gens-là ? » – (9 h 46). Peu suivi dans sa tentative de définition, il obtiendra tout de même deux réponses : « Voyous » – (9 h 53) – et, dans la foulée : « J’ai un qualificatif que mon éducation m’empêche de dire, limite faute professionnelle, non ? » – (9 h 57) – tant il est vrai que la bonne éducation protège de la calomnie.

Le spectacle démocratique

Spectacle (car c’en est un) – spectacle tragique qui, comme le Robert le dit si bien, est « propre à exciter la terreur ou la pitié ». Terrifiants et pitoyables, cette polarisation de la parole, ce grand écart, cette maladie de la communication, qui abandonne le peuple à deux impossibles, à deux culs-de-sac. D’un côté, une situation réelle, où l’échange bilatéral (pléonasme) ne peut avoir lieu ; un théâtre qui ne s’accommode d’aucune improvisation ; un rideau qui se baisse dès lors que les spectateurs de la démocratie veulent entrer en scène. De l’autre côté, un discours qui s’élabore tout de même, sur la scène numérique, à contre-temps du réel. Cette scène qui, sous couvert d’être l’espace de la spontanéité et de la liberté, devient celui de la violence, où le discours est contrôlé, aimé, commenté, modéré, effacé, où l’expression de tous est petit à petit modelée, où seule une moitié de la parole semble finalement se libérer et s’imposer, sans altercation, sans violence apparente, sans parquet abîmé… donc dans un esprit républicain ! Pourtant, pas de débat démocratique ici, mais plutôt la tribune d’un camp, qui tient à faire connaître son intime conviction, de la pire façon possible.

Entre ces deux espaces, pas d’« instance de dialogue », pas de réel du débat, pas de corps démocratique. En refusant le contact direct, en jetant le discrédit sur la « horde » des grévistes à laquelle il n’a pas daigné s’adresser, en ne reconnaissant pas la part de violence inhérente à toute grève, en ne reconnaissant pas même le lien entre grève et arrêt du travail, en donnant licence à une parole simplificatrice et parfois vindicative à l’encontre des agents de sa propre commune, Jean-Paul Raynaud, maire « divers gauche », donne une piètre image de la démocratie. Ou plutôt, une image authentique.

Un appareil pédant, qui joue sur les mots en permanence, qui « respecte la grève » mais pas l’arrêt du travail, qui « respecte la grève » mais n’entend pas la colère, qui « respecte la grève » mais pas ses revendications, qui ne retient rien de la grève à la fin, sinon sur les fiches de salaire. Cette démocratie hautaine n’a pas honte d’associer à son silence un déluge de vulgarité sur Facebook, ni d’y fustiger ceux qui revendiquent leurs droits. Elle semble appeler à la platitude du corps social, à un dialogue 2.0, au calme pendant la tempête. Elle explore à n’en plus finir le champ lexical du convenable, en appelant à la « responsabilité », à l’« esprit républicain », à l’« exemplarité », et tutti quanti.

Un appareil qui n’accouche d’aucune réalité, sinon de son lexique, pièce élémentaire de son apparence. L’important, c’est que le mot demeure, envers et contre toute réalité, que « grève », « dialogue social », « démocratie », « république » continuent d’engendrer la rêverie. Il le faut. Et il le faut, que la grève ait été respectée, que le débat ait pris place, que la démocratie se soit mise en branle, que le maire soit de gauche, que cet homme soit un maire. Que les mots soient convenables, rassurants et entretiennent le mythe lexical sur lequel repose son pouvoir et s’enracine la violence.

À la fin, les mots manquent finalement pour décrire ce paradoxe. Dialogue social ? Non, mais d’un côté une société sans dialogue, une démocratie muette, et de l’autre côté un dialogue sans société, une spontanéité sans corps, un amas de monologues sous contrôle. Les mots manquent et, dans le fond, c’est Jean-Paul Raynaud qui, dans son heureux désarroi, a posé la question : alors, quels qualificatifs peut-on attribuer à cette démocratie-là ?

Valéry


… Suite à suivre

Depuis décembre, des représentants du personnel participent sans espoir à des simulacres de réunion. Sauf miracle, rien ne sera récupéré. L’augmentation du temps de travail sera définitive. Les salaires, dont certains n’atteignent le SMIC qu’à coups de primes, ne seront pas revus. Le droit à des jours d’ancienneté (un jour de congé en plus tous les cinq ans) sera sèchement supprimé. Seule la distribution hebdomadaire du temps de travail est encore discutée. Autrement dit, la peine est aménagée et on discute de savoir si on préfère pleurer dans des mouchoirs à fleurs ou à carreaux. Aux dernières nouvelles, ce temps ne devrait pas subir de grandes modifications, plafonnant à 36 ou 37 heures par semaine selon les services (administration, crèches, service technique). D’un autre côté, les agents devront impérativement poser deux semaines de congés en été, alors qu’auparavant ils distribuaient leur temps de repos « à loisir », pourvu que 50 % de l’effectif fût en place.

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