Le KO de Lacaune

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Jikabo

CAO, centre d’accueil et d’orientation… Avant d’être initiés au FLI (français langue d’intégration), les demandeurs et demandeuses d’asile (et celles et ceux qui les accompagnent et les soutiennent dans leurs démarches) vont devoir apprendre la langue – aux indigestes acronymes – de l’administration française.

Les CAO sont nés du démantèlement de Calais, un démantèlement déguisé en opération humanitaire. Mis en place en octobre 2015, reconduits à l’automne 2016, ils sont censés, selon les termes du gouvernement français, « mettre à l’abri » les migrants. Ces structures prétendument d’accueil sont l’occasion, pour les autorités, de trouver un moyen de les envoyer « ailleurs ». Ce sont des centres transitoires où les gens restent de quelques semaines à quatre mois maximum.

Un CAO, il y en a un à Lacaune. Il a « accueilli » des Afghans et des Kurdes au printemps 2016, il « abrite » depuis novembre des mineures, Éthiopiennes et Érythréennes pour la plupart. C’est en fait un CAOMI (centre d’accueil et d’orientation pour mineurs isolés) puisqu’il héberge des MIE (mineurs isolés étrangers). Lacaune, c’est loin, c’est isolé… Ça semble répondre aux critères du gouvernement qui cherche manifestement à invisibiliser ces migrants, à les écarter des associations qui leur portent assistance. Et puis Lacaune, c’est à des centaines de kilomètres de Calais. La jungle leur offrait des conditions de vie déplorables, consenties par la France, mais après un long périple, ces jeunes filles s’étaient rapprochées de leur destination, l’Angleterre, que toutes cherchent à rejoindre. Être expédiées à Lacaune, c’est pour elles un retour en arrière.

Le règne de l’arbitraire

Nous sommes un petit groupe à avoir voulu rompre cet isolement et à nous être rendus à Lacaune pour rencontrer ces jeunes femmes, auxquelles peu de distractions sont offertes, d’autant plus que l’accès à la piscine municipale leur a été interdit. Pendant près de deux heures nous avons pu nous entretenir avec elles en anglais, car certaines parlent cette langue et peuvent traduire à celles qui ne la maîtrisent pas.

Pour les accueillir quand elles sont arrivées à Lacaune, les personnes qui s’occupent du CAO (une association mandatée par l’État) ne disposaient que d’une liste de noms. Une liste de noms mal orthographiés et comportant parfois des erreurs (on a confondu prénom et nom de famille) : un numéro aurait tout aussi bien fait l’affaire.

Peu de temps après leur arrivée, un représentant du Home Office (1) s’est déplacé pour examiner leur souhait de rejoindre l’Angleterre. Quelques jours plus tard, deux listes étaient rédigées : l’une avec le nom de celles qui pouvaient partir, l’autre avec le nom de celles qui en étaient empêchées. Ni les jeunes filles ni l’éducatrice spécialisée n’ont compris les raisons motivant cette décision, laquelle n’est pas rendue individuellement. On ne va pas faire dans le détail… Passons sur le fait que cette décision du Home Office aurait dû leur être annoncée par un représentant du HCR (Haut Commissariat aux réfugiés), qu’on n’a pas pris la peine de faire déplacer. C’est M. Fedon, directeur de la DDCSPP (direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations… je ne sais pas trop quelle population il a protégée ce jour-là ; lui non plus sans doute), représentant de la préfecture du Tarn, qui s’est acquitté de cette tâche.

Si on creuse un peu, on comprend ce que personne ne leur explique. Ces jeunes filles sont restées en France parce qu’elles ne correspondent pas aux critères de l’amendement Dubs. C’est un dispositif récent de la loi anglaise sur l’immigration, pris en mai 2016. Il permet à des mineurs de rejoindre l’Angleterre sous certaines conditions qui les rendraient « particulièrement vulnérables » :

  • Avoir 12 ans ou moins.
  • Avoir 15 ans ou moins et être d’origine soudanaise ou syrienne.
  • Être orienté par les autorités française en raison d’un risque d’exploitation sexuelle.
  • Avoir 18 ans ou moins et avoir un frère ou une sœur qui répond à l’un des critères ci-dessus.

En bref, si vous avez plus de 12 ans, que vous n’êtes ni syrien ni soudanais, il ne vous reste qu’à aller vous faire foutre, littéralement…

Pour les jeunes filles de Lacaune, vraisemblablement, on s’est contenté de décréter qu’elles étaient majeures. Sur quelles bases ? Celles prévues, là encore, par l’amendement Dubs. Ce dernier précise en effet que si les agents du Home Office ont un doute sur la minorité des personnes, ils peuvent soit leur accorder le bénéfice du doute et accepter l’âge qu’elles avancent, soit les considérer comme majeures en se fondant sur… leur apparence physique. Ça ressemble à du délit de faciès, mais c’est prévu par la loi. Autant vous dire qu’à Lacaune le doute n’a pas bénéficié aux jeunes filles hébergées dans le CAO et que, à l’issue des dix-quinze minutes d’entretien qu’on leur a gracieusement accordées, on a décidé qu’elles étaient majeures. On n’a pas cherché à en savoir davantage… La loi anglaise prévoit que, quand la majorité est ainsi décrété sur des critères physiques, elle doit être confirmée par un deuxième agent. À Lacaune, il y avait bien deux agents du Home Office pour « examiner » les jeunes femmes. Ils ont mené les entretiens ensemble, sans doute pour gagner du temps, ce qui ne permet guère de parler de contre-avis.

Considérées comme majeures, elles échappent et à l’amendement Dubs, et au règlement Dublin III qui permet à une personne mineure de gagner le pays où elle a de la famille. Bref, ce que l’on a signifié aux jeunes filles de Lacaune, c’est qu’on n’a pas de place pour elles, qu’on ne veut pas leur en trouver. La plupart d’entre elles cherchent à gagner l’Angleterre parce qu’elles y ont des parents. L’une d’elles nous dira cependant qu’elle cherche juste un refuge, un pays qui voudra bien l’accueillir, et qu’en France on l’a laissée dans la boue sans même lui dire « bienvenue ». Toutes celles et ceux qui fuient la misère, les persécutions, les guerres, la torture ne sont pas de simples migrants, ce sont des réfugiés – osons le terme –, même si les administrations des différents pays de l’UE leur refusent ce statut défini par la Convention de Genève de 1951.

Précarité

Le sentiment d’arbitraire que ressentent ces jeunes femmes est partagé par les « travailleurs sociaux » qui les accompagnent. L’éducatrice spécialisée que l’on rencontre nous explique avoir été recrutée « à l’arrache », dans la même précipitation qui a prévalu au démantèlement de Calais, qu’elle n’a ni diplôme ni formation d’éducatrice spécialisée même si elle a été recrutée à ce titre ; de formation, personne ne lui en a dispensé quand elle a accepté ce job. Ce que l’on perçoit, c’est qu’elle ne dispose d’aucune information qui lui permettrait d’accompagner ces jeunes filles, de mettre des mots sur leur désarroi, d’essayer de fournir des explications, de rendre les choses un peu plus cohérentes et motivées. Elle sont dans la même ignorance. Et elle vit le même arbitraire : celui d’un contrat à durée déterminée sans terme précis, qui peut prendre fin n’importe quand… Et n’importe quand ce devrait être bientôt. Car si les jeunes filles sont considérées comme majeures, bye-bye les éducateurs spécialisés. Ils iront pointer au chômage pendant que les jeunes femmes seront reconduites dans le pays d’où elles viennent, ou dans le premier pays d’Europe où elles auraient laissé des empreintes (2). Et le CAO de Lacaune n’aura laissé dans toutes ces vies qu’un peu plus de chaos…

Coquelicot


NOTES

1. Département du gouvernement britannique chargé, entre autres questions, de l’immigration.
2. C’est ce que prévoit, en effet, le règlement Dublin III signé par les pays de l’UE. Si ce texte permet aux mineurs de regagner le pays où ils ont de la famille, en revanche il rend responsable de la demande d’asile d’un majeur le premier pays de l’UE où des empreintes ont été laissées. Ce règlement s’accompagne d’Eurodac, base de données des empreintes digitales à l’échelle européenne.

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