Le couteau suisse totalitaire

Photo : Jikabo

L’état d’urgence, c’est comme un couteau suisse, c’est pratique et ça sert à plein de choses. Ainsi, le 24 novembre, le préfet de Dordogne, Christophe Bay, a ordonné la perquisition d’une ferme, entre Périgueux et Angoulême. Elle a été menée par une dizaine de pandores, dès potron-minet, durant près de trois heures : fouille minutieuse de la baraque, siphonnage des ordinateurs et téléphones. A priori, les sympathies de ce couple de maraîchers bio, écolos et syndiqués à la CNT, pour la mouvance islamiste sont plus que ténues : dans le collimateur, il y a plutôt, manifestement, leur participation au blocage du péage autoroutier de Mussidan, action conduite il y a trois ans contre le projet de Notre-Dame-des-Landes. Les 26 perquisitions administratives opérées en Dordogne depuis l’entrée en vigueur de l’état d’urgence auront donné lieu, en tout et pour tout, à la saisie d’une arme de collection détenue illégalement – mais aussi à celle de quantités d’informations, glanées à tout hasard, au gré de perquisitions de ce type.

Au-delà de cette prise de contrôle des populations, abrupte et généralisée, on relève maints dérapages ubuesques et inquiétants : une fillette de 6 ans blessée à Nice lors d’une perquisition semblable, un TGV évacué suite à la paranoïa suscitée par un film d’action, le trompettiste Ibrahim Maalouf traité en terroriste gare du Nord, un restaurant investi en plein service par la police armée de pied en cap…

Et c’est dans ce contexte, tout sauf serein et démocratique, qu’on nous parle de réformer la Constitution, dans l’urgence de l’État. Cela promet de graver dans le marbre constitutionnel toutes les couleuvres sécuritaires qu’on se prépare à avaler trois mois durant minimum. 
La Ve République, sous le régime de laquelle nous vivons, est elle-même née d’une situation de crise majeure, en 1958 en pleine guerre d’Algérie ; et, par rapport à la Constitution de la IVe République, beaucoup plus parlementaire, elle représentait déjà un net durcissement de l’exécutif, dans la tradition bonapartiste dont le gaullisme était l’héritier. Il faut s’attendre, dans ce contexte récent des guerres contemporaines, des migrations exponentielles et de la technologisation des sociétés, à ce qu’insensiblement s’installe, dans la constitution mais aussi dans les têtes et les corps, l’évidence idéologique et pratique du contrôle de tous pour la protection de chacun.

Jikabo
Source : bastamag.net


La bêtise à deux vitesses

On apprend, dans La Dépêche du Midi du 21 novembre, qu’un jeune de 20 ans a été condamné par le tribunal d’Albi, le 20 novembre, à huit mois de prison dont six avec sursis, avec obligation de soins et mise à l’épreuve pendant deux ans, pour « apologie publique d’un acte de terrorisme sur Internet », délit commis sur Facebook le lendemain des attentats de Paris. Samedi 14 et dimanche 15 novembre, le prévenu, qui a déclaré à l’audience être de confession musulmane, a posté sur Facebook le texte suivant : « Arrêtez de sucer les Israéliens… On viole la France car vous tuez nos frères… Ils ont bien cherché la guerre… Allez niquer vos mères… Quand on se défend on nous traite de terroristes. » Ce message, basique dans son expression, et dans le fond assez con, ne fait, formellement, qu’énoncer une opinion, rudimentaire, politiquement peu élaborée, intellectuellement assez faible, qui vaut comme symptôme, et en cela, n’est pas totalement dénué de pertinence. Le 17 décembre, c’est un jeune de Muret qui a été condamné à deux ans de prison ferme après avoir appelé, dans la nuit du 13 au 14 novembre, les gendarmes et les pompiers pour leur dire qu’il trouvait les attentats magnifiques, et ce, bien que la loi pénale française ne réprime normalement l’apologie des actes de terrorisme que lorsqu’elle a été faite dans l’espace public. Le climat de paranoïa, l’historique vacuité politique à laquelle nous renvoient les attentats, la proclamation de l’état d’urgence, tout cela tendra, de plus en plus, à banaliser la répression de ce qui s’apparente ni plus ni moins à un simple délit d’opinion. Si la bêtise était passible de poursuites, les tribunaux ne désempliraient pas, et Nadine Morano devrait même s’y faire dresser un lit de camp entre deux comparutions.

Jikabo


Dessin : Pierre Druilhe
Dessin : Pierre Druilhe

Le colonel Folliot va-t-en guerre

Philippe Folliot a fait des questions de Défense une de ses principales préoccupations. Député de la première circonscription du Tarn et secrétaire de la Commission de la défense et des forces armées à l’Assemblée, il aime se mettre en valeur auprès du 8e régiment de parachutistes de Castres lors de ses missions extérieures. Début août 2015, on peut le voir poser en plein désert en compagnie de Philippe Bonnecarrère et de deux militaires de la force Barkhane chargée de lutter contre le terrorisme dans le Sahel. Gilet pare-balles sur le torse, Philippe Folliot semble être dans son élément. Il revient en France avec une note pour le ministre de la Défense, dans laquelle il exprime sa préoccupation concernant le « matériel parfois vétuste de notre armée ». Car au-delà de ses visites aux paras, Philippe Folliot est inquiet pour la France. Dans un article publié en juin 2014 sur le site du Nouvel économiste, il craint « une situation d’inexorable décrochage technologique et de déclassement qui menacerait in fine non seulement sa souveraineté mais également sa compétitivité ». Face à ce drame national, notre génial dépité a une idée : remettre sur pied les usines d’armement ! D’autant que, face à la crise, « le poids social lié à la Défense est […] loin d’être négligeable. Il conviendrait de le prendre en compte, avec lucidité, comme un formidable outil de croissance ».
Les attentats du mois de novembre offrent au député une nouvelle occasion de briller. Il souhaite que la France soit « le fer de lance d’une mobilisation internationale permettant de déboucher désormais sur le vote d’une résolution autorisant une opération au sol avec le concours des puissances de la région ». Dont acte. M. Folliot, vous désirez inonder la planète d’armes made in France (que nous reprendrons sur la gueule un jour ou l’autre) et guerroyer au plus près de l’action. Le ministre de la Défense vous a promu colonel de la réserve citoyenne auprès du général en chef de la 11e brigade parachutiste. Un conseil : faites-en bon usage et sautez le premier !

Boris Vézinet


Pensez pas cher !

À la sortie de Blaye-les-Mines, Super U a installé un écran géant bien visible depuis l’avenue principale. La semaine après les attentats, les gérants du supermarché ont eu la délicieuse idée d’y diffuser un « Prier pour Paris » en lettres blanches sur fond noir. Mais tenez-vous bien, ce déplorable appel à la prière est proposé en alternance avec la douzaine d’huîtres à 8,50 € et les crevettes à 6,50 € le kilo. Super U a tout compris. Les « Je suis Charlie », « Prier pour Paris » ou bien le Peace and love en forme de tour Eiffel sont des slogans qui, à l’image des marques, sont là pour standardiser notre façon de penser et uniformiser nos sensibilités. C’est la pensée Super Unique !


Dessin : Vincent
Dessin : Vincent

Jack le censeur

Les dispositions relatives au contrôle de la presse ont été supprimées dans le cadre de la loi sur la prolongation de l’état d’urgence pour une période de trois mois. Mais, lors de son examen en première lecture, le 18 novembre dernier, vingt et un députés, parmi lesquels figurait Jacques Valax, ont déposé un amendement pour rétablir la possibilité pour les autorités administratives d’« assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales ». Pour eux, « cette disposition ne donne pas lieu à un contrôle systématique, elle ouvre une possibilité qu’il serait dommage de supprimer alors qu’elle peut participer à la protection de nos concitoyens ». C’est à croire que, échaudé par les deux premiers numéros de Saxifrage, Jacques Valax va chercher son droit de réponse dans les jupons de Madame Anastasie !