L’acide du peuple

Photo : Jikabo

« La religion est l’opium du peuple », écrivait ce bon vieux Marx (1). Or, l’opium est connu pour ses propriétés sédatives et analgésiques, se traduisant par des effets tels que l’insensibilité à la douleur, la difficulté de coordination des mouvements, une sensation d’extase orgasmique, un état de relaxation intense. À voir le bilan sanglant d’un certain vendredi 13, on se dit que les fanatiques religieux ne semblent pas vraiment se comporter en opiomanes – à l’exception, peut-être, de l’insensibilité à la douleur, celle d’autrui tout au moins. Non, on dirait qu’ils carburent au LSD. Un trip sous acide s’apparente à une crise psychotique de caractère maniaque, caractérisée par une hyperactivité et un sentiment de toute-puissance. La religion, c’est l’acide du peuple.

Elle est, dit encore Marx, « le soupir de la créature opprimée ». Il faut avoir une vision hallucinée de la réalité pour soupirer de la sorte. Hallucinée par une interprétation manichéenne du monde, par une lecture rudimentaire des textes sacrés, et par ce double mirage aux alouettes : le Paradis et la célébrité médiatique – les 72 vierges et BFMTV. On ne peut réduire cette hallucination sanguinaire à la démence mystique : ce serait une capitulation intellectuelle comparable à celles des fondamentalistes, tout autant que d’en parler comme du « Mal absolu », rengaine magique qui a déjà durablement stérilisé tout discours sur Auschwitz. Derrière ce qui ressemble à un accès de hideuse et révoltante folie se noue un faisceau de rationalités.

On ne peut que s’interroger sur la source clinique de cette pulsion de mort, sur ce qui conduit de jeunes Français à désirer à la fois tuer le plus possible, et mettre fin à leurs jours. Il y a d’abord ce terreau de violence sociale, de cynisme idéologique, de désespérance éthique, de misère intellectuelle, de fascination pour le spectacle qui caractérise les sociétés contemporaines. Ce terreau fertile, au passage, produit ailleurs des agissements identiques, chez d’autres jeunes gens, brandissant de tout autres étendards, Anders Breivik à Utøya, ou Eric Harris et Dylan Klebold à Columbine. Cette analogie, rarement établie malgré son évidence, ne doit pas faire oublier les causes historiques et idéologiques déterminant spécifiquement des attentats perpétrés par des islamistes fanatiques sur le sol français. Les attentats de Paris plongent leurs racines dans l’histoire coloniale, dans le sort réservé à l’immigration maghrébine depuis les Trente Glorieuses, dans les raidissements identitaires comme réponse bête et méchante au désarroi généré par le fonctionnement du capitalisme moderne en régime de crise sociale permanente, raidissements identitaires généralisés qui touchent les djihadistes mais aussi toute notre société lepénisée. Bref, ces attentats tirent leur violence immonde de la violence imposée, sous de multiples formes (sociale, économique, symbolique, policière), aux chibanis (2), aux gamins de cités, aux femmes voilées. Les attentats de Paris sont aussi les petits-enfants de ceux de l’OAS (3).

Enfin, si, les pieds dans cette mare de sang, on arrive à prendre un peu de hauteur de vue historique et géopolitique, on notera que ce vendredi 13 novembre 2015 a rappelé aux Français une vérité qu’ils avaient négligée : la France est en guerre, de longue date, bien qu’on leur ait inculqué dès l’école que l’Europe était depuis 1945 devenue un havre de paix, un continent pacifié et pacifique. Sans même parler des guerres de décolonisation et des interventions militaires qui ont suivi en Françafrique, il ne faut pas oublier que la chute du bloc soviétique est allée de pair avec la formation d’un autre ennemi géopolitique planétaire, diffus mais localisé dans le monde pétroléo-arabo-musulman, et que la France a là-bas un engagement militaire relativement intense et constant depuis 1991 et la première guerre du Golfe, sous Mitterrand. Et depuis lors, en Afghanistan, en Libye, en Irak, en Syrie, çà et là en Afrique saharienne, tout en montrant peu de soutien pour la Palestine et beaucoup de complaisance pour Israël. L’évolution technologique et géopolitique des guerres produit, au sein des populations des pays riches qui les mènent, une cécité bienheureuse, l’illusion de la paix, voire de la fin de l’histoire prêchée par les néoconservateurs. La guerre est délocalisée et désémantisée. Les conflits ne se passent plus sur le sol national ; la France n’est d’ailleurs pas en guerre, elle intervient, elle s’interpose, elle maintient la paix, rétablit la démocratie ou répand son modèle universel ; les interventions sont généralement aériennes, voire par drones, et ce ne sont de surcroît que des « frappes chirurgicales » ; si des militaires sont envoyés au sol sur le théâtre des opérations, ce sont des professionnels (4), quand la guerre n’est pas tout bonnement externalisée et sous-traitée aux nombreux mercenaires privés garantissant les intérêts économiques des grands groupes français dans les pays instables, mais lucratifs.

À présent, cette guerre occultée, propre, aseptisée, nous saute à la gueule. Les crimes des 7, 8 et 9 janvier avaient fait des victimes spécifiques (journalistes, juifs, policiers), ce qui a pu davantage susciter la révolte ou la compassion. Ce 13 novembre démontre que nous sommes tous potentielles cibles d’une violence politique qui ne fait pas dans le détail. À court terme, le défi est dans la recherche d’une réponse qui ne fasse pas le jeu stratégique de Daech, ni surtout des antagonismes dont il se nourrit. Le durcissement sécuritaire, l’état d’urgence, la militarisation sont des réponses techniques et de court terme, destinées plutôt à rassurer et maîtriser le bon peuple, tant la menace reste insaisissable et imparable. Le triple inconvénient de ces mesures d’exception est qu’elles risquent de faire durablement entrer, dans la loi (voire la Constitution) et dans les mœurs, le flicage, la docilité citoyenne, la vie assiégée, l’habitus du protégé ; d’exacerber les hallucinations identitaires des uns et des autres ; et ainsi, de faire le jeu de l’adversaire qui, en bon joueur d’échecs, sait tirer parti des ripostes qu’on lui oppose. Daech ne peut que souhaiter la montée de la xénophobie et de l’islamophobie en France, le racisme d’État et le racisme des beaufs : l’oppression parée des atours de la laïcité et de l’universalisme républicain, et de bonnes vieilles ratonnades, avec le FN aux portes de l’Élysée. Et Daech ne peut que tirer également parti des bombardements de civils arabes, tout comme des faits d’armes de ses Rambos suicidaires : des martyrs, encore des martyrs, pour repousser ailleurs, tel l’Hydre de Lerne. Si des jeunes, nés et éduqués en France, se réclament de l’ennemi géopolitique n° 1 de cet Occident qui les a vus naître, et se saisissent de l’étendard de Daech dans leur lutte contre une société qu’ils rejettent et qui les rejette, c’est, mutatis mutandis, ce que faisaient les émules occidentaux de Mao ou Staline pendant la guerre froide. Et il est aussi vain de penser éradiquer cette adhésion mystico-idéologique en noyant les positions de l’État islamique sous un tapis de bombes, qu’il était stupide de croire que le napalm sur le Viêt-Nam allait avoir raison du communisme.

C’est un tout autre défi de faire en sorte que la « créature opprimée » ne le soit plus, et pour commencer, qu’elle puisse soupirer autrement que par des salves d’armes de guerre et des ceintures d’explosifs. Il y a dix ans était déjà décrété l’état d’urgence, face aux émeutes qui avaient suivi la mort de Zyed et Bouna, traqués par la police de la République. Sans doute les réponses n’ont-elles pas été satisfaisantes. Sans doute l’opiacé administré au Kärcher par l’administration n’a-t-il pas été suffisamment sédatif et analgésique. Et une marge du lumpen-prolétariat (5) de nos cités, faute de mieux, peut être tentée de se ranger sous une bannière de bêtise, d’obscurantisme et de haine, au service d’intérêts économiques et géopolitiques qui la dépassent et l’utilisent comme une chair à canon d’une nouvelle espèce, ivre de gloire, de guerre et de promotion symbolique, dopée à l’acide du peuple.

Saxifrage


NOTES :

(1) Dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843). Il est bon, par les temps qui courent, de se tourner vers des barbus sympathiques, tels Victor Hugo, Jean Jaurès, Boby Lapointe…
(2) Les vieux retraités immigrés.
(3) Organisation armée secrète : organisation paramilitaire partisane de l’Algérie française qui a causé entre 1 700 et 12 500 morts en un an environ, selon les sources.
(4) La conscription a été supprimée de fait en 2001.
(5) Partie du prolétariat formée par les personnes qui n’ont pas de ressources stables, et caractérisée par l’absence de conscience politique.

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