La voix de son maître

Dessin : Guip le Blaireau

La Dépêche du Midi, le journal de la démocrassie, compte dans ses rangs un grand reporter de guerre, un littérateur de l’actualité brûlante, en comparaison duquel Albert Londres n’est qu’un plumitif sans envergure : Dominique Delpiroux. Il n’y a qu’à lire la prose ampoulée par laquelle, sous le titre « Le dernier jour des irréductibles », il narre l’expulsion de la ZAD du Testet, en page 3 de l’édition du samedi 7 mars 2015. Les mots sont choisis. Dominique Delpiroux y étale sa science : il n’ignore pas, par exemple, que les oies « cacardent », c’est vous dire s’il sait de quoi il parle. Le ton est lyrique, même si les figures de style témoignent d’un certain regard, un certain point de vue, un certain parti pris.

Les milices rurales – pardon, les « agriculteurs » –, y sont dépeintes comme fatiguées et soulagées ; leurs déclarations bon enfant ont amplement droit de cité entre guillemets, et leur évocation empathique s’achève sur l’invitation à un barbecue – bref, un sympathique comité des fêtes, le banquet d’après la battue, qui s’efface vite pour laisser la place à l’ordre et la loi : « Les gendarmes se retirent comme une marée casquée et luisante. […] Une chenille humaine qui frémit sur la route, dans une sorte de ballet précis, méthodique, mécanique. » Ça, c’est propre, c’est beau, cela vous a le sublime d’une machine moderne doublé de la féerie d’une chorégraphie classique, ça a de quoi épater le chaland.

Bref, exit le fascisme plouc, reste le face-à-face inéquitable entre l’ordre et la beauté d’une part, l’exotique déréliction baba-cool d’autre part, décrit comme une asymétrique épopée rugbystique : « Une sorte de mêlée géante avec deux équipes bataillant dans la gadoue, l’une en uniformes bleus réglementaires, l’autre en tuniques délavées, écharpes aux tons orientaux et gros gilets de laine. »

La ZAD, elle, est décrite comme une poubelle à ciel ouvert. Forcément, lorsqu’on arrive après la bataille, on ne voit qu’un champ de ruines. Le propos n’est pas ouvertement violent. En apparence, il exprime avant tout une commisération tout humanitaire, condescendante et putassière : « Des cabanes de tôles bidouillées, des bâches avachies, des morceaux de bois tordus, des matelas spongieux, des galetas précaires, des pneus essoufflés. […] Quelques hardes piteuses, […] une vague barricade, chicanes de bois, bidons crevés et bagnoles pathétiques. […] Des monceaux de cartons, des boudins de textile sale, des canettes de bière vides, de [sic] chaises bancales. On a l’impression d’être à la déchetterie. […] Leur tipi, leur gourbi ou leur Quetchua. » C’est surtout dans les épithètes, toutes péjoratives, que se logent l’appréciation, l’évaluation, la disqualification, bref, la subjectivité du rédacteur. On est loin de la prétendue objectivité journalistique dont on rebat les oreilles des apprentis reporters dans les écoles, et des citoyens dans les médias – objectivité qui, de toute façon, n’est jamais qu’une foutaise. Dès lors, amenée en ces termes, l’expulsion est légitime, pour la santé publique, pour la sauvegarde de l’environnement, pour le bien des zadistes égarés eux-mêmes. Une déchetterie n’a rien d’écologique, ni d’utopique. Tout le monde en conviendra.

Dominique Delpiroux annexe même la Nature à son propos, dans une sorte de panthéisme qui n’a rien à envier au mysticisme écolo-folklorique prêté aux zadistes : « Même les vaches n’en reviennent pas. […] Des maîtres-chiens récupèrent les toutous qui lancent des regards éberlués et ne sélectionnent pas les destinataires de coups de langue. » Et au milieu, le Tescou « se rengorge en sachant qu’il va devenir un lac ». Si même le Tescou, principal intéressé après tout, s’en réjouit… On ne lutte pas contre la volonté des rivières.

Cette carte postale pittoresque, qui n’est pas sans évoquer la description d’un camp de Roms, va de pair avec une évacuation radicale de toute dimension politique dans l’occupation de la ZAD. L’idéologie est réduite à une expression sporadique, décontextualisée et erratique : « Noms d’oiseaux. Slogans sur le fric, le capital, la liberté. […] Un garçon lance un discours politico-philosophique. » Tout est dit. Cela touche à l’indécence quand cette prose filandreuse pourrait aborder, pour aussitôt s’en détourner, les violences policières, ramenées à des simulations hystériques et un bad trip de défoncés : « Rémi, on ne t’oublie pas ! scandent-ils en chœur, comme une incantation de dernière minute. […] Des filles hurlent et se tortillent, protestent qu’on les étrangle […]. D’autres terminent placidement un énorme pétard en anticipant sans doute les futures joies de la garde à vue. » On atteint le fond, comme il se doit, à la chute de l’article, qui s’achève sur « cette chèvre qui tourne en rond en bêlant, autour d’un piquet entouré de bougies, de cartouches de lacrymo vides et de cartes Pokémon. Le mémorial Rémi Fraisse ». Lequel mémorial avait eu, plus haut, droit aux pincettes de guillemets prudents marquant la distance critique du journaliste envers la chose ; ce n’est pas vraiment un mémorial, c’est un « mémorial », sous-entendu : comme ils disent, car moi, journaliste, on ne me la raconte pas, ce n’est que le terrain de jeu d’ados désœuvrés. Et par conséquent, cette expulsion n’a rien de sacrilège, ne viole en rien un deuil collectif. De profundis. Tout ça pour ça. Du folklore de gamins.

Jikabo


La poésie invite toujours le lecteur à lui trouver une clef  de lecture. En l’espèce, il n’a pas à la chercher bien loin : en regard de cet article nauséeux, page 2, dans l’encadré « Réactions », qui, avant les 7 et 6 lignes respectivement octroyées à l’opportunisme électoraliste de Philippe Folliot (député UDI), puis aux critiques tranchées de Guillaume Cros (conseiller régional EELV), laisse la part belle, sur 15 lignes, à la satisfaction de « Jean-Michel Baylet, président du conseil général du Tarn-et-Garonne » et accessoirement propriétaire de La Dépêche du Midi, se réjouissant du fait que « la raison et l’ordre républicain ont fini par l’emporter ». Merci le poète, méprisable prosateur et vil faire-valoir de la main qui le nourrit.