La prise du logement

Photo : Jikabo

Août 2016, Albi : deux familles de migrants, treize personnes au total, dont six enfants de 1 à 13 ans, sont à la rue dans la parfaite indifférence des pouvoirs publics, qu’il s’agisse de la mairie ou de la préfecture. Pas parfaitement parfaite, l’indifférence, cependant : ces personnes seront suffisamment gênantes dans la touristique cité albigeoise pour attirer l’attention des agents de police et se faire confisquer leurs tentes, seul abri dont elles disposaient. La précarité de ces campements ne saurait s’harmoniser avec la richesse du patrimoine de l’humanité qu’abrite Albi.

On ne peut pas s’occuper et de l’humanité et de son patrimoine, il faut choisir : or, l’un amène plus de devises que l’autre. Il faudra l’occupation de ce patrimoine, à savoir la cathédrale, et l’intervention de l’évêque auprès de la préfecture pour que cette dernière daigne enfin prêter attention à ces familles sans logis, membres de cette humanité dont le patrimoine a été investi. Ce à quoi finit par consentir la préfecture, c’est à deux nuits d’hôtel… Certes, après un rendez-vous obtenu de haute lutte par les militants de RESF (Réseau éducation sans frontières), les agents de la préfecture reconduiront ce geste ô combien charitable, mais le feront de jour en jour (d’un jour sur l’autre, les familles ne savent pas si elles auront un hébergement pour la nuit), et en éparpillant les familles dans tout le Tarn, de Saïx à Lacaune en passant par Réalmont, sans leur donner les moyens pratiques ni financiers de se ravitailler.

Pendant ce temps, d’autres familles sont elles aussi jetées à la rue. Pour l’une, c’est un membre du réseau qui l’hébergeait, la préfecture refusant d’apporter une solution, malgré une autre occupation, une maison de quartier cette fois (moins prestigieux, moins efficace) ; mais ce logement solidaire, que l’on savait provisoire, prend fin ; le 115 n’a pas de place, et la CAF – qui permettrait d’obtenir l’aide au logement à laquelle cette famille a droit – fait traîner le dossier depuis juin. Ce qui s’offre à cette famille de trois enfants de 1 à 12 ans : la rue.

À Albi, c’est principalement RESF qui accompagne ces familles dans leurs démarches administratives et juridiques, du moins quand le lien peut se faire avec elles. C’est là son objectif, déjà lourd : en principe, RESF ne prend pas en charge la question du logement. Une association, Pas sans toit 81, s’est récemment créée pour s’en occuper, sans suffire à cette tâche sisyphéenne. La barrière de la langue s’ajoutant aux barrières administratives et juridiques qui se dressent devant les migrants, le travail d’accompagnement que fournit RESF est indispensable, mais accomplir ces démarches alors que les personnes sont à la rue s’avère, sinon vain, du moins quelque peu dérisoire. C’est pourquoi RESF se casse régulièrement la tête et les dents pour tenter de trouver de quoi héberger ces migrants que la préfecture laisse à la rue, faute de place dit-elle.

Les migrants, qu’ils soient ou non en situation régulière, ne sont pas les seuls à se heurter à la question du logement. Dans notre société d’abondance, les SDF abondent aussi. Une récente étude de l’INSEE révèle qu’un SDF sur dix a suivi un cursus universitaire et que 10 % sont titulaires d’un diplôme. Migrants et précaires semblent se rejoindre pour former une même communauté. C’est finalement peut-être par la précarité de leur situation que les migrants s’intègrent le mieux à notre société. Pourtant l’accès à un logement est un droit, et même un droit fondamental reconnu par l’article 25-1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux, ainsi que pour les services sociaux nécessaires. » C’est aussi un droit constitutionnel inscrit, depuis 1946, dans la Constitution française. Le site vie-publique.fr, qui n’a rien de révolutionnaire, rappelle ainsi : « En France, le droit au logement est un droit constitutionnel, qui découle des 10e et 11e alinéas du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946. » Et de préciser : « Ce droit est réaffirmé dans la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 (“loi Besson”) visant la mise en œuvre du droit au logement, et dont l’article premier dispose : “Garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation.” » Certes, depuis la loi DALO (mars 2007), ce droit au logement se restreint aux personnes en situation régulière. Insuffisance et régression de la dura lex, qu’il faut combattre, pour demander l’extension inconditionnelle de ce droit au logement selon les principes énoncés par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais avant d’opérer cette révolution, contentons-nous déjà de la loi existante, qui dit aussi que les étrangers ayant déposé une demande d’asile doivent bénéficier, pendant le traitement de leur demande, de conditions matérielles d’accueil, comprenant entre autres un hébergement en CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile) ou dans un centre d’hébergement d’urgence, ainsi que d’un accompagnement dans les démarches administratives et sociales et d’une allocation mensuelle. Enfin, toute personne qui a obtenu une autorisation de séjour devrait être logée : donner la possibilité de séjourner en France sans offrir les moyens d’y vivre relève d’une supercherie aussi retorse que cynique et abjecte.

Mais voilà, en préfecture, on nous rétorque que nos idéaux se heurtent à la réalité (quand on ne nous dit pas qu’au lieu de militer on n’a qu’à loger ces personnes chez nous) : il y a une crise du logement ; et d’appuyer ce raisonnement sur ces « Français de souche » qui sont eux aussi sans abri. Si tant de personnes sont sans logement, français ou étrangers, en situation régulière ou non, il y a, pour résoudre ce faux problème, une solution simple : réquisitionner des bâtiments vides. Il y en a presque autant que de SDF, et dans un seul bâtiment, on héberge plusieurs SDF. D’autant plus simple que les autorités disposent de ce pouvoir de réquisition. En préfecture, quand on suggère cette solution, ils s’énervent un peu, et commencent par répliquer :

« Vous me citez le droit au logement inscrit dans la Constitution française, je vous répondrai par l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui définit la propriété privée comme inviolable et sacrée !
— Mais il existe des bâtiments publics qui sont vides, rétorque le militant un brin entêté, une salle des fêtes, par exemple.
— La préfecture n’a pas de salle des fêtes, elles appartiennent aux mairies, je ne saurais m’immiscer dans leurs affaires. »

On n’ose intervenir pour préciser que le pouvoir et la décision du préfet prévalent sur ceux des maires, mais on insiste en proposant d’autres bâtiments qui sont propriétés de l’État, ou dont l’État peut disposer. « Mais, fait-on remarquer en préfecture, ce n’est pas tout de réquisitionner, il faut encore meubler. » C’est vrai, ironise-t-on intérieurement, que quand on vit à la rue, on se soucie d’avoir un sofa, un vaisselier, et autres bahuts. Si la police ne fait pas de saisie (j’allais écrire « réquisition » !), comme pour les tentes des familles, on trouvera bien de quoi meubler du nécessaire les bâtiments réquisitionnés. « Mais », poursuit-on en préfecture pour faire encore reculer la solution avancée, « il faut sécuriser les lieux, je ne peux prendre la responsabilité de placer ces personnes dans un hébergement où je leur ferais courir des risques. » Eh oui, parce que dans la rue où les laisse la préfecture, ces personnes sont sans doute en parfaite sécurité. Pourtant, pour plusieurs bâtiment publics vides, encore en parfait état, la mise en sécurité serait rapide et peu onéreuse. Encore faut-il vouloir le faire… Et en préfecture, manifestement, on ne veut pas.

Puisque la préfecture ne veut pas, nous le ferons. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, dit l’adage… C’est ainsi que le 20 septembre, se créait à Albi le Collectif accueil avec toit. Ce CAAT se donne comme objectif d’offrir un lieu d’accueil et d’hébergement aux personnes privées de toit, et ce, quelles que soient leur nationalité et leur situation administrative. S’inspirant de ce que font le DAL et le CREA toulousains, le CAAT entend, par sa démarche, faire respecter le droit au logement, augmenter les places d’hébergement d’urgence, au besoin en appliquant la loi de réquisition sur les immeubles et logements vacants appartenant aux collectivités locales, aux administrations, à l’État, aux banques, aux compagnies d’assurances, à de gros propriétaires, à des professionnels de l’immobilier ; et promouvoir des activités et une vie collectives qui assurent et développent l’entraide et la solidarité, tout en laissant aux personnes le soin de se gérer elles-mêmes, sans exiger par exemple (comme c’est le cas quand elles sont placées en CADA) qu’elles demandent une autorisation pour s’absenter quelques jours. J’avoue que je brode un peu sur une trame mi-personnelle mi-collective, parce que le CAAT, encore en construction, n’a, à ce jour, pas défini sa charte.

Le CAAT décidait donc, le jour même de sa création, d’ouvrir, sans aucune effraction, d’anciens locaux d’ERDF au 18, rue Lavazière à Albi, abandonnés depuis quelques années et en parfait état. Une quinzaine de personnes y résident à ce jour : des parties privatives leur sont dévolues à l’étage ; le rez-de-chaussée est davantage consacré à la vie commune. Les idées d’ateliers germent : cours de langue (français, albanais, portugais…), alphabétisation, aide aux devoirs et activités ludiques pour les enfants, construction de bacs à légumes pour jardiner, échanges de recettes de cuisine… Construire les bases d’une nouvelle société plutôt que de chercher à s’intégrer dans une société dont on conteste le fonctionnement et les logiques ; développer une culture commune, et non pas acculturer l’autre. Bref, vivre ensemble concrètement, et non pas faire ce « vivre-ensemble » que nous vend la langue de bois.

Coquelicot


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