La mobilité à géométrie variable

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Jikabo

La médiatisation ambiante du tout-venant d’actualité est un peu comme une musique trop forte qui finit par bourdonner et endommage l’oreille interne, maîtresse de l’équilibre. Depuis quelque temps, je me tenais bien loin de cette cacophonie, me contentant sans risque des flashes info édulcorés de France Inter et du pondéré XXI. Saxifrage a pourtant réussi à traverser ma muraille, comme il le prétendait en préambule, et me revoilà à lire des articles qui me donnent la rage, les larmes et l’envie d’en être. Je discute avec une amie, de façon tout à fait albigeoise de centre-ville, de l’article « Calais-Toulouse-Calais » (Saxifrage n°3). Elle m’apprend qu’elle part travailler bénévolement en tant que psychologue avec Médecins du monde sur les camps de Calais et Dunkerque. Rien à faire dans les prochaines semaines, je vais monter.

Je contacte l’Auberge des Migrants. Créée en 2008, cette association a dans un premier temps fourni de l’aide alimentaire, besoin primaire et urgent. Depuis quelques années, avec l’amplification du phénomène de concentration des réfugiés aux abords de Calais, son action s’est déployée autour de l’accueil (aide à la construction d’abris, distribution de matelas et couvertures, aide à la compréhension de leurs droits, notamment le droit d’asile en France), tout en assurant la distribution de nécessaires d’hygiène et premiers soins, de vêtements et de denrées alimentaires.

En informant mon entourage de mon intention de partir à Calais, je me rend compte que cela entraîne des réactions un poil sclérosantes : « Si tu as besoin d’aider des gens, il y a des SDF à Albi. Tu sais, l’humanitaire, c’est pas tout rose. Tu as conscience que tu vas participer et donc cautionner des systèmes pourris qui se nourrissent de la misère ? Est-ce que tu es sûre d’être capable de ne pas être démolie par ce que tu vas voir ? J’espère que tu vas trouver ce que tu cherches… »

Je pars donc, en évitant de me demander quel est mon engagement, qui sont ces réfugiés, qui sont ces gens qui les soutiennent, et sans même comprendre réellement les conflits qui les font fuir. Voici ce que j’ai vu aux confins de notre pays, ce que j’ai effleuré quelques jours.

Après plus d’un millier de kilomètres parcourus en moins de deux jours, je me retrouve lundi 4 avril à Calais pour les 72 prochaines heures. Il pleut ; sur la route depuis Berck, aux infos, on entend parler des accords avec la Turquie. Le ton est joyeux, troquons, troquons si c’est la solution ! L’effet limite euphorique de cette annonce politique semble bien éloigné de la situation vécue dans la région calaisienne.

Sur l’autoroute A16, sortie 47, un groupe de jeunes hommes traîne sur les accotements, quelques mètres plus loin un véhicule de la douane est stationné et des hommes en armes s’en écartent. Coïncidence ou clin d’œil à l’itinéraire de certains réfugiés condamnés ici à la stabulation, il faut longer la zone de la Turquerie puis prendre la sortie 3 pour atteindre la ZAC du Beau-Marais et plonger dans le noyau de solidarité qu’est l’Auberge des Migrants. Alentour et en passant par la ville de Calais, l’atmosphère me dépayse, me déstabilise, m’angoisse ; la signalisation routière me conduit à longer un camp coupé de la voie rapide par deux hauts grillages surmontés de barbelés et des petits groupes de CRS qui font la ronde. La ville est en canaux, en travaux, il y a des congestions. Je passe par Sangatte et suis la côte d’Opale jusqu’à Boulogne. Je fais une halte au cap Blanc-Nez. La Manche sous le soleil, on voit l’Angleterre au loin et le ballet des navires de commerce. Cette côte, douchée par une luminosité franche, porte les stigmates de sa vitalité : les ports avec leurs grues, le saupoudrage de bunkers et la batterie Todt, les grandes cultures. Ce paysage en mouvement contraste tellement avec celui que je viens tout juste de quitter. Les jours suivants, je mets de côté mon regard de badaude, et je me paye le luxe de passer par des raccourcis dans la périphérie de Boulogne. Je gagne 2,10 euros de péage et vingt minutes de trajet. Ma facilité de déplacement me frappe au regard de l’interdiction qui en est faite aux réfugiés. Je me sens comme privilégiée, alors que ma liberté de circulation ne m’était jamais apparue conditionnée par des enjeux géopolitiques.

Cette circulation, c’est aussi ce qui caractérise le QG de l’Auberge des Migrants. Une anarchie bienveillante plane sur l’immense entrepôt. Les trois hangars coûtent 9 000 euros par mois. L’association s’est tournée l’automne dernier vers une association anglaise, Help Refugees, ce qui explique que l’on parle anglais ici. Le premier jour, je me présente rapidement à l’entrée, une petite cabane sur la droite du portail, on me fait remplir quelques papiers et on me donne un document sur le lieu et les associations qui y œuvrent. On m’offre un café au lait, je rejoins une équipe qui trie des chaussures, les bénévoles tournent, la fin de journée arrivant le monde s’égraine, et je me retire à mon tour. Le lendemain, tout a changé, les tas mouvants laissent se découvrir d’immenses étagères. Je rejoins mon poste. Il n’y a personne dans cette alcôve. Emily cherche des volontaires pour ranger l’épicerie « L’Empire ». Entrecoupée de « tea-tiiiiime », la journée s’écoulera tranquillement jusqu’à 18 heures.

Pour ma dernière journée, L’Empire a déjà recruté toute sa batterie de petites mains, je serai au tri des fringues. Je retrouve les têtes connues, on se salue. La danse frénétique a déjà commencé. Les décidés, les hagards, les organisés, les aléatoires s’entrecroisent. Même topo que pour les chaussures. Des monticules énormes de sacs en plastique remplis de vêtements. Tout un atelier de bon sens, pont entre la délivrance de l’excédent et l’aliénante nécessité. Une première escale permet de déterminer le sexe du vêtement, écarter les accessoires (foulards, bonnets, gants, ceintures, etc.) et ce qui doit être dirigé vers un autre espace de tri. Ensuite, on trie en deux cases : les vêtements qui seront distribués dans les camps, et ceux qui repartiront en Angleterre (« old fashion », « rags », « to sell »). Ces fringues sont mesurées, S, M, L, XL, XXL. Derrière nous de grandes étagères supportent une vingtaine de bacs dans lesquels les vêtements sont dispatchés (pantalons, imperméables, polaires, sweat à capuches, T-shirts, etc.), avant d’être emballés et étiquetés dans des gros cartons. L’étiquetage se fait sur un morceau de scotch orange, il faut noter la taille, le genre de fringues, le sexe, le nombre et la date du jour. Tous les cartons prêts sont posés sur une palette et n’apparaîtront bientôt que comme une ligne sur le registre. Leurs papiers sont en règle, ils voyageront au chaud dans un camion et retrouveront une valeur marchande de l’autre coté de la Manche.

La fluidité entre les différentes étapes contraste avec la diversité des profils des bénévoles. Les instructions nous sont proposées en anglais. Quelques Suisses, Belges et des Français essaient de confirmer entre eux ce qu’ils ont compris. Les gens sont plutôt jeunes, plutôt femmes, plutôt en petit groupe. Coralie, étudiante à Besançon en carrières sociales, a décidé de faire son stage de fin d’études ici, alors que la plupart de ses camarades courent les maisons de retraite. Zoé étudie le droit humanitaire à Grenoble, elle habite à Nantes et réalise son stage de fin d’études auprès de l’association. Par ce biais, elles ont rencontré François, leur tuteur, qui est un des responsables de la structure. Des familles anglaises viennent passer quelques jours de leurs vacances ici. Je rencontre une nana du Gers : Marie est circassienne, elle monte retrouver son ami à Édimbourg. Elle est passée plein de fois par le tunnel, et cette fois elle a décidé de stopper sa course quelques jours. Elle est ici avec une amie traductrice. Ces deux-là sont hébergées par une mamie, qui ne leur demande rien en échange du gîte et du couvert, alors elles s’inclinent à entretenir la conversation le soir. Elles sont directement allées sur le site du campement pour donner des cours de langues. Marie ne veut pas y retourner. Tout comme moi, elle se coupe volontairement de l’actualité médiatisée. Mais notre actualité vécue passe par notre présence ici.

JG

Pour info : Toute les personnes motivées peuvent contacter « l’Auberge des Migrants » (<http://www.laubergedesmigrants.fr>) ou « Utopia 56 » (<http://www.utopia56.com>).
Et pour un point de vue quotidien, le blog de Lisa Mandel (<http://lisamandel.blog.lemonde.fr>).