Jésus de Mazameth

Dessin : Eric Habourdin

Dans bien des petites bourgades, on trouve dans le centre-ville historique des petites rues, étroites et sombres, que les rénovations successives ne font qu’effleurer. La rue du Moulin, à Mazamet, est de celles-ci. Elle relie la rue de la République au cours René-Reilles, artère historique où les cafés côtoient l’église, les kebabs et les dernières agences bancaires. Au fils des années, les commerces se sont resserrés et les vitrines de la rue du Moulin se sont vidées. L’épicerie a fermé. Ne reste qu’un petit salon de coiffure. La voie n’en reste pas moins très empruntée les jours de marché et autres moments de liesse collective. Dans l’hétéroclite foule qui la remonte ce dimanche de décembre, on peut apercevoir quelques badauds s’attarder et se pencher à la vitre d’une des maisons.

Depuis plusieurs années, au numéro 16, une singulière crèche de presque deux mètres sur un et composée d’une bonne centaine de santons a envahi l’unique fenêtre du rez-de-chaussée. Bien qu’il y dorme dans ses langes, on y trouve rarement la future star des Évangiles et ses géniteurs au premier coup d’œil. Cette année, la scène qui saute aux yeux présente de petits personnages de bois, entassés sur des barques, errants sur une mer Méditerranée barrée de plusieurs fils tendus entre deux phares. Contrairement à tous les autres personnages présents, ils n’ont pas d’habits, pas de visages, pas d’accessoires qui laisseraient deviner un métier ou une quelconque passion. Juste des corps anonymes perdus en mer.

« J’aime bien adapter cette histoire, qui a été maniée et remaniée, à la vérité actuelle », explique Éric Vergnol dans sa longue barbe grise. « Cette année, Joseph est palestinien. Marie est japonaise », sourit Claudine. L’année précédente, ce couple de retraités – lui d’une carrière dans l’aide sociale, elle de l’enseignement d’histoire-géographie – avait installé un camps de Gitans et plusieurs roulottes. Une autre année, un centre de rétention. Une autre encore, sept crèches de nationalités différentes. Ici, l’idée n’est donc pas qu’évangélique.

Dix ans de crèche publique

Il y a dix ans, le couple s’installe dans la feu cité lainière. Ils ont déjà quelques vieilles attaches familiales dans la Montagne Noire. Lors de leur premier Noël, ils décident d’arborer leur crèche à la fenêtre du salon, où ils collent parfois des affiches concernant divers sujets politiques. « La première année, les gens étaient gênés de regarder chez quelqu’un », s’amuse Claudine. Depuis, le fait est installé. Un voisin a sonné pour offrir ses santons. Un curé, précisé que le Jésus nouveau-né ne devait théoriquement prendre sa place que le 24 au soir. Une lettre anonyme, demandé où donc était le drapeau français à l’heure de l’unité nationale. Les petites voisines interpellent Claudine dans la rue pour savoir s’il y aura encore les « petites poupées » cette année. Le quartier semble au jus.

« Nous l’avons toujours faite. Autant la partager ! » lance Claudine. Chaque automne, après discussion, un nouveau décor en polystyrène est monté, peint et recouvert de papier coloré. Tous les santons ne prennent pas place sur l’installation car, au fil des années, la collection s’agrandit. Les amis en ramènent de voyages. Le couple en débusque au cours de ses pérégrinations. « Chaque personnage a, pour nous, une histoire particulière », explique Éric en me désignant un schlitteur, vieux métier de ramasseur de bois de l’est de la France, qu’il avait rencontré lors d’un séjour de réinsertion. Ici le caganère, personnage grotesque des crèches pyrénéennes, découvert lors d’un week-end en Ariège, et dont la particularité tient à une envie de se cacher dans les fourrés pour satisfaire un besoin pressant. Là, un mareyeur pour les origines girondines de Claudine. Plus loin, un cordonnier, métier des grands-parents d’Éric. Mais si les personnages relèvent de l’intime, le message reste collectif.

Militants

À bientôt 70 ans, Éric évoque volontiers son goût pour les autres. Lui, le fils de cadre de banlieue parisienne, que sa mère, un jour de 1962, révoltée par les exactions du préfet Papon et de la police envers la communauté algérienne, a emmené dans des bidonvilles, guidée par la seule volonté d’aider les démunis. Voilà le point de départ d’une vocation qui l’a mené de Nanterre à Marseille, sur l’île de Madagascar, mais aussi à gérer des centres d’accueil pour SDF, ou d’aide aux alcooliques. « J’ai eu la chance de pouvoir concilier ma vie professionnelle avec ma vie militante », avoue t-il.

Celui qui a entamé des études de théologie avant de se raviser en 68 connaît bien les religions chrétiennes et se réserve le droit de les critiquer comme de les saluer, même s’il admet ne plus vouloir mettre le moindre orteil dans une église comme dans un temple. « Jésus est né dans une étable parce que ses parents ont été rejetés de la ville. Après sa naissance, Marie et Joseph ont fui les persécutions du roi Hérode, et ont été obligés de s’en aller en Égypte. Si les frontières étaient fermées comme elles le sont maintenant, Jésus n’aurait vraisemblablement pas survécu », explique-t-il devant son installation.

Les droits de l’homme, les droits des étrangers, Éric et Claudine les défendent activement depuis plusieurs années. On peut fréquemment les apercevoir aux cercles de silence qui se tiennent deux samedis par mois dans le centre-ville. Pendant une heure, immobile, le groupe attire l’attention du quidam sur les multiples entorses à la liberté qui crèvent notre monde. Un militantisme qui tient de l’engagement public, du travail bénévole – patient et silencieux –, plus que du grand cri au coin d’une table enguirlandée.

Le temps d’avaler un verre de guignolet, je laisse Éric et Claudine retourner à leurs petits-enfants qu’ils gardent pour les vacances. Dehors, la rue du Moulin, toujours aussi étroite, toujours aussi sombre. Un stop, et déjà le parking du 8-Mai, bondé en cette période de papier-cadeau. Les pancartes d’agences immobilières s’empilent sur les volets décatis d’une vieille bâtisse de notable, découpée en appartements bon marché. Plus loin, une piste de luges en plastique se dresse au-dessus de quelques chalets pliables et de sapins enneigés à la bombe de peinture. Bien sûr qu’il faut que les enfants rigolent… Mais Ibrahimovitch a quitté la France et, Jésus n’ayant toujours pas signé son retour en Ligue 1, il serait idiot de croire que le bibendum de Noël fasse un crochet pour sauver le monde. Patience. Schwarzie est en train de faire son trou aux Nations-Unies.

Jérôme Pinel

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