Jeanne pleut

Ping. «Jeanne pleut» est né de l’écoute d’une réalisation sonore autour de portraits d’immeubles albigeois. Pong. Ce texte a inspiré à son tour la création qu’on peut écouter ici. Ping. Si ça se trouve on va continuer longtemps comme ça. Pong.

À écouter de préférence au casque !

Jeanne traîne la chaise derrière elle. Sur le carrelage lisse, ça lance un chuintement aigu, léger et continu. Sur le lino, les tubes d’acier produisent une vibration sourde, faible mais perceptible, un bourdon agaçant. Dans le gravier où la chaise dépose deux traces discrètes, c’est un grondement plus sonore mais un peu étouffé, comme une radio sans antenne qu’on aurait placée dans un tiroir de lainages. Au contact du goudron, on perd cet amortissement onctueux. Ne reste que la sécheresse de haut-parleur qui crachote, radio sortie du tiroir, volume à fond. Dans l’herbe ce serait presque silencieux, mais Jeanne ne passe jamais sur l’herbe. En revanche elle emprunte les escaliers. À la descente, c’est un métronome à deux tons, un raclement suivi du choc brutal sur le plat de la marche suivante, shhhh-clong ! shhhh-clong ! shhhh-clong ! La pire des musiques binaires. À la montée c’est un peu plus syncopé, les tubes rebondissent deux fois sur le nez de chaque marche après le raclement, tsss-toutoum ! tsss-toutoum ! tsss-toutoum ! Un peu plus jazzy mais d’une régularité de défilé militaire, une seconde de swing samplée ad nauseam.
C’est insupportable. Ça n’énerve personne.

Hormis la chaise qui la suit partout et son regard souvent ailleurs, Jeanne n’a pas l’air folle. Elle parle, rit quelquefois, va tous les jours travailler à la cantine où elle épluche, coupe, nettoie… Le cuistot accepte la présence de la chaise. La cité, que l’on dit pourtant difficile, entoure Jeanne d’un halo de douceur et de tolérance. Lorsqu’elle sort du quartier, Jeanne emporte avec elle un peu de ce halo, comme une enveloppe de papier-bulle. Les gens des alentours se sont habitués, les employés de la bibliothèque et les ouvreuses du cinéma la laissent entrer avec la chaise, les chauffeurs de bus la connaissent. Elle s’attire tout au plus des regards appuyés, déconcertés par cette étrange petite dame qui trimbale une chaise où elle ne s’assied pas.
C’est la chaise de Félix. Les dimanches ensoleillés, pendant qu’il allait faire son tiercé, Jeanne descendait de leur T2 une table et deux chaises. Le morceau de pelouse au pied du bâtiment C devenait le jardin qu’ils n’auraient jamais. Quand Félix rentrait du bistrot, elle mettait une jolie robe et ils déjeunaient là en se mangeant des yeux. Des tête-à-tête presque muets, remplis d’amour et d’envies de marmaille.
Le 28 mai 1978, un météorite a traversé l’atmosphère. Sa matière grignotée par le frottement de l’air, il n’en restait pas plus gros qu’une noix quand il est arrivé en bas, sur la tête de Félix. La faute à pas de chance.
Depuis, Jeanne traîne la chaise. Ce n’est plus la chaise, jetée il y a longtemps, rabotée par le frottement comme un météorite. C’est n’importe quelle chaise en tubes d’acier et formica. C’est la chaise. Ce pourrait être n’importe quelle chaise en bois, mais celles en tubes d’acier sont plus résistantes. Les bouchons de caoutchouc sautent rapidement, puis vient la lente usure en biseau des pieds arrière. Quand elle commence à trop pencher sur ses moignons, à ne plus avoir l’air d’une chaise, Jeanne la remplace.

Lorsqu’elle passe en traînant son bruit, les gens haussent la voix ou suspendent leurs paroles. On attend que ça passe, avec le même fatalisme que lorsqu’on marche un moment sous la pluie, tête rentrée dans les épaules. Il pleut, c’est ainsi, on n’en veut à personne. Jeanne pleut.

Gianluigi Wrzyszcz

Réalisation sonore : Bricoles
Violoncelle : Veronika Soboljevski
Theremin : Bruno Izarn
Merci à Benjamin et Jean-Léon.