Habiter l’obstacle

Photo : Laynick

Les centres urbains, tout particulièrement dans les métropoles, se sont gentrifiés. Vidés des classes populaires, des bancs publics et des commerces de proximité, spécialisés dans les magasins quatre étoiles et les restaurants : le saccage – pardon, la « requalification » de la place de La Plaine à Marseille en est l’ultime manifestation. Les Nuits debout ont vu se lever le petit matin du retour à la normale. Alors, l’agora a déserté le centre ville. Le forum est passé de l’autre côté de la rocade.

Le dernier espace où on cause (politique), c’est le rond-point. C’est drôle. Ce cercle de béton garni d’une maigre pelouse, vaguement fleuri, souvent encombré d’une sculpture laide (ou, à Gaillac, de chinoiseries kitsch), ce symbole du règne de la bagnole, de la gabegie, du mauvais goût et du délire aménageur des élus locaux, qui eût cru qu’il deviendrait le lieu d’un surgissement inopiné du politique ? Il n’y était pas prédestiné, le giratoire.

Le rond-point, c’est typiquement l’endroit où nul ne séjourne, et que nul ne traverse, ni à pied ni en voiture. On n’y converge pas. Un rond-point est fait pour être contourné. Il est fait pour qu’on tourne en rond. Par la droite, évidemment, quand on roule, ou de passage piéton en passage piéton pour les piétons, mais jamais en ligne droite. Le rond-point est pensé comme un obstacle. C’est un dispositif de contrôle du flux de circulation. Les flics adorent s’y poster, pour leurs contrôles routiers. Le rond-point est aussi essentiel au pittoresque des zones périphériques que le clocher d’église pour un village des campagnes.

Le rond-point est par excellence un non-lieu – cela ne signifie pas que les Gilets jaunes condamnés en comparution immédiate aient obtenu le non-lieu… Dans son ouvrage Non-lieux (Seuil, 1992), Marc Augé définit ceux-ci comme des espaces interchangeables que l’on n’habite pas, dans lesquels l’individu demeure anonyme et solitaire, comme par exemple les grandes chaînes hôtelières, les aéroports, ou les aires d autoroute. L’homme ne vit pas et ne s’approprie pas ces espaces, dans lesquels il est consommateur, et de passage.

Or, avec ses cabanes, ses feux de palettes, ses slogans, ses bannières, le non-lieu du rond-point est devenu un vrai lieu : le lieu, dit Marc Augé, offre à chacun un espace qu’il incorpore à son identité, dans lequel il peut rencontrer d’autres personnes avec qui il partage des références sociales. Augé oppose « les réalités du transit (…) à celles de la résidence ou de la demeure, l’échangeur (où l’on ne se croise pas) au carrefour (où l’on se rencontre) ». Alors il est savoureux de voir ces giratoires devenir des carrefours. Même l’Arc de Triomphe, qui somme toute, n’est qu’un énorme rond-point avec une laideur monumentale posée au milieu, a vu le soldat inconnu soudain très entouré.

On peut faire exactement le même constat avec un autre non-lieu très emblématique du croisement sans rencontre, où l’on est un consommateur de passage, anonyme et rançonné : le péage, lui aussi devenu une improbable agora et un espace habité. L’abolition de ses barrières, en tant que dispositifs de contrôle et de taxation, est à rapprocher du détournement des giratoires, autant que du sabotage des radars routiers.

À cette appropriation du non-lieu, les Gilets jaunes ont ajouté celle d’un autre symbole banal et laid de la société de la bagnole, de la sécurité et du contrôle. Précisément le fameux EPI conforme à la réglementation en vigueur ISO 20471:2013 : cet « équipement de protection individuelle » qu’un législateur visionnaire a rendu obligatoire, en 2008, à bord de tous les véhicules. Le coup du gilet jaune fut une idée lumineuse, fluorescente, même. Ça s’avère très efficace. Depuis novembre, cet accessoire si ordinaire de notre paysage quotidien est devenu à son corps défendant un élément signifiant, comme un soutien involontaire au mouvement de la part de toutes celles et ceux qui le portent, et c’est souvent des catégories exposées aux misères de notre société : les éboueurs, les « hommes en jaune » des autoroutes, les cyclistes, etc. Même le technicien aéroportuaire qui, comme une vision cauchemardesque, a accueilli Macron sur le tarmac de Buenos Aires le 29 novembre, n’a pu qu’apparaître à son insu comme solidaire. Solidaires également, les enfants en sortie scolaire dans les rues de Paris, dans une scène de la comédie politique sortie en salles en février, intitulée… Tout ce qu’il me reste de la révolution. Bref, le coup du gilet jaune, c’est plus malin que le foulard rouge, plus populaire que le col blanc, et aussi sexy que le sans-culotte.

Jikabo

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