Fluor et sang

saxifrage journal indépendant tarn 81
Dessin : Eric Habourdin

Fin mai 2016, Alain, apiculteur à Saint-Jean-de-Jeannes, reçoit un jeune couple d’agriculteurs à la recherche de terres pour une future installation. Il apprend alors que l’ancienne mine de fluor située à 500 mètres de chez lui va être reconvertie en centre d’entraînement pour le personnel de sécurité de marine marchande, et en centre de tir. Date d’ouverture : 1er juillet 2016. Visiblement, les habitants de cette vallée escarpée du Dadou, dans les monts d’Alban, ne sont pas au courant.

Avec une voisine, Alain appelle la préfecture pour tenter d’éclaircir l’affaire. En vain, la préfecture ne semble pas au courant. Ils rédigent alors une pétition et se livrent à un porte-à-porte plutôt difficile : « Avec la voisine, on n’est pas du secteur, c’était compliqué. On a été très mal accueillis, la voisine s’est fait traiter de pute, moi de profiteur. Mais on est arrivés à avoir cinquante signatures, on a balancé la pétition au maire de Rayssac pour réclamer une réunion publique. » Le maire de Rayssac, Patrick Carayon, organise alors en catimini, courant juin, une réunion qui regroupe une trentaine de personnes. « Ils ont cherché à embrouiller tout le monde. Ce fut une réunion bâclée. Mais on a réussi à avoir les infos qu’il nous fallait », se souvient Alain. Et ça marche. Le collectif contre le centre de tir paramilitaire de Rayssac se crée, et la population jusque-là insensible à leurs arguments commence à comprendre tous les inconvénients d’un tel projet. Le collectif organise alors une deuxième réunion publique qui accueillera plus de cent vingt personnes. Devant la grogne, l’ouverture du centre de tir est reportée sine die.

Des kalachs dans le Dadou

Le projet porté par Peter Ward et sa société Solgarde est de dispenser des formations pour les agents de sécurité de marine marchande (voir ci-dessous) sur les quatre hectares de cette ancienne mine découverte de fluor, fermée depuis 2006. Cette formation offre des cours théoriques, juridiques et médicaux pour la coquette somme de 1 100 € les quatre jours, avec la possibilité de faire mumuse avec toute la panoplie du parfait mercenaire : du simple flingue à l’arme semi-automatique. Des armes de guerre ? Peter Ward, via son porte-parole Stéphane Durand, s’en défend : « Les armes utilisées ne seront en aucun cas des armes de guerre. » Or, ces joujoux sont employés par de nombreuses armées, et on les retrouve sur de nombreux conflits. En clair, pas de mitrailleuse, de char ni de mortier, mais de bonnes vieilles kalachnikovs, de quoi faire de sacrés cartons. M. Ward évoque aussi la possibilité d’utilisation du site pour la formation de policiers ou de militaires. Selon Alain, le député Philippe Folliot aurait confirmé que le préfet envisageait cette possibilité en raison de l’actualité. La lutte contre le terrorisme a bon dos, et on peut légitimement penser que l’armée et la police française disposent déjà de sites d’entraînement.

Par ailleurs, les opposants ont soulevé les possibles nuisances sonores, le projet de M. Ward prévoyant en moyenne 1 800 tirs par jour. La société Solgarde répond que ces tirs ne provoqueront pas plus de nuisances que ceux des chasseurs. Nous ignorions que cette région était aussi giboyeuse. Le collectif soulève aussi le problème du stockage de toutes ces armes et munitions, ce à quoi M. Ward répond qu’il ne peut divulguer ce qui est prévu, par précaution et par mesure de sécurité. On tourne en rond. La société Solgarde prévoit aussi l’organisation de compétitions les week-ends et jour fériés. Terminées, les grasses matinées du dimanche.

Un cadre flou

En France, seules l’armée ou la Fédération française de tir sportif (FFT) peuvent ouvrir un stand de tir. La société Solgarde s’est donc affiliée à la FFT pour mener à bien son projet et a dû demander le feu vert de la préfecture et de la municipalité afin d’obtenir les autorisations légales, ainsi que l’accord du propriétaire de la mine. Du côté de la mairie, difficile d’obtenir des informations. Le maire, Patrick Carayon, a semble-t-il mené toute cette opération sans en informer ses administrés. Mais devant l’opposition grandissante de l’association et d’une partie des habitants de la vallée, il a visiblement retourné sa veste de treillis. Lors de la première réunion à la mairie de Rayssac le 8 juin 2016, il assurait que ce projet avait le soutien de la commune : « Un habitant du village qui s’engage mérite comme toute entreprise privée d’être aidé et soutenu » (La Dépêche du Midi, 20 juin 2016). Mais face à la mobilisation croissante, il n’hésite pas à déclarer que « la municipalité ne soutient en rien ce projet de stand de tir ». Dans une interview donnée à la Dépêche le 28 juin 2016, il se transforme même en victime d’une décision préfectorale : « Si l’État valide la demande d’armes, on ne pourra rien faire. Nous n’avons aucun droit de regard. » Et d’affirmer plus loin que « ce projet se situe sur un terrain privé, qui appartient à la société minière qui a exploité le site ».

Effectivement, la mine de fluor du Moulinal appartient à la Sogerem, société rachetée par Alcan puis par Rio Tinto, leader mondial du secteur minier. Saxifrage a contacté Denis Lhuissier, de la Sogerem, pour en savoir un peu plus. Pour eux, le deal est simple : vendre une partie de la mine à la commune de Rayssac, qui louera ensuite le site à la société Solgarde. Pour Denis Lhuissier, « la Sogerem voyait une adéquation entre le site et le projet, c’était une solution pérenne acceptée par les parties ». Un moyen également, pour la Sogerem, de se délester de cette mine l’obligeant à payer chaque année des sommes rondelettes pour le traitement des eaux polluées qui ruissellent, la Sogerem devant en outre remettre le site aux normes avant sa restitution à l’État d’ici cinq ans, en conformité avec le code minier français. Mais à la Sogerem, on espère toujours : « L’acte de vente est prêt », souligne Denis Lhuissier, un peu agacé par nos questions, et qui n’a pas voulu nous dévoiler le montant de la transaction : «  une somme symbolique ».

Contacté par téléphone, le maire est resté circonspect sur l’avenir du projet. Nous lui avons proposé une rencontre, qu’il a aussitôt refusée : « Tout est calme pour l’instant, je ne veux pas rallumer la mèche, le projet est enterré. » Enterré ? pas si sûr, puisqu’il ajoute que le projet est « entre les mains de la préfecture ». Quant à son opinion sur une éventuelle ouverture : « Je n’ai pas à vous le dire tant que la préfecture n’a pas donné son avis. » Or, M. Patrick Carayon est un des acteurs majeurs. En tant que maire, il doit délivrer des autorisations et devenir le bailleur de la société Solgarde. M. Carayon n’a sans doute pas les épaules assez larges pour mener seul ce projet. Comment une commune de 250 habitants fera-t-elle pour assurer la sécurité du site et des armes qui y seront entreposées ?

La préfecture, quant à elle, remet en question l’argumentaire du maire de Rayssac. Elle nous dit être au courant du projet mais attend les demandes d’autorisation de la société Solgarde pour statuer. Contacté lui aussi par téléphone, M. Folliot affirme que ce projet ne lui a jamais été présenté et qu’il n’a donc aucun avis là-dessus. Affirmant dans un premier temps ne pas connaître les porteurs du projet, il reconnaît toutefois avoir rencontré une fois M. Ward « au détour d’une manifestation ».

Les opposants, eux, déclarent que M. Ward a organisé des réunions d’information, sur invitation, au restaurant La Biblioteca à Saint-Pierre-de-Trévisy. La création de ce restaurant bibliothèque a été initiée par l’association Marcel Guiraud, dont le président n’est autre que… M. Folliot. Mais peut-être que le parlementaire, ne gérant pas lui-même cet établissement, n’en maîtrise pas l’agenda. M. Folliot confirme par ailleurs (voir ci-dessous) qu’il défend bien, au plan général, le développement des sociétés de défense et de sécurité privée, sans faire le lien avec ce projet en particulier.

Vol de nuit

Les personnes rencontrées lors de notre enquête nous ont rapporté un fait pour le moins surprenant, qui nous a laissés sceptiques, voire pantois. Eux-mêmes, d’ailleurs, s’interrogent encore sur le sens à donner à cet événement. Début décembre, une des opposantes au projet travaille sur son ordinateur tard dans la nuit. Intriguée par un bruit bizarre, elle met le nez à la fenêtre et voit, en vol stationnaire au-dessus de sa maison, un hélicoptère. Quelques minutes plus tard, l’engin s’éloigne, la laissant pour le moins perplexe. Recoupements faits, il s’avère que la même mésaventure est arrivée quelques minutes plus tard à une autre membre du collectif. Contactée, la Direction de l’aviation civile, qui gère tous les vols sur notre territoire, confirme bien avoir les traces d’un vol d’hélico, volant très bas, souvent « sous les radars », et ayant effectué des vols stationnaires dans cette région. Vol qui n’a fait l’objet d’aucune déclaration préalable. Chose étonnante pour l’employé de l’aviation civile, qui affirme que, si le but des vols de police, de gendarmerie ou d’armée n’est pas toujours indiqué, les vols, eux, sont toujours déclarés. Cet employé confirmera quelques jours plus tard que, après enquête, il n’a obtenu aucune information sur ce « vol de nuit ». Sans tomber dans la paranoïa la plus débridée, on peut s’interroger sur cet événement.

À l’heure actuelle et à l’issue de toutes ces rencontres et interviews, plusieurs impressions se dégagent. D’un côté, les militants du collectif, devenu depuis Association pour la protection de la vallée du haut Dadou, très vigilants, persuadés qu’un mauvais coup se prépare dans leur commune, et prêts à réagir au moindre signe ; de l’autre, des autorités, préfet, député, maire, refusant d’assumer et de communiquer sur un projet que, visiblement, ils connaissent bien. Campagne électorale oblige, rien ne devrait bouger avant les législatives.

Et à l’heure où nous mettons sous presse, Solgarde publie un communiqué annonçant l’abandon du projet. Accusant « l’opposition, la frénésie médiatique ainsi que le laxisme et le manque de moyens de nos administrations locales et nationales », la société en profite pour annoncer la mise en vente de ses armes, des fusils d’assaut de l’armée australienne. Pétard mouillé ou manœuvre de diversion, l’avenir nous le dira.

Jean-Pierre Cuq & Boris Vézinet


Folliot à l’ouverture

Vice-président de la commission Défense de l’Assemblée nationale, Philippe Folliot, député de la première circonscription du Tarn, a profité de l’examen de la loi relative aux activités privées de protection des navires pour glisser un amendement visant à élargir le champ d’action des ESSD : « Les sociétés anglo-saxonnes concentrent aujourd’hui l’essentiel des effectifs et des moyens. Parmi les sociétés françaises, on dénombre trente à quarante entités, pour un chiffre d’affaires moyen de trois millions d’euros, qui sont essentiellement, du reste, basées à l’étranger. Toujours selon les rapporteurs, encourager le déploiement d’ESSD représente un enjeu stratégique pour notre pays dans la gestion du maintien de la paix. Cela donnera une activité en lien avec leur métier à nos militaires récemment arrivés en fin de contrat, permettra de diffuser notre savoir-faire et une approche française auprès des Casques bleus comme des structures civiles et militaires locales. En Afghanistan, où je suis allé à cinq reprises, les contractors (1) ont un rôle essentiel. Leur confier des missions permettra également d’implanter des Français sur des théâtres de crise où nos soldats ne sont pas déployés. […] C’est pourquoi nous proposons que le gouvernement remette un rapport au Parlement, contenant des mesures qui permettront le développement de ce secteur stratégique en France. » Lors de notre entretien téléphonique à propos du projet de Rayssac, M. Folliot nous a confirmé être partisan du développement de ce type de société en France. Est-il en train de passer de la parole aux actes en commençant par sa propre circonscription ? La question mérite d’être posée.

NOTES :

(1). « Contractor » est l’euphémisme à la mode pour dire « mercenaire ».


ESSD, qu’es aquo ?

Les entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) sont des sociétés de sous-traitance des activités militaires ou sécuritaires : elles peuvent assurer la protection des ONG en zone de conflit, ou bien encore celle des puits de pétrole ou des mines au bénéfice des entreprises privées qui les exploitent. La professionnalisation des armées, dans les années 1990, a permis à ces entreprises de prendfre en charge au nom des États une grande partie des activités logistiques des armées régulières : transports des troupes, maintenance du matériel militaire, soutien aux opérations militaires, formation… Elles peuvent aussi être utilisées par les États lors d’actions coup-de-poing. C’est le cas de la société Blackwater qui, en Irak, a mis a disposition ses employés pour mener des opérations contre des membres d’Al-Qaïda. On estime à plusieurs centaines de milliards de dollars le chiffre d’affaires de ces sociétés.

À l’inverse des États-Unis et du Royaume-Uni, la France ne s’est jamais livrée à une sous-traitance accrue de ses activités militaires aux ESSD, préférant accorder l’exercice de la violence de l’État à l’armée régulière et à son réseau de barbouzes. Des ESSD françaises existent bel et bien, mais elles se concentrent sur la sécurité des personnes, ou bien sous-traitent à leurs filiales étrangères le soin de remporter les juteux marchés de défense. Il faut dire que la législation française est draconienne : la loi du 12 juillet 1983 circonscrit l’activité des sociétés privées de sécurité au seul territoire national, et limite leur domaine d’intervention à la surveillance humaine, au transport de fonds et à la protection de l’intégrité physique des personnes. Le mercenariat est interdit depuis 2003 ; quant à l’emploi de la force armée : prérogative exclusive de l’État !

Mais récemment, la porte s’est entrouverte. Une loi votée le 1er juillet 2014 autorise les bateaux sous pavillon français à contracter avec des ESSD dans les zones de piraterie (mer Rouge, corne de l’Afrique, golfe de Guinée). En clair, les compagnies maritimes ont désormais le loisir d’embarquer des anciens militaires équipés d’armes de guerre pour la sécurité de leur marchandises. Or, jusque-là , la sécurité des navires étaient assurée par l’armée, via le déploiement de l’opération Atalante sous l’égide de l’Union européenne dans ces zones de piraterie. La France proposait même aux compagnies d’embarquer des militaires.

Ces mêmes militaires sont aujourd’hui au Mali, en Syrie ou en Irak, occupés à guerroyer, ou dans les métros comme fantassins de l’état d’urgence. Voilà sans doute, pour les ESSD, une belle aubaine d’accéder enfin à des missions que l’armée française ne pourra plus assurer.

À l’heure actuelle et malgré toutes nos recherches, nous n’avons pas trouvé trace d’un tel sujet dans les programmes des différents candidats à la présidentielle.

J.-P.C. & B.V.

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