Feignasses

Ils geignent, ils chouinent, ils pleurnichent. Quémander, ils savent faire. Mais quand il s’agit de se lever le matin pour aller au turbin, faire tourner les machines, charger les camions, pousser la brouette, pelleter le ballast, distribuer les prospectus, trier les poussins morts et les poussins vivants, ils comptent sur les autres. Figés dans leur culture de l’assistanat, infoutus de faire quoi que ce soit par eux-mêmes, ils ne savent que tendre la main et attendre que ceux qui bossent y déposent leur obole. Ils vivent à nos crochets, nous pressent comme des citrons et voudraient que ça dure toujours. Mais ça ne peut plus durer.

Alors, dans un journal d’extrême gauche, quarante intellectuels bolcheviques ont poliment demandé qu’on interdise aux molochs de dévorer plus de deux vies et demie de prolo par an. Chacun. Nul doute qu’ils seront entendus. Manuel Valls va froncer ses raisonnables sourcils et parler à ces parasites comme il sait nous parler, comme à des enfants idiots et turbulents. Et ce n’est qu’un début ! annoncent nos quarante zapatistes : bientôt, dès que le gouvernement socialiste aura mis en œuvre cette bonne idée que personne jusqu’alors n’avait songé à lui souffler, ils lui demanderont poliment de réduire encore le ratio. De 100/1 à 1/1 (j’anticipe un peu). Tous à la même enseigne, fini de s’empiffrer sur le dos des autres. Et les ministres socialistes, dans un magnifique élan d’enthousiasme prolétarien, accéderont à cette nouvelle suggestion qui fera dérailler jusqu’à leur propre train de vie, sans même se demander ce qui avait bien pu les empêcher d’y penser tout seuls. Amen.

Prends-en de la graine, jeune énervé encagoulé de noir. Ta maman ne t’a pas appris à demander poliment ?

La dernière assistante sociale que j’ai vue n’a pourtant pas usé d’autant de tact pour me signifier que j’étais un boulet, un vampire, une méprisable sangsue. C’est que nous autres minuscules boulets sommes si nombreux… Les assistantes sociales n’auraient plus le temps de chier si elles devaient nous parler poliment. Et puis sans doute nos esgourdes sont-elles plus frustes, plus grossières que celles du CAC 40, plus habituées à être rudoyées. « Haussez vos voix de contremaîtres, nous sommes un peu durs d’oreille. Nous vivons trop près des machines et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils », disait Michèle Lalonde.

Gianluigi Wrzyszcz


1. Voir « L’appel des 40 au CAC 40 », qui prie le gouvernement de légiférer pour limiter le salaire des patrons à 100 SMIC (Libération, 19 mai 2016).

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