« Faut absolument que je me roule un pet, parce que sinon, ça va pas aller… »

Photo : Jikabo

À écouter au casque, si possible. Alain peut aussi s’écouter en vrai, c’est mieux !

Extrait de vie, trop mince pour se faire un jugement définitif sur le personnage, ni en bien, ni en mal. Ce n’est de toute façon pas le but. Si vous voulez vous faire un avis personnel, vous pouvez croiser Alain, l’aider si vous le pouvez, l’aimer, si vous le voulez. Ce petit bout sonore de lui, j’en ai plein d’autres… j’en ferai d’ailleurs une émission de radio un jour, quand j’aurai mieux cerné le type,ou quand il va casser sa pipe, pour un hommage. Le texte en parallèle « Alain, Charlélie et le doigt sur la couture » et ses suites, dans la version papier, lui sont évidement dédiés, tout autant que je tiens à saluer celui qui m’en a inspiré le style et l’approche, Pierre Souchon, du journal Fakir.

Wil.

Merci, malgré eux, à La Canaille.


Alain, Charlélie et le doigt sur la couture (extrait)

Alain, c’est pas le mauvais bougre… mais quand on a dit ça, on a rien dit ! Évidemment, en général, on fait que le croiser, on n’a pas affaire à lui bien longtemps. On le salue, généreusement, d’une bonne poignée de main, pas la bise, on saurait pas où viser dans la barbe. Ou, plus souvent j’imagine, on se contente d’un léger hochement de tête, parfois juste un clin d’œil au moment de lui lâcher une pièce dans sa petite boîte en plastique…Mais on doit l’ignorer, quand on le connaît pas ou qu’on est mal luné, ou qu’on pense qu’il ferait mieux de travailler. Alain, lui il l’est, dans la lune… ou sur Mars, Jupiter, Saturne peut-être…il semble bien loin en tout cas, même s’il est vissé le cul par terre, sur son trottoir… Non, pas son trottoir, ça c’est pour les pigeons, les « pinpins » comme il les appelle. Lui, il est sur le bord de marche de la boulangerie, à côté de son étui à guitare, guitare qu’il gratte parfois, comme on se gratte le cul… avec un soulagement tout personnel.

Il est pas, comme on dit, SDF. Son domicile est bien fixe, c’est plutôt lui qui est mobile, mouvant, parfois traînant, titubant, et même tombant… Moi je dis, même si je le dis pas fort, et surtout, pas devant tout le monde, qu’Alain, c’est un clochard, parce qu’il cloche du pied, et qu’il y a sûrement quelque chose qui carillonne dans sa tête, la nuit quand il dort pas. En fait, je sais jamais comment parler d’Alain autour de moi… Ceux qui le connaissent, ça va : « Ah ouais, le clodo qui fait des grands sourires et qui te garde ton vélo quand tu vas acheter le pain… il est sympa ! » Mais ceux qui le connaissent pas… hum, comment dire ?… ils me désolent parfois plus que lui, mais on y reviendra.

La boulangerie, elle est trop chère pour lui, la boulangère aussi, il a que les moyens de la faire rire, mais elle vient jamais dans l’autre moitié du lit. De toute façon, c’est pas son but, Alain, c’est un gentleman, un poète meurtri, qu’a sûrement des envies, mais qu’a aussi ses interdits, ses tabous, même si c’est pas les mêmes que la plupart des gens. Il pisse dehors contre un arbre, là où son envie le presse, devant tout le monde. À côté d’une mère et ses gamins qui attendent le bus, il sort son truc, et il fait là, sur le bitume. Aussi bien, il va mettre deux heures à traverser le pont, parce qu’il s’est mis à pleurer devant le coucher du soleil, et là, il te récite un texte d’un poète dont tu te fous bien, parce que toi, tu veux juste le raccompagner chez lui, fissa ! La vulgarité, c’est très relatif !

Mais je vous ai pas encore décrit le personnage sous son chapeau. Il porte toujours plusieurs épaisseurs, qui font croire à un type costaud. Mais les plis et replis de son jean ne mentent pas, il doit pas faire beaucoup de kilos… ça nage dans son futal, on pourrait en rentrer deux. Mais deux Alain, pour sûr, ça ferait trop, on donne toujours moins à deux clodos, et ils le boivent deux fois plus vite. Je le vois bien, quand je bois un coup avec lui, qu’on refait le monde au niveau des pots d’échappement qui fument encore pendant que la personne est en train de séparer ses grosses pièces des petites avant de sortir de la boulangerie, pour pas lui donner trop gros. Quand on est tous les deux, Alain fait moins pitié, ou alors il est occupé : du coup, ça gagne pas pareil… alors moi, je remets la mienne, comme pour m’excuser…

On discute philo, pigeons, voyage, écologie, culs de fille, travers de mecs, apéro, soleil, et musique. La musique, ça oui, il l’aime la musique, Alain. Bon, pas comme Nietzsche, d’ailleurs il aime pas Nietzsche, parce qu’il le connaît pas. Il m’a d’ailleurs fait avouer que je ne le connaissais pas mieux que lui, ou si peu, et que donc, si je l’aimais, c’était parce que j’étais fasciné par lui, sûrement pas parce que je l’avais compris. On ne comprend jamais vraiment les gens, et c’est ça qui fait qu’on les aime ou qu’on les déteste; sinon, ben, on les comprendrait, tout simplement. Alain, il aime beaucoup Léo Ferré et Alain Bashung… qui le fascinent. Moi, je les respecte, mais ils me font chier, parce que je ne les comprends pas !

Je bosse dans une radio associative, et Alain, il l’écoute, cette radio… Enfin, il zappe entre France Culture, France Musique quand France Culture parle trop, et Radio Albigés quand France Musique l’emporte trop loin dans ses songes, et qu’il pourrait s’y perdre. C’est bien, parce qu’Alain est un auditeur exigeant, il me fait des retours honnêtes, quoique parfois de mauvaise foi, mais ça on s’en fout, puisque Albigés, comme il dit, « je ne l’écoute que d’une oreille ». Il aime beaucoup entendre la voix des enfants qui disent : « Vous écoutez Radio Albigés, il est 16 heures. » Il aime bien les enfants, peut-être parce qu’il a un fils, qu’il ne voit pas grandir. Il sait pourquoi, du moins je crois, et il s’en veut pour ça… mais on en parle pas, alors je vous en parle pas.

Un jour, à la radio, on a eu des places de concert à faire gagner aux auditeurs… des places pour aller voir Charlélie Couture dans une petite salle, un truc plutôt intimiste donc, un truc touchant, quoi. Je sais pas pourquoi, quand j’ai su ça, j’ai de toute suite pensé à Alain, et à une autre amie, de l’âge d’Alain d’ailleurs, des « vieux » pour moi. Je me suis dit que ça leur plairait que je les invite à ce concert, qu’on y aille ensemble, et puis Do, l’autre amie, elle serait pas dérangée par Alain, c’est une personne qui sait comment peut être la vie, comment elle peut te jouer des tours sans que t’aies même payé ton ticket pour aller voir un magicien. Même si elle râle, elle accepterait Alain. Et puis, elle aime beaucoup Charlélie Couture. Quand je l’ai annoncé, à Alain, que je l’invitais, que je passerais le prendre, que je lui payerais des bières au bar de la salle de concert, meilleures que celles qui ont l’habitude de lui retourner la tête du 8 au 6… il a souri. Quand je lui ai dit qu’il fallait qu’il se tienne à carreau, qu’il devait pisser aux toilettes et pas n’importe où, qu’il devait pas fumer dedans et qu’on aurait 40 minutes de route pour y aller… il m’a fait la gueule et m’a lancé : « On verra ! »

La date du concert arrivée, j’avais plus de nouvelles d’Alain depuis quatre jours. Il avait pas fait un temps des plus printaniers pour un mois de mai, et il avait pas dû vouloir traîner sa grande silhouette dehors pour choper une connerie de plus qui aurait fait grimper sa toux de fumeur invétéré sur l’échelle de Richter. C’était d’ ailleurs la seule échelle à laquelle il pouvait encore monter : l’échelle sociale, il s’en était cassé la gueule depuis bien longtemps. La faute au capitalisme, et à la molécule d’alcool… Mais, ce soir-là, il était là, prenant son bain de soleil, devant sa boulangerie. Il avait oublié qu’on était jeudi, que c’était ce soir… il avait donc déjà bien bu. Après avoir confié sa guitare au type de la supérette pour la retrouver le lendemain, on s’est casés dans ma voiture, lui à la place du mort, bien vivant.

On s’est arrêtés pour pisser, deux fois en 40 minutes de trajet. Sa prostate et lui, ça fait trois coups de braguette, au moins ! Mais le petit voyage en bagnole, avec une vieille cassette des Doors, s’est bien passé. On est passés chercher Do, qui parlait, parlait, parlait (j’aurais dû vous parler de Do aussi, un sacré personnage !), ça l’a saoulé encore plus. Moi, j’ai pris une bonne lampée de sa bière à lui, pour déstresser un peu, vu comment la soirée s’annonçait. Une fille bienveillante, qui bossait à la salle de concert, avait fait passer le message à sa direction, que j’arrivais avec deux amis « spéciaux », c’était moi qui les avais décrits comme ça. Mais pour le reste, personne n’était censé « savoir ».

Là, dans cette petite foule de spectateurs venue en découdre avec Couture, moi, j’avais le doigt dessus, « sur la couture » comme on dit, à défaut de me tenir au garde-à-vous, je le tenais en garde à vue, je faisais gaffe au moindre geste d’Alain, de peur qu’il se mette à sortir le tuyau pour relâcher la pression sur un coin de terrasse, de peur qu’il s’embrouille avec quelqu’un, lui que tout le monde connaissait, sur son trottoir, là-bas, que chacun aimait à côtoyer, devant la boulangerie, juste pour un instant, pour se soulager la bonne conscience en lui laissant « une p’tite pièce ». Ici, il n’était plus qu’un alcoolique qui s’appuyait sur les gens pour ne pas s’effondrer. Et les gens, c’est bizarre, ils ont tendance à pas apprécier qu’on s’appuie sur leur épaule, surtout quand le type ressemble à un clodo. « Comment est-il rentré, lui, comment a-t-il payé sa place, sa bière, lui qui n’a même plus de quoi se louer une dignité ? » C’est ce que je lisais dans les yeux de certains… Mépris ou ignorance, auxquels Alain répondait par l’arrogance de celui qui emmerde le bon bourgeois, fût-il « de gauche ». Et puis, Charlélie est arrivé sur scène, Alain a souri, puis pleuré, il s’est accroché à moi, m’a remercié, et a demandé une chaise, pour ne pas tomber de sa propre hauteur. Ses yeux brillaient. Enfin, les regards se sont tournés vers la scène et plus vers lui… Ouf, je pouvais, pour un moment, respirer !

ImMortel, c’est le titre du dernier album de Charlélie, qui peint, écrit, photographie par ailleurs, et qui semble avoir trouvé un équilibre plus évident à New York, là où il n’est pas qu’un avion sans aile. Alain a dû tenir quatre morceaux, je crois, avant de s’effondrer. La chanson parlait de solitude, ça l’a touché.

« La solitude emprisonne ceux qui peuvent en parler à personne / Fa Sol La Situde Mifasolisolitude / Quand tu te sens coupable ou trop ceci ou malade / Au milieu de la foule / Quand l’âme se roule en boule / Sur une île naufragée / Partout tu t’sens abandonné / La solitude pèse lourd / Quand on manque d’amour/ Ouais la solitude pèse lourd. »

Un mouvement de foule, léger, une vaguelette propagée, mais ça a suffit : « Mais il est con ce mec ! » a lâché une femme deux rangs derrière moi… Je me suis retourné.Sur ma droite, appuyé contre le meuble de la régie technique, Alain n’était plus là, sa chaise vide… Il était cinq chapeaux plus bas, la prostate posée au sol, il devait chercher son bord de marche de boulangerie. Et puis, merde, je crois bien qu’il s’est pissé dessus en se relevant, et comme c’est moi qui l’ai relevé, je confirme ! On est allés finir la vidange aux toilettes, sous les regards de nouveau accusateurs, sur moi pour avoir ramené la misère en pleines mondanités, et sur lui parce que ça coûtait rien d’en rajouter ! Là, j’ai dû jouer les darons en colère, j’y ai dit ses quatre vérités, mais il a sans doute écouté que la première et a réagi comme un ado : « Oh, si on peut plus pisser ! Mais faut voir, il est bon ce mec, et puis… il a la classe, pas un pét’ de sueur, il maîtrise sa scène, et il envoie ! CHARLÉLIE !!! » a-t-il lancé en direction de la salle, comme s’il invitait le chanteur à continuer le concert aux gogues, en privé.

Le videur, bienveillant, n’a rien dit quand Alain a réclamé une bière au bar un peu violemment. Moi, j’ai précisé « une bière dans deux gobelets », on va freiner un peu, et j’ai payé. On est allés en cramer une sur la terrasse, où j’ai salué et remercié la fille qui m’avait aidé à rendre cette soirée possible. Peut-être qu’elle commençait à le regretter, moi je savais plus quoi en penser… Fallait que je fasse un point avec Alain : il était content d’être là, ou il s’en foutait ? Tantôt je croyais lui faire plaisir, tantôt il insupportait… et le regard des autres me faisait monter la colère. Colère envers eux pour leur condescendance, eux qui étaient tous Charlie il y a quelques mois. Colère envers lui qui leur donne raison de laisser tomber les miséreux et d’épouser les valeurs bourgeoises de distinction. Je repensais à Gramsci et à l’hégémonie culturelle. J’en aurais presque pleuré, si j’avais pas cette pudeur à la con qu’Alain n’a pas, pour pleurer, ou pour pisser en public. Je me retourne pour lui demander… mais Alain a plus d’un tour de vessie dans son sac à malices, là ça virait à la reloutude de compétition. Il était pas en train d’essayer de pisser par le balcon ! « T’es pas mon père, qu’est-ce que t’en a à foutre de ce que je fais… de ma vie ! » Il m’avait mouché avant même que j’y dégaine une phrase. Je lui ai dit : « S’il te plaît, on est là pour voir un concert, moi j’aime pas plus que ça ce lieu, tu sais, je pensais te faire plaisir… » Il a soupiré, puis a secoué et rangé son bordel : « D’toute façon, j’arrive pas à pisser, y a trop de pression ! » Vu qu’il a demandé à boire une autre demi-bière, c’était plutôt qu’il n’y en avait pas assez !

On est rentrés à nouveau dans la salle bondée, je lui ai dit de s’accrocher à mon épaule, qu’on allait s’approcher un peu plus de la scène, qu’il verrait un mec classe et qu’il avait qu’à s’en inspirer, et que les autres, ils pouvaient les ignorer, c’est tous des cons ! Charlélie s’est assis au clavier… et il a dit ça : « Avant, juste avant d’être complètement bourré, ouais avant, y a un bon moment, comme avant de tomber, avant juste avant, oui avant tout va bien. Et puis voilà, mine de rien, soudain tout va mal. Tout d’un coup, on y est. De l’autre côté. »

Alain a souri. Et puis il y a eu la jolie petite intro et une émotion bizarre, palpable dans l’assemblée, après quelques blues endiablés. Son avion sans ailes… que tout le monde a fredonné. Des « la la la la », où même Alain était dans le ton. Et puis, il s’est penché à mon oreille et je crois bien qu’il m’a dit : « Ah mais c’est lui, Charlélie Couture !? C’est bien ! »

Wil