Famille décomposée

Dessin : Ilya Green

Madame* Dang Dang** a un enfant et un amoureux. Du moins c’est ce qu’elle croit. Fin juin, elle inscrit son moutard à l’école, en l’occurrence auprès du « guichet unique enfance et jeunesse », qui a pour mission de « renseigner et simplifier les démarches des administrés auprès des services de la mairie liés à l’enfance ». De fait, ce guichet simplifie. Il simplifie même un peu trop au goût de madame Dang Dang.

Elle a donc un amoureux et un enfant, mais celui-là n’est pas le père de celui-ci. L’amoureux (que madame Dang Dang préfère désigner comme son compagnon sous prétexte qu’ils partagent le pain et le lit, mais que nous appellerons ici monsieur Bricolage** pour simplifier) habite à la campagne, madame Dang Dang reste encore en ville. Ils ont deux logements distincts et crèchent, selon les moments, chez l’un, chez l’autre ou chacun chez soi. L’enfant (que nous appellerons Luke Skywalker** pour simplifier) vit en garde alternée depuis deux ans, c’est-à-dire qu’il passe une semaine chez madame Dang Dang et une semaine chez son père (que nous appellerons monsieur Ocatarinetabellatchitchix** pour simplifier).
Dans la rubrique « Renseignements concernant la famille », madame Dang Dang a le choix entre les cases célibataire, séparée, veuve, divorcée, pacsée, vie maritale. Ah bah non, rien qui colle. Sans opinion, quoi. Pour l’autorité administrative, elle est célibataire. Pourtant, les semaines où elle a la garde de son bambin, monsieur Bricolage est là, pour le meilleur et pour le pire. Il partage leur quotidien et participe activement à l’éducation de Luke Skywalker. Aussi madame Dang Dang a-t-elle trouvé naturel de l’inscrire dans la rubrique des « autres personnes à contacter en cas d’urgence et autorisées à prendre l’enfant », et de préciser comme « lien avec l’enfant » la qualité de « beau-père ».
Quelques jours plus tard, le téléphone sonne. Les services municipaux demandent des précisions.
« Vous avez mis “beau-père” : vous vivez ensemble ?
— Vous voulez dire à la même adresse ?
— Oui.
— Non.
— Alors on ne peut pas mettre “beau-père”. On va mettre “ami”. »
Il semble que la « belle paternité » doive être légitimée par la communauté de résidence. Soit, mais madame Dang Dang demande si « compagnon » ne serait pas plus approprié. Ils font des miettes sur les mêmes matelas, tout de même ! « Non, on ne peut pas marquer ça, nous… Mais si dans deux ans vous vivez ensemble, alors vous nous rappelez, on fait les modifications et on met “beau-père”. » Madame Dang Dang accepte les « raisons administratives » qu’on lui oppose. Va pour « ami ».
Et puis les jours passent, cette histoire trotte dans sa tête vétilleuse et elle se dit que tout ça est décidément bizarre. Mais pourquoi s’arc-bouter sur un terme, nom d’un chien mouillé ? La réalité vécue dépasse les cadres administratifs, on sait bien que toutes les situations ne rentrent pas dans les cases et que « “ça dépend”, ça dépasse », comme dit madame Zézette épouse X. Toutefois, le diable se cache dans les détails. Alors madame Dang Dang rappelle la mairie et demande à réexaminer la liste des « personnes autorisées » et les statuts associés. Le fameux « lien avec l’enfant ».
Si monsieur Bricolage est désormais un « ami » – Luke Skywalker, en plein Œdipe, serait ravi de cette relégation ! –, la mère de monsieur Bricolage (que nous appellerons Richard III** pour simplifier) est devenue « grand-mère » !
Les raisons administratives initialement invoquées se sont maintenant changées en raisons pédagogiques. « C’est pour ne pas commettre d’impair… » Bienveillance municipale. Il est vrai qu’on imagine aisément le mescladis*** généré par une aide maternelle se mélangeant les statuts à la sortie des classes. Toutefois, aucun problème lorsqu’il s’agit de dire à l’enfant : « Ta troisième grand-mère est venue te chercher. » Il ne manque plus qu’un « Tiens, voilà tonton. Ah non ! c’est maman déguisée en phoque. » Quel bordel, ces familles recomposées ! Peut-être, mais les gens ne vivent pas dans des tiroirs, et leurs polichinelles non plus.
En filigrane on imagine un présupposé : ces familles sont des nids de cas sociaux potentiels, de mères aux mœurs légères, irresponsables au point de mettre en doute la pertinence lexicale du patois guichetier, de pères si hâtivement diagnostiqués démissionnaires qu’on n’estime pas utile de se renseigner sur leur situation affectivo-résidentielle. Il apparaît en effet que monsieur Ocatarinetabella­tchitchix n’a pas eu le plaisir d’une intrusion administrative. Personne n’est venu lui demander si sa compagne (que nous appellerons Capitaine Haddock** pour simplifier) vit sous le même toit. En l’occurrence ce n’est pas le cas, cependant le Capitaine Haddock s’est vu décerner l’AOC « belle-mère ».
Après de longues tractations, madame Dang Dang obtient que soit appliqué aux deux parents le même traitement, et attribué bilatéralement à ceux qui partagent leurs vies le vague terme d’« ami-e ». Tout est bien qui finit.

Et si on arrêtait d’embêter les mouches ? direz-vous. Si on laissait les autorités compétentes tatouer des codes-barres sur le cheptel pour rationaliser la traçabilité de nos pagailles affectives ? Eh bien madame Dang Dang n’est pas d’accord. Elle pense que vider les mots de leur sens est dangereux : songez à « démocratie », à « socialiste », à « compagnie », à « républicain », à « sécurité »… Relisez 1984. Allumez la télé.

Gianluigi Wrzyszcz et Madame Dang Dang


* En toute rigueur, nous ne devrions pas l’appeler « madame » mais « mademoiselle », car elle n’est pas mariée ; cependant, cette distinction désuette impliquant la virginité extra-matrimoniale semble contredite par la présence d’un rejeton. À moins que la mère Dang Dang, vingt siècles et des brouettes plus tard, soit elle aussi pleine de grâce. Mais pour éviter de devoir caser dans le formulaire municipal dont il ne va pas tarder à être question un papa Joseph, un archange Gaby (« Tu veux qu’j’te chante la mère ? »), voire un Dieu le père Soi-même, nous ne retiendrons pas cette éventualité. Madame, donc.
** Par souci d’anonymat, les noms ont été modifiés.
*** Mescladis : n.m. (occitan) (familier), imbroglio, bazar.