En boucle « On le laisse ici, faut pas l’amener à la maison le sable »

À écouter au casque

À la fonderie Gillet, le sable est partout. Il s’infiltre dans les plus minces recoins, glisse, s’immisce. Il va parfois même jusqu’à enrayer les rouages des machines à laver quand on ne souffle pas suffisamment ses bleus de travail en quittant l’usine. Dans sa circulation, il côtoie différentes mains, différentes machines. Il est piétiné, broyé, mélangé, malaxé, tassé, pressé, compacté, noyauté… Réfractaire, il l’est, ce qui l’encourage à ne pas reculer devant la coulée. Il est calciné, cassé, benné ou recyclé. Et quand il repart en boucle dans la chaîne des machines, c’est parfois pour une décennie.

Création sonore réalisée à partir des sons de machines enregistrés à la fonderie Gillet et de la voix de Pascal, coopérateur. Merci aux coopérateurs de la fonderie qui auraient eu plus besoin d’une bonne pause-café que d’un enregistrement.


 

La fonte des classes

Le 18 novembre 2014, les salariés de la fonderie Gillet ont récupéré leur usine et créé une société coopérative ouvrière de production (SCOP). La création d’une SCOP ne se limite pas à l’appropriation collective des moyens de production de son entreprise. C’est aussi, plus largement, une remise en cause de nos conditions d’existence et de notre relation au travail. Rencontre…

Le vieil atelier de la fonderie Gillet surplombe le Tarn, dans le quartier du Castelviel. L’ambiance y est toute particulière pour les apprentis que nous sommes : cris stridents des scies, coups répétitifs de la presse qui tasse le sable noir dans les moules, chaleur des fours, éclats du métal en fusion. Fabriquer les noyaux, réaliser les moules, fondre le métal et couler les pièces, telles sont les tâches quotidiennes des ouvriers de la fonderie.  Chacun ici vaque à sa tâche sans stress apparent, sans s’interrompre lors de notre passage. Nous ne sommes pas dans les hauts fourneaux modernes de chez Arcelor Mital, mais dans la pratique artisanale, manuelle du métier de fondeur aux  techniques  qui n’ont pas, et c’est plutôt rare dans l’industrie, beaucoup évolué. En face, dans l’atelier usinage l’atmosphère est plus calme, plus « industrielle ». Les ouvriers aux manettes des tourneuses, fraiseuses automatiques ou manuelles sculptent les pièces avant livraison.

L’histoire de la fonderie n’est pas toute jeune. Fondée en 1687 par Gillet, un artisan fondeur de Besançon, elle fabriqua successivement des épingles, des canons sous la Révolution, des cloches et plus récemment des pièces de maintenance pour les métros, les trains et les TGV ou bien encore des pompes à eau pour les camions de pompiers. « On fabrique même des boîtes de vitesses pour un passionné  d’Alpines », rajoute Jacques, le nouveau directeur. « On coule des petites et des moyennes séries », nous indique Michel, le responsable de l’atelier fonderie, « tout ce qui est non-ferreux, aluminium, bronze, bronze-alu ».

En juin 2014, la fonderie familiale est mise en liquidation. Pour Kévin, de l’atelier usinage, « il y avait des problèmes depuis un moment. Très peu d’investissements avaient été faits. On n’était pas au courant de tout mais on s’en doutait un peu. » Un nouveau repreneur ? Les ouvriers savaient qu’aucun ne viendrait reprendre la boîte. Et puis, Cyrille Rocher, le responsable des SCOP Midi-Pyrénées, vint leur exposer, dans le cadre de la procédure, la possibilité de reprendre leur entreprise. « On ne connaissait pas les SCOP…  mais après son intervention, les mentalités ont évolué. On était au pied du mur », précise Kevin.

Au même moment, Jacques, la cinquantaine, un ancien cadre de la maintenance aéronautique, est intéressé pour reprendre la boîte. Mais il n’a pas les financements nécessaires : « Dix jours, c’était trop court pour trouver l’argent. Je voulais pas de fonds de pensions, ils cherchent des retours sur investissement de 16 %. On peut bosser 50 heures par jour, ce sera pour eux ! » Fatigué par les règles du jeu des grands groupes industriels dans lesquels il a roulé sa bosse, il voit alors d’un bon œil le montage financier des salariés. « On s’est réunis autour de la table et on a décidé d’avancer ensemble », précise-t-il. Les convaincre ne fut pas très long, car les ouvriers ne souhaitaient pas assurer eux-mêmes la direction, ne se sentant pas suffisamment compétents.

Les anciens, près de la retraite, n’ont pas voulu tenter l’aventure. « Une dizaine de salariés sont partis des ateliers, c’était une des conditions pour que l’entreprise reparte »,raconte Kévin. Et pour certains, la décision fut difficile à prendre. « Au début, je voulais pas », nous raconte Marco, ébarbeur. « J’avais aucune connaissance de ce milieu-là. Et puis investir 5000 € ! J’en ai parlé à mon entourage, à la famille, j’ai regardé sur Internet. J’ai pas eu le choix : l’intérim c’est précaire, et puis à quarante-huit ans sur Albi! C’est beaucoup plus touristique qu’industriel. Je garde mon emploi, on prend des risques. »

C’est donc pour garder leur boîte et leur boulot que 26 ouvrières et ouvriers de la fonderie Gillet ont sorti 5000 €, puisés dans les indemnités de licenciement ou prêtés par le conseil général du Tarn. Le mois de décembre a été difficile : machines qui tombent en rade, retards des AGS (régime de garantie des salaires) pour payer les salaires, pas de trésorerie. Difficile dans ce cas de mettre du gasoil dans la bagnole ou de payer un billet de train pour venir bosser ; sans parler de Noël et les cadeaux des minots à acheter. Malgré les tensions, les coopérateurs ont su faire le dos rond jusqu’à fin janvier pour reconstruire leur boîte.

Quelques anciens viennent prêter main-forte… Manuel, immigré portugais, le béret vissé sur la tête, est resté trente-trois ans dans l’entreprise. Il est parti à la retraite en 2014, mais a bien voulu revenir deux jours par semaine pour transmettre son savoir-faire dans la réalisation des moules. « Ils sont courageux et travailleurs, mais le problème est le savoir-faire », nous dit-il. Car bien réaliser son moule et son noyau permet de fabriquer une pièce parfaite. Dans le cas contraire, il faut tout recommencer. Et ce n’est pas dans l’unique école de fonderie que le  métier s’apprend, mais bel et bien par une longue pratique dans les ateliers. Selon Jacques, il y a un véritable problème de formation de fondeurs en France et recruter s’avère bien difficile.

L’expérience de l’autogestion est une découverte toute nouvelle pour les apprentis coopérateurs. Mais n’allez pas leur dire qu’ils sont devenus des patrons ! « On le voit autrement. Dans la tête, on est des ouvriers, on ne se prend pas pour des dirigeants », lâche Kévin, avant d’ajouter : « C’est plus agréable de venir bosser. On vient plus travailler pour un patron, on vient travailler pour notre entreprise. »

La structure de l’entreprise est restée la même. La direction prend les décisions stratégiques, les chefs d’atelier s’occupent des ateliers et les ouvriers continuent de fondre et d’usiner. Les salaires sont variables en fonction de l’ancienneté et des compétences.  Pour Kévin, « une personne qui a un poste avec beaucoup de responsabilités, il gagnera plus, c’est normal. Mais maintenant, on connaît le salaire de tout le monde ». Les décisions importantes liées au processus de production sont cependant prises entre tous les coopérateurs. Les besoins et les expertises remontent à la direction. Pour Jacques, c’est logique : « On est bien gentils dans nos bureaux, mais qui a l’expertise? C’est pas moi ! »

Ce qui a profondément changé, c’est la nature des relations entre tous les ouvriers. Pour Marco, « avant, c’était “tous à son poste” et tu te démerdes. Aujourd’hui, on s’est tous rapprochés. La communication est beaucoup plus importante. C’est plus sympa de venir travailler ». La reprise en SCOP a profondément modifié leur relation au travail : depuis décembre, les heures de boulot s’empilent, les visages sont tirés, mais dans la tête ce n’est plus la même chose, le travail n’est plus appréhendé de la même façon. « Ça change le rapport qu’on a avec le travail. Quand on a un problème, c’est à nous de nous retrousser les manches! » nous dit Kévin. L’expérience a permis aussi de libérer la parole, même si ce fut difficile au début. « Les gars ont jamais eu droit au chapitre. Quand on leur a donné la parole, ils avaient peur de la prendre », confirme Jacques. Aujourd’hui,  les ouvrières et les ouvriers donnent leur avis, émettent des suggestions et proposent leurs idées d’amélioration. Le passage en SCOP a aussi transformé la vie en dehors du boulot. Jean-Michel n’y va pas par quatre chemins : « Déjà, on a la tête sur les épaules, comme on dit, on n’a pas la grosse tête. Je le vois un peu dans ma vie de famille. Il y a une chose que j’ai remarquée, ma femme l’a remarquée aussi, d’ailleurs : avant, je faisais la vaisselle et je la finissais pas. Maintenant, j’essaie de finir ce que j’ai commencé. Voilà, ça, c’est ce qu’on fait tous les jours au boulot : on commence un travail, on essaie de le terminer et on fait le maximum pour y arriver. On essaie de faire ça. À la maison, pour la vie de famille, on essaie de faire ça pareil. » Pourvu que ça dure !

Jean-Pierre Cuq et Boris Vézinet

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