Discours de la méthode

Photo : Laynick

Après plus d’un mois de mobilisation, la semaine sur les ronds-points et les samedis dans les rassemblements, plus de 600 Gilets jaunes se sont retrouvés le dimanche 23 décembre à la salle Bérégovoy de Carmaux, pour répondre à une question simple : et maintenant, comment on s’organise ?

Sur la place, devant la salle, de nombreuses personnes sont déjà là. Chasuble jaune sur le dos, un café dans une main pour se réchauffer, les Gilets jaunes présents discutent, poursuivant ainsi les débats qui animent les ronds-points depuis plus d’un mois. À l’entrée de la salle, un service d’ordre peu engageant fouille les sacs de manière très professionnelle mais peu diplomate. À l’intérieur, à ma grande surprise, la salle est pleine. La présence nombreuse de retraités est frappante. L’assemblée réunie attend avec impatience l’ouverture des débats.

Cette tentative de première assemblée générale hors-giratoire est à l’initiative des porte-parole des ronds-points de l’Hermet (Lescure d’Albigeois), de la Croix de Mille (Carmaux), de la verrerie ouvrière d’Albi ainsi que de deux Gilets jaunes de Marssac et d’Albi, avec l’objectif de remettre au centre les questions de la représentativité et de la démocratie au sein du mouvement.

L’assemblée commence par un extrait du discours à la jeunesse albigeoise de Jaurès. On est à Carmaux. Une ville où l’histoire des luttes sociales et syndicales résonne encore dans les mouvements actuels. Une histoire relayée par le représentant du rond-point de l’Hermet (rebaptisé « fort Hermet »), qui souligne le passé de ce lieu et la lutte des mineurs en 1991. Contrairement à ce que peuvent dire certains sur l’absence de culture politique du mouvement, ici, les Gilets jaunes n’ont pas oublié l’histoire du mouvement ouvrier.

Le micro circule, la parole est prise. De mai 68 pour les plus vieux aux problématiques des campagnes, en passant par les salaires et la place du citoyen… sans oublier la situation des anciens dans la société : tout est déballé sans contraintes ; chacun évoque ses colères, ses difficultés, celles de ses voisins, de ses parents, la galère, les poches vides, l’avenir du gosse mais aussi la joie d’être ensemble. Sans oublier la répression policière : « je trouve inadmissible qu’on ne puisse pas manifester sans se faire frapper par les CRS » osera même une gamine de 11 ans, nullement impressionnée par l’auditoire. La salle écoute, applaudie, l’émotion est vive.

Quelles structures pour le mouvement ?

Se pose alors la question de l’organisation. Faut-il des représentants, une coordination ? Dans l’assemblée, l’idée laisse perplexe. D’autant que les porte-parole départementaux, désignés le 16 décembre dernier à Graulhet par des représentants de certains ronds-points, ne font pas l’unanimité car trop peu représentatifs : « Quelqu’un a voté pour ces porte-parole ? » demande un Gilet jaune. Personne ne lève la main. « L’objectif de cette assemblée était de remettre de l’horizontalité dans le mouvement », m’expliquera par la suite un des initiateurs de cette journée.

Un long tour de parole est alors organisé. Très vite l’idée de confier la représentation du mouvement à quelques personnes est balayée par ceux qui se succèdent à la tribune : « On se retrouve comme dans les combats au niveau des entreprises avec des problèmes de syndicats. On s’aperçoit actuellement que quand il y a une grogne, une volonté d’en découdre avec les injustices […], on se trouve avec des personnes qui ont été élues, d’une certaine manière, en haut d’un syndicat, et qui font un jeu, que je ne dirais pas nauséabond, mais qui font vraiment un jeu bizarre, qui va pas dans le sens des gens qu’ils représentent. Donc à ce niveau-là, je me pose exactement la même question avec les Gilets jaunes. Est-il vraiment important d’avoir des gens qui vont devenir les porte-parole et qui ne pourront pas être forcement contrôlés par tout le monde ? […] Donc, si on commence à mettre des têtes et des représentants trop ancrés et qui nous sembleront un peu indéboulonnables parce qu’ils auront leurs petits réseaux, eh bien au final, ils seront super manipulables, des gens contre lesquels on est en train de râler au final. »

La question de la représentativité au sein des Gilets jaunes, révèle une des caractéristiques de ce mouvement : la transformation du citoyen lambda d’une démocratie parlementaire, en une sorte de citoyen moteur d’une démocratie participative. « Le pouvoir a tendance à corrompre. Alors si l’on doit s’organiser – et personnellement j’aime autant – il faut faire attention car dès que quelqu’un a un mandat, il a tendance à en abuser. Sauf s’il est révocable. Mais révocable rapidement », insiste un autre participant, applaudi par l’assemblée.

Le débat se poursuit autour de la création d’une sorte de délégation chargée de coordonner et de relayer les informations, collecter les revendications à l’échelle du département mais aussi, comme l’avancent certains, dans l’idée de créer des groupes de travail pour faire émerger des revendications légitimes. « Ce que je vois sur le rond-point, c’est des gens qui ont des compétences, des gens qui savent faire des choses, interpelle une femme à la tribune. Il y en a des gens, de suite, qui se sont mis en avant parce qu’ils sont calés en logistique. Y’a des gens qui sont calés en communication. Y’a des gens qui ont plus de connaissances, qui ont des réseaux, qui peuvent faire appel à d’autres personnes et tout ça, c’est important. Tout ça, c’est nous. Ce n’est pas des représentants, tout ça c’est nous. Nous, on sait le faire. Parce que tous, ici, vous avez eu des métiers qui font que vous avez acquis plein de compétences […]. La délégation va permettre de créer des groupes. […] Des groupes de personnes âgées qui vont savoir de quoi elles parlent. […] Il y a des gens au RSA, y’a des handicapés, tous ces gens-là, on n’en parle pas. Tous ces gens-là sont capables de se mettre ensemble dans des groupes de réflexion. Et ces groupes de réflexion, forcément, vont amener nos revendications. Et elles seront beaucoup plus claires parce que générées par des gens qui s’y connaissent. Un représentant, il ne va pas pouvoir tout défendre. »

Un Gilet jaune de Réalmont propose même de faire des réunions hebdomadaires sur chaque rond-point et « tous les 15 jours, ce genre d’assemblée citoyenne », tout en reconnaissant, lucide, que « pour l’organisation on n’en est qu’aux balbutiements. On en a peut-être pour des décennies. Ça fait belle lurette qu’on a des mecs en face et il ne faut surtout pas désespérer. »

Après trois heures de débat, l’assemblée procède au vote. À une écrasante majorité la création d’une coordination est retenue, permettant avant tout de créer une base commune suffisamment légitime pour structurer le mouvement. Cette assemblée a montré ainsi la capacité du mouvement des Gilets jaunes à s’organiser localement et à proposer des solutions collectives à une transformation de la société. Une expérience sociale qui, à l’image des manifestations, passe par une surprenante méthodologie autogestionnaire. Pourvu que ça dure.

Nicolas Rigaud

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