De l’asile à l’exil

Dessin : Vincent

Ils sont arrivés le 12 décembre au centre de vacances de Réhoboth, sur les hauteurs de Saint-Antonin-Noble-Val. Ils s’appellent Siddique, Nizar, Aladine ou Misbahullah. Ils sont soudanais, afghans, pakistanais, iraniens ou irakiens. « Ils » ce sont dix-sept réfugiés, des jeunes hommes exclusivement, venus de « la jungle de Calais (1) ».

Contrairement à ce qu’on croit, les « migrants » (selon le terme improprement employé par les médias) – ou, plus exactement, les réfugiés qui se sont regroupés à Calais – ne veulent pas tous aller en Angleterre. S’ils se regroupent dans cette ville portuaire, c’est aussi parce qu’ils y trouvent des compatriotes, des renseignements, des interprètes, des facilités pour les papiers et les démarches administratives. Ce bidonville est une ville où les migrants se rassemblent par nationalité, s’entraident, se renseignent. Bref, ils s’organisent.

Les dix-sept hommes hébergés à Saint-Antonin sont restés peu de temps à Calais, entre quatre et vingt jours, et quand on leur a dit qu’un car était en partance pour le Tarn-et-Garonne, ces ruraux y sont montés, sans trop savoir où ils allaient. À leur arrivée, d’abord méfiants, ils ont été surpris par l’accueil, chaleureux. Enfin au chaud, dans des draps propres.

Une centaine de bénévoles se sont proposés pour les prendre en charge. Beaucoup d’Anglais parmi eux, ce qui est bien pratique, car quelques réfugiés parlent la langue de Shakespeare, et peuvent ensuite traduire pour leurs camarades qui ne connaissent que celle de leur pays. Rapidement, une quinzaine de volontaires s’organisent pour donner des cours de français, quatre heures par jour. D’autres s’occupent des vêtements, ou proposent des activités diverses et variées comme le foot, la randonnée ou l’escalade.

La préfecture du Tarn-et-Garonne, à travers l’Union départementale des associations familiales, a financé l’embauche d’une animatrice de jour, de deux veilleurs de nuit pour surveiller les locaux, et d’une cuisinière, ainsi que les frais de nourriture et la location des bâtiments. Jusqu’au 15 mars, date à laquelle le centre de vacances a été restitué. Depuis, les réfugiés sont hébergés dans un gîte à Verfeil-sur-Seye.

Les autorités ne s’attendaient pas à accueillir des demandeurs d’asile, pensant sans doute, comme tout le monde, qu’ils retourneraient à Calais, en route pour l’Angleterre. Anaïs, l’animatrice, et son équipe ont essayé de convaincre le préfet de laisser les réfugiés dans les environs, où ils sont bien pris en charge, plutôt que de les disperser dans différents CADA (centre d’accueil des demandeurs d’asile). Il aurait fallu, pour cela, non seulement l’accord des autorités, mais en outre un accompagnement pour l’obtention du statut de réfugié, car les démarches, longues et compliquées, demandent une bonne maîtrise du droit et des rouages de l’administration. Las, l’administration ne l’a pas entendu de cette oreille, et les dix-sept réfugiés vont être éparpillés dans plusieurs CADA. Ce qui est dommage, dit Anaïs, c’est que cela s’est fait sans aucune concertation. Ainsi, le plus fragile du groupe se retrouve envoyé tout seul à Épernay, alors qu’ils sont dix à être dirigés sur Mulhouse. Les autres sont dans différents CADA de la région. Mais qu’à cela ne tienne, ils reviendront. Dès qu’ils auront les papiers. Les deux premiers à les avoir obtenus s’installent d’ailleurs à Verfeil.

Pour Anaïs, qui n’a pas ménagé ses efforts pour la prise en charge de ses invités, le point le plus positif est l’accueil que la population a réservé aux réfugiés. Outre la centaine de bénévoles, six cents personnes se sont déplacées à la soirée de soutien organisée dans le village, et lors des sorties dans Saint-Antonin l’accueil est toujours agréable et chaleureux. Seuls quelques mauvais coucheurs se sont permis des commentaires sur Facebook, mais ils ont rapidement été marginalisés. Les réfugiés le ressentent d’ailleurs, ce qui explique leur désir de s’installer dans le coin. Contrairement à l’impression que l’on retire des grands médias, il y a dans ce pays, et particulièrement dans ce petit village blotti au bord de l’Aveyron, un élan de solidarité qui fait chaud au cœur.

Il y a quelques semaines sont arrivés à Lacaune une trentaine de réfugiés. Les Saint-Antoninois leur ont rendu visite, pour les rassurer et partager leur expérience. Souhaitons que l’accueil des montagnards soit à la hauteur de celui des habitants du noble val.

Jean-Pierre Cuq


NOTES :

(1) Voir l’article « La forêt de Calais et ses faux-amis »