Croiser des chemins

Photo : Charlotte Lambert

Jeudi 12 janvier, je me rends au Collectif d’accueil avec toit (CAAT), 18 rue Lavazière à Albi, pour découvrir ce lieu intrigant et une partie de celles et ceux qui le font vivre. Interview à plusieurs voix.

Voilà quelques mois que vous avez ouvert ce lieu, qu’est-ce qui s’y passe aujourd’hui concrètement ? 

Coquelicot : En fait, il y a trois espaces autour de cette grande cour. Ici, au CSA, Centre social autogéré, c’est plutôt un lieu d’accueil de soirées, d’ateliers. Par exemple, il y a de la boxe française, un atelier vélo avec Ciboulette, il y a eu des arts plastiques, une chorale également. Mais comme il n’y a pas eu assez de monde à la chorale, on s’est regroupés avec la chorale La Ferme  de la Renaudié, qui écrit des textes de lutte contre l’implantation d’un Leroy Merlin aux abords d’Albi.

Il y a une partie du lieu dédiée à un magasin gratuit qui permet de faire circuler de la nourriture issue de récup et des habits. Jusqu’au 24 octobre, on était très occupés par les risques d’expulsion, puis ce jour-là on a obtenu la trêve hivernale. Depuis, on a pris plus de temps pour organiser des événements. Le 18 du mois, il se passe quelque chose, puisqu’on se trouve au 18 rue Lavazière. Mais pas seulement. Il y a eu plusieurs festivités : le 11 novembre par exemple, on a accueilli l’association 4ACG et les mécanos de la solidarité pour la projection de leurs films Trouffion et Retour d’Algérie. Cette asso revient sur la guerre d’Algérie et raconte ce qui s’y est réellement passé. Elle a été créée par des gars envoyés en Algérie qui ont décidé de témoigner et qui envoient désormais le montant de leur pension pour soutenir des projets là-bas. Ils s’y rendent régulièrement, avec leurs amis, leurs soutiens. Rémy Serres était présent pour témoigner.

Wil : Ces personnes n’avaient pas trouvé d’espace pour accueillir l’événement. C’était une manière singulière et symbolique de se retrouver pour le 11 novembre. Ici, c’est aussi un lieu qui permet d’accueillir des associations du coin pour leurs réunions, leurs activités. On essaie de l’ouvrir aux gens de l’extérieur. On voudrait bien aussi aller vers du jardinage collectif. Dans la cour, on pourrait mettre des bacs, et dans le quartier, des récupérateurs de compost. Pour faire ça, il nous faut encore travailler pour agir avec les gens du quartier.

Armand : C’est vrai qu’on aspire vraiment à ce que plein de gens viennent, se retrouvent ici, proposent des ateliers, y participent, mais ça n’est pas toujours facile. Les ateliers, pour l’instant, vivent comme ils peuvent. En plus, il y a eu Noël, les uns et les autres qui partaient, et la nouvelle du procès de janvier. Ça a fait retomber le soufflé. Et franchement, ça peut retomber en un rien de temps alors que pour le faire prendre, il en faut !

Donc là, il s’agit du CSA, mais il y a aussi de l’hébergement sur le lieu ? 

Coquelicot : Absolument. Il s’agit du CHA, c’est le Centre d’hébergement autogéré. Il y a près de quarante personnes qui sont hébergées. Les parcours de vie sont très différents, il y a des gens de la rue et des migrants.

Wil : Concernant les migrants, ce ne sont pas des Syriens – à qui on pense beaucoup en ce moment en employant ce terme. On est souvent habité par l’image de ceux qui arrivent après avoir participé à une révolution chez eux. Là, c’est plutôt d’autres raisons qui les ont poussés à partir, des motivations économiques ou encore des problèmes d’accès aux soins dans le pays d’origine.

Ciboulette : Il y a des personnes de plein d’origines différentes : un couple de Nigérians, une famille d’Angolais, un Algérien, des Maliens, des Roms albanais… À l’ouverture, il y a eu deux familles pendant un mois, puis la nouvelle s’est répandue et les gens sont arrivés les uns après les autres. Là, on est quasi complet, il n’y a plus de place !

Wil : En fait, ça les arrange bien la préfecture, le boulot qu’on fait, ça « nettoie les rues d’Albi » !

Autogérer ces deux lieux, qu’est-ce que ça veut dire dans les faits ?

Wil : Ça veut dire que les décisions sur les orientations, sur l’organisation, sur la gestion du lieu se pensent, se discutent, se tranchent ensemble. L’AG du CAAT a lieu le dimanche. Elle est très ouverte. C’est une sorte de restitution des rencontres hebdomadaires spécifiques du CSA et du CHA Concernant le centre social, on se réunit le mercredi soir. Bon, les réunions ne sont pas très fréquentées. On y cause de choses assez variées, notamment logistique et matériel. On bricole, on bidouille.

Armand : On pense aussi les événements à venir.

Wil : Le lundi soir a lieu la réunion du centre d’hébergement. Là encore, ça n’est pas facile. Les réunions sont laborieuses. Il y a clairement un problème de langue. Mais pas seulement. Les habitants ont du mal à venir, notamment à mettre sur la table les problèmes de cohabitation qu’ils rencontrent. On a vraiment envie de ne pas faire de différence entre migrants et gens de la rue, mais en réalité, les parcours sont variés et la cohabitation pas aisée.

Coquelicot : Ça n’est pas simple, entre autres parce que la plupart d’entre eux subissent l’aspect collectif du logement. Côté CHA, c’étaient les anciens bureaux des chefs, ils servent de piaules. Quant à la cuisine, elle est collective. Plusieurs préfèrent manger dans leur chambre. Au départ, on n’était pas tellement pour, mais on a fini par lâcher parce qu’on peut le comprendre, et que la réalité telle qu’elle se présente au fil des jours ici nous bouscule, nous fait réfléchir, nous fait nous adapter. Cette réalité ne colle pas toujours aux aspirations qui nous animaient avant l’ouverture. On n’avait pas pris le temps de parler de tout, quand bien même on l’aurait plus fait, la vie ici nous aurait surpris. On a agi dans l’urgence. Depuis, on a instauré un repas partagé tous les mardis soir, on essaie de le tenir. C’est un temps durant lequel peut s’initier une vie collective difficile à mettre en place par ailleurs.

C’est qui, ce « on » qui ne voulait pas que les personnes mangent dans leurs chambres ?

Coquelicot : Bah, disons les militants, ceux qui ont ouvert le lieu, nous, quoi. Au départ, on voulait vraiment impliquer les gens du centre d’hébergement, dans la mise en place des règles de vie par exemple, dans la gestion du commun. Mais c’est très compliqué.

Wil : On leur demandait de nous faire une liste de leurs besoins, niveau bouffe par exemple. On aurait rêvé une liste collective et peut-être faire le lien avec des produits locaux, conditionnés en gros, etc. Mais pour eux, c’est vraiment difficile de faire cette liste commune, ils préfèrent la faire seuls et recevoir leur colis individuellement afin de gérer la ressource à leur guise. Même le papier-toilette ne reste pas dans le WC, chacun le garde dans sa chambre. Bon voilà, ça nous bouscule, c’est vrai, mais c’est ainsi, ce sont de sacrées histoires de vie et, comme dit Coquelicot, des personnes qui subissent l’aspect collectif de l’hébergement.

Qu’est-ce qu’il y a d’autre qui vous bouscule dans cette aventure ?

Coquelicot : Le lieu est né de plusieurs aspirations différentes. Déjà, il y avait – comme ailleurs – le problème du logement, à Albi. C’était très difficile pour les familles de se loger, les CADA (1) n’avaient plus de place, les foyers d’urgence non plus. RESF2 est très impliqué ici. Habituellement, ce réseau d’assos ne s’occupe pas du logement, mais la situation devenait tellement intenable que ses militants songeaient depuis longtemps à cette nécessité d’ouvrir des lieux pour permettre l’hébergement. Par ailleurs, plus ou moins en lien, il y a eu la période des Nuits debout où l’on s’est retrouvés à plusieurs. Quand elle s’est terminée, on s’est dit qu’il fallait qu’on trouve un lieu pour continuer à se réunir, à réfléchir ensemble, à causer, à agir, d’autant qu’à l’approche de l’été, et avec l’arrivée des touristes, la mairie a commencé à nous faire savoir que nous n’étions pas les bienvenus sur la place publique. Les deux besoins se sont rencontrés, et ici ça permet vraiment cette cohabitation entre le centre social et le centre d’hébergement. Il y a des liens qui se tissent entre tous ceux qui fréquentent le lieu. D’ailleurs, ceux qui nous convoquent au procès, Enedis (nouvel ERDF) et la structure foncière Sofilo, nous reprochent d’instrumentaliser la misère sociale, les problématiques de logement des migrants et des sans-abri, pour faire du festif et tenir des rendez-vous anarchistes. Ils stigmatisent cette appartenance politique.

Armand : En fait, plusieurs sites libertaires ont écrit des articles sur le lieu et les initiatives qui s’y déroulent, du coup l’huissier s’en est saisi pour nous reprocher nos aspirations politiques. Or, les communiqués de presse des autres médias ne figurent pas dans le dossier.

Coquelicot : Après, pour en revenir à nos aspirations, on se heurte parfois dans la manière dont on souhaite s’y prendre. Il y a celles et ceux qui se sont engagés dans l’occupation pour faire pression sur l’État afin que celui-ci réagisse, se bouge et fasse enfin son travail. Du coup, le lieu n’a pas une vocation à se pérenniser. Et puis il y a les autres qui pensent que l’État ne fait effectivement pas son boulot, qu’il n’est pas « la solution » mais le problème, et donc qui souhaiteraient que celui-ci laisse celles et ceux qui sont motivés agir à leur manière. Ainsi, le lieu pourrait se penser dans la durée. On rencontre aussi des divergences sur la manière dont on envisage l’accompagnement des familles, la manière dont on agit ou pas quand il y a des débordements. D’ailleurs l’équipe des militants s’est renouvelée. Au gré du quotidien, certains sont partis, d’autres sont arrivés.

Wil : L’autogestion fait débat, et même pour ceux qui en sont convaincus, on n’est pas toujours en phase sur la manière de s’y prendre, avec des aspirations plus ou moins autoritaires.

Quelles suites vous envisagez pour cette aventure ?

Wil : Que le monde extérieur se familiarise avec le lieu et se l’approprie de plus en plus. Qu’il puisse servir d’interface à la convergence des luttes.

Armand : Que les ateliers s’étoffent. Tiens, le monsieur d’Angola a déjà proposé des cours sur l’histoire de son pays, il est chaud pour recommencer et nous, bien intéressés ! D’autant que c’est le seul du CHA à proposer un atelier ici. Pour moi, le festif, c’est sympa, mais c’est au service du politique, c’est pour faire venir du monde, pour rendre l’endroit convivial et cheminer vers des temps de discussion où l’on réfléchit sur le monde, où l’on s’organise.

Ciboulette : Le CAAT résulte de la misère affective et la contrecarre. Dans les rues, il ne se passe plus rien, car dès qu’il s’y produit quelque chose l’État réprime, contrôle. Dehors, tout a une visée marchande. C’est pour faire face à cette misère sociale qu’on a réagi, qu’on s’est engagés dans l’aventure. Et vivre comme ça, ça apporte beaucoup, ça change la vie, lui donne du sens. J’espère qu’on sera encore plus nombreux, que d’autres vont nous rejoindre. Le lieu le permet, il y a plein de choses possibles. Par exemple, si on est plus nombreux, on peut faire plus de récup dans les poubelles des magasins, pour nourrir plus de monde encore !

Propos recueillis par Claire Kachkouch Soussi


NOTES :

(1). Centre d’accueil des demandeurs d’asile en France.
(2). Réseau éducation sans frontières.

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