« Comme les tomates dans le potager »

Photo : Julien Vittecoq

70 familles tchétchènes vivent aujourd’hui à Albi. Les premiers réfugiés sont arrivés en 1999 quand éclata la deuxième guerre de Tchétchénie. Les autres ont fui la dictature de Ramzan Khadirov, placé à la tête du pays par Poutine en 2007. Ils ont traversé l’Europe d’est en ouest pour se retrouver devant les portes de la préfecture du Tarn et demander l’asile. Depuis plus de quinze ans, une coopération franco-tchétchène s’est mise en place pour accueillir et aider les réfugiés, mais aussi, et c’est essentiel, rapprocher les deux cultures, sans oublier la fête, propice à la rencontre et à la compréhension de l’autre.

En 1999, un collectif d’associations (1) se crée à Albi pour dénoncer la guerre et les crimes de l’armée russe en Tchétchénie (voir encadré ci-dessous). Pour Charles (2) , « au début, le collectif a eu à soutenir des Tchétchènes pour l’obtention des papiers et la plupart étaient vite régularisés. Le collectif s’est aussi constitué pour pousser le gouvernement français à faire pression sur la Russie et informer la population sur ce qui se passait là-bas ». Certaines familles de réfugiés ont intégré très rapidement le collectif pour faire connaître leur culture et montrer que, malgré l’exil, elles étaient là, bien vivantes. Cette mixité permit de nombreuses fêtes franco-tchétchènes : « C’était extraordinaire, énormément de Tchétchènes venaient de partout, c’étaient les seules fêtes tchétchènes de France, se rappelle Carine (également membre du collectif), c’était pour eux une façon de se retrouver. » Mais rapidement, les conditions pour obtenir le droit d’asile se dégradent, poussant certains nouveaux réfugiés dans l’illégalité.

Dublin II et la clandestinité

Adopté en 2003, le règlement Dublin II change la donne pour les demandeurs d’asile. Ils doivent désormais faire leur demande dans le pays de l’UE qui les a laissés entrer. Dans le Tarn, la situation des réfugiés tchétchènes se complique. En 2008, trois familles sont dans le viseur de ce nouveau règlement : « Ils étaient entrés en Europe par la Pologne, où ils furent contrôlés au sortir des trains ; leurs noms et leurs empreintes étaient relevés et diffusés à tous les pays signataires de Dublin II », raconte Charles. Lors de leur demande d’asile à la préfecture d’Albi, ils ont subi un contrôle d’empreintes au commissariat de police ; la consultation des fichiers a fait le reste : les demandes d’asile sont rejetées. La France avait alors six mois pour les expulser vers la Pologne, où ils pouvaient déposer leur demande. Tous les mois, ces familles devaient signer un acte de présence à la préfecture, redoutant à chaque fois l’expulsion. « S’ils ne cherchaient pas à fuir ou s’ils n’étaient pas expulsés dans les six mois, ils pouvaient faire une demande d’asile en France. Par contre, s’ils ne s’étaient pas rendus aux convocations, ils étaient considérés comme clandestins. Ils ne pouvaient faire une demande d’asile en France qu’au bout de dix-huit mois », précise Charles. Pour une de ces familles, une demande officielle d’étranger malade fut acceptée, la mettant à l’abri d’une probable expulsion. Pour les deux autres, le retour en Pologne n’était tout simplement pas envisageable. Carine nous l’explique : « Pour les Tchétchènes, les conditions d’accueil ne leur donnaient pas envie de repartir dans les camps de réfugiés, d’autant plus que ces camps étaient infiltrés par des membres de milices tchétchènes pro-russes ; ils avaient la trouille de retourner là-bas. »

Face à cette demande, le collectif décide alors de « les cacher un petit moment, mais ce petit moment s’est transformé en 15 mois de clandestinité », raconte Charles. La tâche fut difficile pour le collectif qui n’était pas formé à planquer des familles aussi longtemps. Les échanges par téléphone, par mail étaient proscrits. Les trajets en voiture étaient toujours un moment délicat, source d’un stress important : « Les déplacements, c’était la hantise des familles, là on conduisait très bien », se souvient Carine. Recherchés par la police, les nouveaux clandestins ont été planqués grâce à l’aide de 22 familles du Tarn et de ses environs.

Jean et Bernadette ont ainsi hébergé chez eux, pendant deux mois, un couple et ses deux enfants en bas âge. Pour Jean, c’était une évidence : « Quels que soient les dangers encourus, nous on risquait pas notre peau, on appliquait juste nos idées. » À l’époque, les peines pour « délit de solidarité » pouvaient aller jusqu’à 30 000 € d’amende et cinq ans d’emprisonnement. Ce couple se rappelle qu’au départ cette famille avait une certaine défiance envers lui, compréhensible quand on est trimbalé de maison en maison, sans savoir de quoi sera fait le lendemain. D’autant plus que, selon Bernadette, « la campagne, c’est pas très sécurisant, la fuite n’est pas vraiment possible, contrairement à la ville où tu peux prendre rapidement un train ou un bus ». Les enfants subissaient durement cette situation. « Le petit était très marqué, se rappelle Bernadette. Dès qu’il y avait quelqu’un qui arrivait ou qu’une situation était anormale, il partait se cacher. »
Pour Robert, qui a accueilli une famille à deux reprises, les enfants étaient à protéger : « C’est eux qui subissaient le plus, ils n’avaient pas choisi cette situation. » Mais pour lui, pas question de les enfermer dans une prison à ciel ouvert, plutôt essayer de leur donner un semblant de vie normale : « Tout en faisant super gaffe, j’ai voulu qu’ils rencontrent des gens, qu’ils sortent. La première famille, je les ai emmenés à la foire du premier mai, mais aussi à une transformation de canards gras que je faisais avec des amis. La mère cuisinait, elle était super contente, son fils avait vu des gamins, il était heureux. » Comme Bernadette et Jean, Robert garde un très bon souvenir de cette période : « Tu te retrouves avec des gens qui sont pas de ton milieu, pas de ta vie, tu captes que dalle, en fait c’est comme un voyage, un voyage qui vient jusque chez toi. Ce petit geste, tu le fais pas pour toi, tu le fais pour que le monde dans lequel tu vis aille mieux. » Des instits ont aussi contribué à l’accompagnement de ces familles en fournissant des contenus pédagogiques pour que les enfants apprennent le français ; des toubibs, des dentistes acceptaient de les soigner clandestinement. Au final, après 15 ou 18 mois de planque, les familles ont pu déposer une demande d’asile. Personne ne fut expulsé.

Les Tchétchènes dans le tumulte de l’orthodoxie

Pour Idris, arrivé avec sa famille en 2001 (voir Aller simple), il était évident de « participer à ce collectif pour conseiller et guider les familles tchétchènes et faire le lien avec les Français ». Parallèlement, il s’implique dans l’association Sintar (3) , créée « pour ne pas oublier d’où on vient et pour que les Français comprennent qui nous sommes ». Idris croit à une vie digne pour les Tchétchènes en France. Mais après la guerre, l’exil, les Tchétchènes sont désormais confrontés, comme toute la société française, au fondamentalisme musulman. L’arrestation à Albi en février 2015 de cinq Tchétchènes (libérés au mois d’août dernier), soupçonnés de transferts de fonds suspects et de recrutement de djihadistes vers la Syrie, a profondément énervé, voire découragé Idris. Il se rend compte que beaucoup de travail reste encore à accomplir au sein de sa communauté, mais aussi en direction de la société : « Pour nous, c’est compliqué et dangereux. D’un côté, la secte. De l’autre, les Français qui nous reprochent ce qui se passe. Mais vous êtes touchés, les Allemands sont touchés par l’intégrisme. Nous aussi, c’est normal, on n’est pas meilleurs que les autres. » Idris veut continuer à se battre avec le Sintar et le Collectif Tchétchénie pour que les siens ne soient pas regardés de travers, que les réfugiés ne soient pas considérés comme des terroristes en puissance, et qu’ils puissent « avoir un présent et un futur ici ». « Les Français ont tous des origines différentes. La richesse, c’est la variété, comme les tomates dans le potager. »

Boris Vézinet


NOTES :

(1) Collectif de soutien aux familles tchétchènes (anciennement Collectif Tchétchénie Midi-Pyrénées), c/o MRAP, 25 ter rue de la Madeleine, 81000, Albi.
(2) Tous les prénoms ont été changés.
(3) Le Sintar a pour but, entre autres, de garder vivante la culture tchétchène et de la faire connaître aux gens de la région, ainsi que de créer des échanges entre cette culture, la culture française et d’autres cultures du monde.


Aller simple

Idris est tchétchène. Il est arrivé dans le Tarn avec sa femme, ses deux enfants et ses deux frères cadets, il y a quinze ans, pour fuir la guerre et la politique de la terre brûlée que les Russes accomplissaient méthodiquement lors de la deuxième guerre de Tchétchénie : « On n’avait plus le choix, ce n’était plus possible de vivre avec cette guerre, pour nous, pour les enfants. » Après avoir rejoint Moscou et trouvé un passeport, ils rallient Brest en Biélorussie, pour atteindre la frontière polonaise et la ville de Terespol. Au guichet, la police polonaise fait le tri. Idris et sa famille n’ont pas des têtes de touristes. Malgré leur demande d’asile, ils sont remis illico dans un train qui les conduit à Minsk, capitale de la Biélorussie. « On ne voulait pas rentrer en Russie. À Minsk, on a rencontré un Tchétchène avec sa femme enceinte. On a appris que la solution était de se grouper avec d’autres réfugiés et de retourner demander un asile en Pologne. » Ils seront 26, hommes, femmes, enfants, à rejoindre une nouvelle fois Terespol. Après une nuit au poste-frontière, la police consent à leur délivrer un permis transitoire de cinq jours. Idris, sa famille et le couple de Tchétchènes gagnent Varsovie : « Là, on s’est renseignés, et on nous a dit qu’on pouvait soit aller dans un camp de réfugiés sans certitude d’obtenir l’asile, soit aller à Berlin où nous aurions plus de chances, mais il fallait faire vite. »
Un passeur propose ses services pour les conduire en Allemagne. Il les emmène dans un village près de Slubice, d’où ils gagneront la rive de l’Oder, qu’ils traverseront à l’aide d’un bateau pour rejoindre l’Allemagne. Le soir, la mère du passeur qui les héberge dans l’attente de la traversée prépare une tisane spéciale pour endormir la fille d’Idris : « Elle nous a dit qu’il ne fallait pas qu’elle fasse du bruit, sinon nous serions pris. Petit à petit, on a commencé à se rendre compte de ce qu’on était obligés de faire. » En pleine nuit, par −15° C, ils traversent en courant les ornières gelées des champs, les forêts humides, valises à la main et gamine endormie dans les bras. « Il fallait à chaque fois aller à contresens de la police des frontières. Normalement, il n’y avait que quelques centaines de mètres jusqu’à la rive. Cette nuit-là, on a fait cinq kilomètres. » Arrivés sur la rive, une surprise les attend. Le passeur a oublié la pompe pour gonfler le zodiac. Fou de rage, Idris décide alors de gonfler lui-même l’embarcation : « Finalement, j’y suis arrivé. Un de mes frères m’a même bouché les oreilles pour améliorer la pression ! » De l’autre côté, ils montent dans un vieux minibus aux sièges arrière démontés : « On était tellement fatigués, on ne voyait plus rien, raconte Idris. Mais à ce moment, la femme enceinte a commencé à perdre du sang. On ne pouvait pas les abandonner mais, selon le passeur, en Allemagne il était impossible d’avoir une consultation chez un docteur ou de se faire soigner dans un hôpital sans risquer l’arrestation et l’expulsion. »
Le passeur leur propose alors de rejoindre la France, où habitent des amis à lui : « Il nous a dit qu’on pourrait être pris en charge et que la femme serait soignée. » En moins de deux jours, le minibus gagne l’Aveyron. « On est arrivés en pleine nuit, se souvient Idris, le lendemain il nous a déposés devant la préfecture de Rodez. Là, on nous a dit de rejoindre le CADA (4) d’Albi où on a été complètement pris en charge. » C’était le 8 janvier 2001. Les quelques jours qui ont suivi furent très durs : « On était complètement perdus, on était dans l’oubli, comme des extraterrestres. » Et puis Idris et sa famille ont dû accepter leur nouvelle situation, apprendre la langue, comprendre une nouvelle culture : « C’était très difficile, j’étais en guerre avec moi-même, il fallait tout faire vite, mais comment ? » Ils ont fini par être régularisés au titre de demandeurs d’asile. Aujourd’hui, un retour en Tchétchénie n’est plus d’actualité : « Au début, on pensait retourner là-bas, mais maintenant on a compris que c’est pas très facile car on a changé, on n’est plus les mêmes. Les enfants n’ont aucun intérêt là-bas. Mais de toute façon, on n’a pas le temps de penser à ça, il faut travailler, on a des crédits, il faut travailler pour rembourser les crédits, on a le nez dedans. Mais c’est une autre vie. Aujourd’hui, on est vivants. »

B. V.


NOTES :

    (4) Centre de demandeurs d’asile

En 1991, la Tchétchénie refuse de rejoindre la fédération de Russie et proclame son indépendance. En 1994, l’armée russe envahit la petite république du Caucase ; elle s’y cassera les dents. Un cessez-le-feu est signé en 1996, avec une promesse de négociation sur le futur statut de la Tchétchénie. Son président, Maskhadov, fraîchement élu, peine à contenir les chefs de guerre et leur désir de fonder une république islamiste dans le Caucase. En 1999, un attentat fait près de 300 morts à Moscou. La Russie l’attribue aux séparatistes tchétchènes, bien qu’il semble que cet attentat ait été directement orchestré par les services secrets russes. Pour Poutine, c’est l’occasion de « buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes » (sic). Il tiendra parole. Grozny, la capitale, est rasée par les bombardements, les soldats russes et les milices pro-russes se défoulent sur la population en toute impunité. Officiellement, la seconde guerre de Tchétchénie prend fin en février 2000, mais elle ne se termine réellement qu’en 2009. Depuis 2007, le pays est dirigé par Ramzan Khadirov, président à la solde de Poutine, qui pille le pays et n’hésite pas à éliminer physiquement toute forme d’opposition. Les deux guerres auraient, selon les sources, fait entre 100 000 et 300 000 morts sur une population de plus d’un million d’habitants. Plus de 100 000 Tchétchènes auraient fui leur pays pour rejoindre l’Union européenne.

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