Carcenac : l’étai de Vaour ?

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Zaza81

Vaour, village tarnais, est connu pour son festival d’été. Comédie théâtrale, clownerie de rue… l’« été de Vaour » étale une palette burlesque, tape dans tous les registres du comique et de la farce. Pourtant, il arrive parfois que la réalité s’invite au milieu d’un acte, et trouble la fête. Comme un technicien en grève, qui parvient à soutirer deux secondes de vérité au roman télévisuel. Deux secondes de champ, au bout d’une course folle, avant de se faire sortir par le service de sécurité… Un de ces événements fâcheux qui tirent les spectateurs de leur rêverie, au désespoir du raconteur d’histoires.

Ainsi le 3 août dernier à Vaour, Thierry Carcenac titillé en plein discours officiel par une troupe de mécontents. Dans la foule, ils ont déroulé une banderole : « Non au barrage ». Une partie des festivaliers a commencé à siffler copieusement le politique. L’épisode s’est même soldé par l’entartage du sénateur, un entartage au fromage frais, s’il vous plaît ! Mais sous le masque, le président du conseil départemental n’a pas ri. Silence gêné ; le gag n’a pas plu. Mais comment ! On ose perturber la bonne tenue de l’office ? Du côté des organisateurs et des élus, c’est la levée de boucliers. L’heure est grave, l’ambiance est lourde. Thierry aurait pu chuter, repartir mécontent et supprimer sa subvention à l’Été de Vaour. Les organisateurs du festival adresseront un courrier à tous leurs partenaires, pour « se désolidariser » officiellement. Et faire de Thierry Carcenac une starlette richissime, dont il faut ménager la susceptibilité. Un mec qui distribuerait les subventions à son bon plaisir ; non pas un représentant du peuple, garant d’une juste distribution des richesses publiques, mais un homme obnubilé par son image, un qu’il faut craindre, comme une actrice capricieuse. Comme si, tout seul et en personne, il était l’étai de Vaour. Un mec qu’il faudrait avoir dans sa poche vu ce qu’il prend dans la nôtre. Et qu’importe le sens de son action.

Car c’est bien son action – et sa parole – que cette poignée de farceurs est venue railler. Son action, lorsqu’il s’est appuyé sur des arrêtés illégaux, pour mener une répression sans précédent à Sivens, répression ayant conduit à la mort, tristement célèbre, de Rémi Fraisse. Sa parole, lorsque alors il eut cette phrase lumineuse : « Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête. » Et toujours ce silence gênant, stupide et bête, le journaliste qui meuble dans le champ, immobile, avant de rendre l’antenne. La tarte qui dégouline. Le masque qui tombe. « Ce n’était pas le moment de faire de la politique. »

Le lendemain, un hélicoptère a patrouillé un bon quart d’heure dans le ciel de Vaour. Et un drone a été aperçu pendant l’apéro-concert. Sans doute Carcenac est-il intolérant au lactose. Il serait autrement inconcevable que l’emploi de tels engins de dissuasion constitue la seule réponse possible des pouvoirs publics. Sauf à considérer l’entartage comme une violence et la manifestation comme un délit. Ce qui, tristement, devient monnaie courante, dans le discours et dans le fait politiques. On parle bien d’une banderole, de sifflements, de fromage frais, d’un hélicoptère et d’un drone. Même la phrase fait bancal.

Peu après cet « incident », la troupe des contestataires a tenu à mettre au jour son mobile : dénoncer encore la responsabilité du sénateur, dans le fiasco de Sivens, et éprouver son attirance pour l’humour… thème du festival où il pavoisait alors. Cette bande de rigolos, soussignée C.A.R.C.E.N.A.C. (« Comité des acrobates du rire, remède à la constipation des élus niant l’autodérision en pays cordais »), a procédé au placardage d’un texte revendicatif, sur les panneaux de l’affichage public vaourais. Évidemment, le papier étant plus malléable que le panneau à LED, et la parole plus indésirable que le message, le petit brûlot a fait long feu.

Alors, il ne faudrait pas réduire l’historiette à la rigidité zygomatique, ou à la consensuelle problématique de l’humour, cache-sexe d’un bâillonnement méthodique et grandissant. Car s’il est bien question de ne pas pouvoir rire, il est surtout question de ne pas pouvoir dire. C’est bien connu ! On peut dire de tout, mais pas avec n’importe qui, mais pas n’importe où, mais pas n’importe quand, pas n’importe comment. On peut dire de tout, mais pas n’importe quoi ! Et contre le carcan du metteur en scène politique – et à son grand désarroi –, parfois le citoyen persiste, désigne, et signe !

Icare Seunac