Calais – Toulouse – Calais

Photo : Ariane Ruebrecht

La rétention administrative est une privation de liberté spécifique pour les étrangers en instance d’éloignement du territoire français. Une préfecture décide de placer en rétention, pour le temps strictement nécessaire à son départ, un étranger qui fait l’objet d’une mesure d’éloignement forcé et qui ne peut quitter immédiatement le territoire français.

Au CRA de Cornebarrieu nous sommes quatre salariés de la Cimade : Milena, Elsa, Pablo et Léo ; notre mission, puisque nous l’avons acceptée, est d’apporter de l’assistance juridique aux personnes retenues ; nous sommes des sortes d’urgentistes du droit. Nous n’avons que 48 heures dans la plupart des cas pour faire un recours en annulation devant la juridiction administrative. La durée maximale de rétention est de 45 jours ; nous sommes donc amenés, lorsque les recours sont rejetés, à troquer notre casquette de juriste pour celle de simples écoutants, de soutiens psychologiques et d’assistantes sociales. Nous voyons passer des personnes de plus de 90 nationalités différentes par an. Le centre a une capacité de 126 places et peut recevoir des hommes, des femmes et des familles avec enfants.

En 2014, près de 50 000 personnes (près de la moitié en outre-mer) ont été privées de liberté dans les centres et locaux de rétention administrative ; c’est 9 % de plus qu’en 2013. Pourtant, cette année-là, la France était déjà loin devant l’Espagne, l’Allemagne ou le Royaume-Uni en ce qui concerne l’enfermement des étrangers. Il y a 25 centres de rétention en France métropolitaine et 5 en outre-mer. Pour le seul CRA (centre de rétention administrative) de Mayotte, ce sont 5 500 enfants qui ont été expulsés en 2014, malgré les promesses de campagne du candidat Hollande.

Parmi ces personnes placées en rétention, tous centres confondus, environ la moitié ont été libérés, soit par le juge, soit au terme de la durée légale de rétention.

Depuis octobre 2015, la préfecture du Pas-de-Calais a inauguré une nouvelle politique : remplir les CRA pour vider la jungle. Ou vider la jungle pour remplir les CRA. On s’y perd !

Le ministre de l’Intérieur est allé à Calais. Il a promis la carotte : des centres de « répit » ; et le bâton : le renfort de 500 policiers supplémentaires. Dans la balance, il a oublié un détail : le placement massif de Calaisiens dans les centres de rétention administrative.

Schizophrène ? Le ministère de l’Intérieur assure qu’aucune personne ne pouvant être éloignée ne sera placée en rétention. Ah bon ? Il réitère ses propos quelques jours plus tard, et précise avoir donné des consignes claires aux préfets : les Syriens de Calais ne doivent pas être arrêtés arbitrairement et mis en rétention, puisqu’ils ne peuvent être renvoyés. Contrairement aux propos du ministre, plus de 130 Syriens ont bel et bien été placés dans différents CRA, notamment à Toulouse. Et les autres alors, les Érythréens, les Irakiens, les Afghans ? Où comptez-vous les expulser, M. Cazeneuve ?

Parce que, oui, frustré de ne pouvoir les expulser, déconcerté de voir que ces personnes ne souhaitent qu’une chose, traverser la Manche et rejoindre l’Angleterre, et ne veulent pas faire de demande d’asile en France… le ministère a dégainé une nouvelle mesure d’éloignement : en province ! Et un nouvel outil : le placement en centre de rétention.

En trois semaines, plus de 600 personnes ont été déplacées dans plusieurs centres de rétention : à Marseille, au Mesnil-Amelot, à Metz, Nîmes, Paris-Vincennes, Rouen et Toulouse…

À Toulouse, trois séries de deux avions se sont succédé, amenant 50 personnes, puis 35. Des Syriens, des Afghans, des Érythréens, des Soudanais, des Irakiens. Tous très jeunes. Certains même étaient mineurs. La préfecture n’a pas hésité à changer les dates de naissance pour les transformer en jeunes majeurs. Tous ont fui leur pays à cause de la guerre, des violences quotidiennes. Certains sont pieds nus dans leurs chaussures, d’autres ont leurs vêtements couverts de boue. Les conditions de vie deviennent dures à Calais.

Aujourd’hui, nouvel avion, encore 35 réfugiés. Il est 19 heures, la nuit est tombée. Il bruine, un brouillard tenace plane sur les pistes. Les halogènes éclairent le bus réquisitionné pour le transfert de l’aéroport au CRA, qui vient de se garer au plus près des grilles. La porte avant s’ouvre. Les policiers les attendent, masqués, gantés. Une nouvelle fouille commence. Un après l’autre, les policiers les photographient, prennent leurs empreintes, leur font signer plein de papiers. Certains récupèrent leurs lacets et ceinture. Tous sont fichés, enregistrés, marqués. Ils ont au poignet un bracelet jaune fluo indiquant le nom du centre de rétention. Certains n’ont pas mangé depuis le matin. Ils sont épuisés. Nous sommes présents et captons quelques regards inquiets. Dès que le processus d’entrée est terminé, nous pouvons les rencontrer pour leur expliquer dans différentes langues ce qui se passe, où ils se trouvent, ce qui va leur arriver, qui nous sommes. Les mots sortent, mélange d’incompréhension, de colère, de ras-le-bol.

« Je suis arrivé il y a trois jours, dix jours, une semaine. J’essayais de passer. On était tous ensemble dans un camion, là, tu vois, tous les Kurdes de Syrie, on est venus de Kobané. Pendant le trajet, je n’ai jamais été arrêté. Et là, on allait passer. Le dernier contrôle, et ce chien m’a senti et les policiers m’ont trouvé. »

« Mais on est où là, en fait ? Ah, à Toulouse. Et c’est où ? Ah, vers l’Espagne. Mais comment on va retourner jusqu’à Calais ? Et de Bordeaux, on peut prendre un bateau pour Londres ? »

Certains ont laissé leur femme, neveu, jeune frère à Calais. Des familles sont séparées : un enfant afghan de 12 ans est resté seul dans la jungle pendant que son père et le reste de sa famille étaient embarqués pour le CRA de Toulouse. D’autres ont leur famille de l’autre côté de la Manche.

« Les policiers nous ont dit qu’ils nous emmenaient dans un camp de réfugiés, pour deux jours. » Ils ont juste oublié de mentionner les barbelés, les grillages et la privation de liberté ! « Ils m’ont gardé mon téléphone, comment je fais pour joindre ma femme ? » Ils découvrent les clôtures. Les portes auxquelles il faut sonner pour que les policiers ouvrent et qu’ils puissent récupérer quelques numéros dans leur portable.

Parfois une blague fuse. Un jeune de Rakka demande un livre en anglais pour passer le temps. Étudiant en littérature étrangère, les mots lui manquent : « Le choix est mince. Ah non ! pas cet auteur ! Déjà à la fac j’avais du mal avec lui. Pas possible qu’il me suive jusque-là ! »

Lors d’une conversation avec des Syriens, dans la cour de promenade grillagée du sol au plafond, à quelques dizaines de mètres des pistes, qui obligent parfois à crier pour se parler lorsque les réacteurs d’un avion en phase de décollage crachent des centaines de décibels :
« Cela fait quatre mois que vous êtes sur la jungle, mais maintenant l’hiver arrive et ça va être de plus en plus difficile.
— Mais non, au contraire, me répond un jeune Syrien. C’est mieux, car les policiers, quand il pleut ou qu’il fait froid, ils restent dans leurs voitures au chaud, et pour nous c’est plus facile de passer.
— Vous ne voulez pas faire une demande d’asile en France ? Elle sera acceptée, vous aurez une carte de dix ans et ensuite vous pourrez entamer des démarches pour rejoindre votre famille en Angleterre.
— Vous voulez qu’on demande protection à un pays qui nous traite comme ça ? »

Et le sérieux revient. « Pourquoi on nous enferme ? On n’est pas des criminels. On ne veut pas rester en France de toute façon, seulement rejoindre l’Angleterre. »

Au tribunal où ils sont conduits le lendemain, les avocats sont en grève. Le président demande : « Monsieur, voulez-vous un avocat ? » L’interprète, âgée, est quasi sourde. Elle fait répéter le magistrat, puis traduit à moitié. Le jeune, un mineur soudanais, répond : « Non. » Il a confondu : « Je n’ai pas d’avocat », pensait-il dire dans son arabe littéraire à l’interprète du Maghreb. Le magistrat ne prend pas le temps de lui expliquer qu’il sera jugé sans avocat, et rejette sa requête.

C’est la grande loterie. Certains sont libérés par le tribunal administratif, d’autres par le juge des libertés, d’autres encore directement par la préfecture.

Au final, tous sont libérés. Après quatre ou cinq jours pour la plupart. Après 25 jours pour dix d’entre eux. Hasard, les voies de la préfecture sont impénétrables. Pour eux, la préfecture a sollicité une prolongation de la rétention. Pour le plaisir sûrement. Car après 25 jours, elle finit par les libérer. Dès la sortie, tous partent en direction de la gare, puis vers le nord, Paris, Calais. Retenter l’impossible.

Politique totalement absurde. Au niveau national, 99,5 % des retenus ont été libérés et sont déjà rentrés à Calais. Et à Toulouse ? 100% !

À leur sortie du centre, les policiers leur remettent un papier : « Vous avez sept jours pour quitter la France. » « Quitter la France ? rejoindre l’Angleterre ? Mais c’est bien ce que j’essaye de faire ! »

Ce matin nous emmenons un jeune à la gare. C’est une belle journée d’octobre, belles couleurs d’automne : « C’est beau, dit le jeune Kurde. Il y a des arbres partout. J’ai appelé mon père en Syrie, je lui ai raconté que des dames attendaient à la sortie du CRA avec des gâteaux et du thé. Il me dit : “Pourquoi tu ne restes pas en France ?” Pourquoi ? Je ne sais pas. Je vais voir. J’essaye encore une fois de passer en Angleterre. Si ça ne marche pas, alors peut-être je resterai. Mais j’ai envie que ce soit un choix. Pas une obligation. Pas demander l’asile depuis une prison. »

Milena, Elsa, Pablo et Léo

Mots-clés
,