CAAT : ça déménage

saxifrage journal indépendant tarn 81
Photo : Julien Vittecoq

Le 20 septembre 2016, pour mettre à l’abri des personnes laissées à la rue, se créait à Albi le CAAT, Collectif accueil avec toit. Le jour même de sa création, ce collectif ouvrait d’anciens bâtiments d’ERDF, abandonnés depuis plus de quatre ans, situés au 18 rue Lavazière à Albi. Le 24 octobre, le CAAT obtenait la trêve hivernale. Le 18 rue Lavazière a alors pu accueillir jusqu’à quarante personnes laissées sans solution de logement par les pouvoirs publics. Ce lieu s’est aussi doté d’un centre social autogéré, un lieu de rencontre, de partage, de solidarité et de gratuité inédit sur Albi. La suite est racontée ci-dessous…

Malgré les difficultés, nombreuses, auxquelles nous nous heurtions, on essayait de s’organiser et de faire vivre ce lieu. Entre deux événements festifs, deux passages au tribunal, deux AG pour régler des conflits, on était en train de lancer un journal mural, le CAAT à strophes. Il n’aura pas eu le temps de voir le jour parce qu’est arrivée… la catastrophe, la vraie, sans jeu de mots possible : le 28 février on nous coupait l’électricité. C’était le début d’une fin précipitée par l’acharnement des proprios à nous foutre dehors.

En octobre dernier, on savait qu’on n’avait pas beaucoup de temps, juste une « trêve » qui courait jusqu’au 31 mars avant que ne reprenne la guerre avec les pouvoirs publics, avec les sociétés soucieuses de reprendre des bâtiments inoccupés. Une trêve qu’on voulait mettre à profit (sans en faire) pour tisser du lien et préparer une bataille à plus long terme contre l’injustice, l’indifférence, l’isolement et le chacun pour soi. Une trêve pour créer un terrain d’entente avec les personnes qui vivaient là par dépit parfois, faute de mieux, pour prendre soin de celles et ceux arrivés au squat cabossés par la vie et pour essayer de construire ensemble des expériences qui nous feraient repartir tous et toutes avec le sentiment qu’une autre vie est possible, une autre société qui serait faite de solidarité, de gratuité, de partage. Tout ça, ça prend du temps, même pour n’en tracer qu’une ébauche, surtout quand certains ne parlent pas la même langue que vous.

Mais ce temps, on ne l’a pas eu, on nous l’a volé, ils nous ont même volé la trêve hivernale. Dès la fin du mois de décembre, les sociétés propriétaires sont revenues à la charge et, pour des raisons de sécurité, ont demandé qu’on nous coupe l’électricité… ce qu’elles ont obtenu au terme d’un parcours judiciaire qui a pris fin le 28 février quand la décison du tribunal est tombée. Le lendemain, sans nous donner le temps de souffler pour raviver les braises, les proprios venaient couper le jus, nous laissant dans le noir et le froid. Il ne restait alors, au 18 rue Lavazière, qu’un peu de chaleur humaine, pas assez pour maintenir sur place celles et ceux qui y avaient trouvé refuge…

« Les mauvais jours finiront… »

Sans électricité, on ne pouvait pas vivre au 18 rue Lavazière. Pour des raisons de sécurité, la justice acceptait de reproduire les conditions de la rue… On a alerté les pouvoirs publics sans attendre : une seule famille, une maman et ses trois enfants, a obtenu la place en CADA à laquelle elle avait droit depuis le mois de novembre. On a recommencé à appeler le 115 en sachant par avance que c’était peine perdue. Les vingt-quatre places d’hébergement d’urgence dont dispose le Tarn sont vite occupées, il n’en restait pas pour nous… Quant à la préfecture, elle est restée sourde aux quatre courriels que nous lui avons adressés pour lui demander un rendez-vous en urgence.

La solidarité et la débrouille, c’est tout ce que nous avions à disposition… Ça n’a pas suffi, on n’a pas trouvé de solution pour tout le monde. Il aurait fallu, pour ce faire, ouvrir un autre lieu, mais on manquait alors d’énergie, de préparation, de concertation. Ce n’était pas encore l’heure…

Notre histoire, elle se terminait un peu en eau de boudin, nous laissant un amer sentiment d’inachevé. On a commencé à s’organiser pour récupérer ce qui pouvait l’être. On sauvait les meubles. Et puis on a décidé d’organiser la fermeture symbolique du lieu, le 31 mars. On s’est rassemblés dans la cour où plus de cinquante personne ont chanté les quelques chansons composées pendant la courte aventure du CAAT, et puis La Semaine sanglante : « Oui, mais ça branle dans le manche / Les mauvais jours finiront / Et gare à la revanche / Quand tous les pauvres s’y mettront ». On a relevé la tête : malgré nos erreurs et nos errances, nos déceptions et nos défaites, on était fiers de ce que nous avions fait l’espace de quelques mois, de la solidarité que nous avions mise en acte. Ce jour-là on s’est sentis d’attaque pour poursuivre la lutte à mener afin que triomphe la justice sociale.

Et puis, en cortège, avec nos chants et nos banderoles, on s’est rendus jusqu’à la préfecture. Quelques jours auparavant, le Réseau éducation sans frontières du Tarn (RESF81) avait relayé les courriels du CAAT par un envoi recommandé avec accusé de réception : on demandait à être reçus ce 31 mars parce que la situation relevait de l’urgence critique. Cette fois, la préfecture a donné suite… un coup de téléphone à l’une des membres de RESF, le 31 mars au matin peu de temps avant le rassemblement, pour nous proposer un rendez-vous… le 12 avril. C’est ainsi qu’on traite l’urgence dans le Tarn ! Il nous faudrait attendre encore un peu, on n’était plus à ça près. De toute façon, on n’attendait plus grand-chose de la préfecture. Alors, ce 31 mars, on s’est contentés de chanter avec joie et énergie, devant les grilles fermées de la préfecture, en lisant quelques extraits des « Chroniques du pied de biche » (1).

Médailles en chocolat

Le 12 avril, quand on s’est effectivement rendus à la préfecture (une délégation de quatre personnes, nombre limite imposé par la préfecture), on n’en attendait pour ainsi dire rien. On avait réglé l’urgence entre-temps par nos propres et faibles moyens. Du reste, cette rencontre a failli tourner court : M. Gandra-Moreno, secrétaire général de la préfecture, nous a assuré vouloir instaurer avec nous « une logique parteneuriale », mais refusait de reconnaître le CAAT, « un collectif qui n’a pas de constitution légitime et qui s’approprie le bien d’autrui ». Il ne consentait à discuter qu’avec RESF. Nous représentions et RESF et le CAAT ; nous l’avons contraint à discuter avec l’un et l’autre…

La suite, elle n’a pas grand intérêt… Ce fut un dialogue de sourds. On ne parle pas la même langue, et il est encore plus difficile de se comprendre avec le secrétaire général qu’avec les personnes du squat qui ne maîtrisaient pas le français. M. Gandra-Moreno a prétendu ne pas vouloir « s’opposer avec nous sur des questions de droit mais évoquer les situations humaines des personnes », « parce que c’est ça qui m’intéresse », a-t-il précisé. Bien-sûr ce n’est pas ce qu’il a fait parce que les personnes en question il ne les connaît pas, ou de loin, à travers les cases à cocher des dossiers pré-remplis de la préfecture, il ne les a pas côtoyées comme nous qui avons partagé leur quotidien et qui les accompagnons dans leurs démarches. Alors, il a abordé la question d’un point de vue administratif, après tout il était dans son rôle. Le cynisme et la mauvaise foi dont il a fait preuve doivent aussi en faire partie. Dont acte…

Il a tout de même terminé en nous assénant, droit dans les yeux : « Je tiens à vous signaler que cet hiver nous n’avons laissé personne à la rue. » Difficile de ne pas rétorquer : « Parce que nous étions là, monsieur Gandra-Moreno. » Et lui de conclure « Ah ben, c’est très bien, vous êtes merveilleux ! Je vais vous décerner une médaille ! » On s’est quittés là-dessus. Il ne nous a pas encore communiqué le lieu, le jour ni l’heure de la remise de médaille. On vous tiendra au courant…

Coquelicot


NOTES :

(1). « Chroniques du pied de biche » ouvre une porte subjective sur les squats et ce qui les traverse. Il se fait l’écho de petites et grandes aventures, de résistances, d’émotions, rencontres et transformations du rapport au monde, cueillies à travers plus d’une décennie d’occupations… à suivre. Ce texte a été écrit dans le cadre d’un projet de bouquin, Paroles de squats, recueil de textes sur ces expériences dans les années 1990-2000, qui devrait être publié d’ici peu.

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