Ça nous regarde

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Photo : Jikabo
Depuis 1895, et la présentation du cinématographe au grand public, rien n’a freiné la prolifération de la caméra et l’élargissement de son rayon d’application. De Thomas Pesquet – et son selfie dans les étoiles – à ma dernière coloscopie, peu de strates de la réalité semblent avoir échappé à son œil. Guère plus d’étendue sans carte, de destination sans image, d’événement sans film, de conférence sans visio, de coin sans optique ; retirer des sous, acheter son pain, courtiser un condé, déverrouiller son smartphone, déambuler simplement : autant de prises de nos becs. Alors je pose la question : jusqu’où aller ? Puisqu’il est techniquement possible de tout filmer, pourquoi ne pas le faire ? Je veux dire, après tout, pourquoi ne pas filmer une cour de récré ?! Ce serait pas fascinant ça ? Génial, tripant, grotesque ? Ce serait pas une putain d’avancée ? Si, sans doute. Mais bon c’est déjà fait.

Depuis 1895, et la présentation du cinématographe au grand public, rien n’a freiné la prolifération de la caméra et l’élargissement de son rayon d’application. De Thomas Pesquet – et son selfie dans les étoiles – à ma dernière coloscopie, peu de strates de la réalité semblent avoir échappé à son œil. Guère plus d’étendue sans carte, de destination sans image, d’événement sans film, de conférence sans visio, de coin sans optique ; retirer des sous, acheter son pain, courtiser un condé, déverrouiller son smartphone, déambuler simplement : autant de prises de nos becs. Alors je pose la question : jusqu’où aller ? Puisqu’il est techniquement possible de tout filmer, pourquoi ne pas le faire ? Je veux dire, après tout, pourquoi ne pas filmer une cour de récré ?! Ce serait pas fascinant ça ? Génial, tripant, grotesque ? Ce serait pas une putain d’avancée ? Si, sans doute. Mais bon c’est déjà fait.

Au collège du Saut de Sabo, à Saint-Juéry, on s’emmerde pas la vie scolaire. Un jour, passant par là, j’ai remarqué que l’un des bâtiments était pourvu d’un appendice blanc, au bout duquel pendouillait un demi-globe opaque et renversé, une sorte de mini-lampion à la vitre fumée, placé là non pour donner, mais pour capter la lumière : bref une caméra banalisée, sans uniforme. Quelqu’un l’avait oubliée là. Non loin une autre boite attirait mon attention : c’était une seconde caméra, surplombant l’unique couloir d’entrée de l’établissement. Étonné par tel appareillage, je décidai de procéder avec un complice à un petit recensement visuel. La cour de « récréation » était visiblement cernée par huit caméras, dont sept étaient rotatives (des « caméras-dômes »). Comme le montre l’illustration ci-contre, leur organisation géographique circonscrivait un champ d’observation presque total ! J’appris aussi qu’on trouvait des caméras en intérieur, sans néanmoins pouvoir l’attester moi-même, ayant passé l’âge de courir dans les couloirs. Lors je m’écriai : « Diantre ! que dit l’autorité compétente ? La CNIL tolère-t-elle cela ? Tout du moins dit-elle quelque chose ? »

Oui par bonheur :

« […] Il est exclu, sauf cas exceptionnels, de filmer les lieux de vie des établissements (cour de récréation, préau, salle de classe, cantine, foyer, etc.) pendant les heures d’ouverture de l’établissement : les élèves comme les enseignants et les autres personnels de l’établissement ont droit au respect de leur vie privée. La sécurisation des biens et des personnes peut être obtenue par la mise en œuvre de moyens moins intrusifs. L’utilisation de caméras doit rester limitée et constituer un moyen complémentaire à d’autres mesures de sécurité. Seules des circonstances exceptionnelles (établissements scolaires victimes d’actes de malveillance fréquents et répétés) justifient de filmer les élèves et les enseignants en continu […] » [1].

Ainsi la CNIL était de mon côté, mais sa voix n’avait pas l’air de porter. J’avais devant les yeux une instance d’illégalité : un authentique collège panoptique. Contacté par téléphone, le gestionnaire du collège n’a pas nié l’existence du dispositif et, avec courage, a avancé le chiffre de trois caméras : « une dans l’entrée, une orientée vers la cour de récréation, et une surveillant une zone de dégagement, entre deux bâtiments ». Interrogé sur les motifs ayant poussé l’établissement à se munir d’un tel système, il a avancé un « motif de vie scolaire » : la nécessité de surveiller les enfants… lesquels « n’ont pas le droit de sortir d’une zone, délimitée par une bande jaune collée sur le sol ». L’inverse d’une scène de crime. Il a insisté sur le fait que le dispositif n’avait pas vocation à répondre aux épisodes sécuritaires récents, mais leur était largement antérieur. Toujours ce petit plaisir d’être à l’avant-garde… y compris d’une merde.

Collège panoptique

Petit détour par le milieu carcéral. Le Panoptique, conçu par les frères Bentham à la fin du 18e siècle, est une prison dont l’architecture devait permettre l’observation totale des détenus (panoptique signifiant littéralement « tout voir »). Depuis son poste de garde, central, culminant et opacifié, le surveillant pouvait observer toutes les cellules, disposées autour de lui selon un motif circulaire. De sorte que chaque prisonnier se savait toujours potentiellement observé, sans jamais pouvoir le vérifier. En 1975, Michel Foucault l’avait rendu célèbre, dans son livre Surveiller et punir. Son analyse faisait ressortir ces deux dimensions essentielles du Panoptique : que la surveillance y soit visible, mais invérifiable (voir la citation en encadré). De ce point de vue – c’est le cas de le dire – la caméra fonctionne comme une prison mobile : elle est un dispositif technique visible, dont l’action est insondable. Derrière son réticule, un regard me scrute peut-être, qu’en sais-je ? Et ce peut-être fait tout. Quel est ce ça qui nous regarde ? À la porte du magasin, « souriez, vous êtes filmés » produit sur le comportement un effet de pouvoir plus sûrement que la surveillance réelle (et ça me fait généralement sourire). C’est l’épouvantail de l’incivilité, et nous sommes de tout petits piafs.

Dans notre collège, chaque caméra reproduit par sa seule présence cette logique d’auto-contrôle permanent. Prenons une minute pour nous en désoler. Car cette situation est sans égale. Pas même dans nos prisons il ne se trouve un détenu qui se voit appliquer ce schéma panoptique. Pas un sinon – devinez-qui : Salah Abdeslam, connard number one, pour lequel on fut rassuré d’apprendre, après son incarcération, qu’il était filmé 24 heures sur 24, donc que tout était sous contrôle le concernant. Ce panoptisme était alors apparu comme la plus haute marque de virilité de la République – une sorte de régime d’exception. Persécutons un terroriste : filmons-le. Comment et à quel instant le collégien a-t-il pêché pour se voir infliger pareil châtiment ?

Les transparences sont trompeuses

Qu’une telle situation demeure sans soulever d’émoi particulier, tient à mon avis à ce que l’on pourrait appeler une philosophie naïve de la transparence. Son postulat de départ est simple : « étant honnête citoyen, pourquoi devrais-je rejeter le contrôle ? Refuser le film permanent, ne serait-ce pas faire l’aveu de mon manque de probité ? Tout ce que je montre, tout ce que je fais – mes faits et mes gestes – ne sont-ils pas tous “légaux” ? Quelle crainte alors ? Qu’on me mate à l’envi, je n’ai rien à me reprocher… ». Autrement dit, que vouloir cacher, sinon l’illicite ?

À ce propos il faut dire au moins deux choses. Premièrement, il va de soi que nous pouvons avoir beaucoup à cacher sans avoir rien à nous reprocher ; que la caméra peut empêcher tout, tant la baston que le poutou, et que tout ce qui est « légal » n’est pas pour autant affichable. Et puis, la transparence fait ce pari absurde, que le comportement de tout un chacun n’est point affecté par la présence d’un observateur. Or, sous observation, chacun tend à se comporter comme sous évaluation, c’est-à-dire à tendre vers la manifestation du comportement attendu[1]. Autrement dit, ce qu’une caméra observe, ce n’est jamais la transparente réalité, c’est la réalité humaine qui, se sachant observée, se contrôle pour, en définitive, ne laisser transparaître que la couche légale de son répertoire, un entre-deux tiédasse.

La surveillance panoptique n’est, de ce point de vue, qu’une évaluation de la capacité de chacun à adopter le comportement adéquat, légal, attendu, etc. Nul hasard d’ailleurs, à ce que nous définissions le fou comme celui qui n’est pas capable d’auto-contrôle, comme celui qu’un regard extérieur n’influence pas suffisamment. Pas étonnant non plus que nous l’enfermions. Celui qui ne peut plus participer à la transparence – c’est-à-dire au self-control général, on lui fait un contrôle malgré lui, physique ou physico-chimique. Mais de transparence point du tout. La caméra n’ouvre pas un espace d’observation neutre sur le monde. En bref plus de transparence, c’est souvent plus d’opacité, car l’accroissement de la visibilité va de pair avec un accroissement du contrôle de soi.

La déesse aux cent yeux

Huit caméras dans un bahut, pour beaucoup c’est une anecdote au mieux, au pire un mal nécessaire. Mais soyons curieux deux minutes et, pour nous dégourdir, regardons où nous pourrions aller. Pour ce faire prenons une extrémité : la Chine. Là-bas, plus de 170 millions de caméras épient les passants continuellement et, couplées à des logiciels de reconnaissance faciale, sont en mesure d’en reconnaître la grande majorité. On sait qui passe, où et quand. N’ayant jamais pu distinguer deux Chinois moi-même, je ne peux que saluer cette tentative d’y voir plus clair ! Mais la possibilité d’une reconnaissance est tout à fait inquiétante. En effet, associée aux derniers développements des techniques informatiques, elles pourraient permettre d’associer les individus entre eux ; de ces associations, déduire les groupes, les fréquentations, les habitudes de chacun, et peut-être les intentions de Gausserand, pourquoi pas ? Comme d’habitude, la technique coercitive sera d’autant plus difficile à contester qu’elle sera aussi largement utilisée par le consommateur, par exemple pour payer ses courses ou déverrouiller son téléphone. Tous les efforts d’innovation convergent vers cette société de surveillance automatisée. Lorsque j’étais encore aux études, je connaissais un gonze dont la recherche consistait à définir des patterns – ou motifs – de comportements suspects. La question était la suivante : dans un aéroport, peut-on reconnaître automatiquement (comprenez grâce au couple caméra-ordinateur) quelqu’un qui aurait quelque chose à se reprocher ?

Au vu de ces éléments, je suggère à l’équipe qui dirige ce collège de prendre le pas et d’y aller plus franchement. Les caméras pourraient être utilisées pour contrôler les absences, surveiller la fonte et la refonte des groupes sociaux, corriger automatiquement des QCM, déceler des comportements suspects, lire sur les lèvres[2], conseiller un régime alimentaire fonction du teint ou de l’embonpoint et tant d’autres choses. L’imagination est notre seule limite. La techno permet tout. Alors surveillons tout, y compris ceux qui surveillent ; sur-surveillons-nous, et lorsque la caméra aura concentré tous les pouvoirs, faudra quand même penser à couper.

Ce sera le début de la récré.

Valéry

[1] : Par exemple les chercheurs en sciences humaines, pour dépasser ce problème, utilisent des méthodes dites immersives, qui consistent à étudier un phénomène, en se débrouillant pour ne pas être perçu comme un observateur par les acteurs de la situation. Sans quoi il n’est jamais possible de savoir si l’on observe une réalité (sociale) ou une réalité se sachant observée.

[2] : En parlant de lèvres on peut s’étonner qu’une mise sous observation n’offusque personne, alors qu’une mise sur écoute nous soulèverait.

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