Brèves de trottoirs

Photo : P. Ricard

Recueillies par P. Ricard

Lors d’un cortège du samedi à Toulouse, en tout début de déambulation, un Gilet jaune tapote sur l’épaule du manifestant qui marche devant lui. Un bref échange a lieu.

Gilet jaune de derrière : Excuse-moi… T’aimes pas Maître Gims toi, hein, c’est ça ?

Gilet jaune de devant : Euh…

Gilet jaune de derrière : Ben je le lis dans ton dos depuis tout à l’heure, t’aimes pas Maître Gims ! C’est toi-même qui l’as écrit ! « Ni Dieudonné, ni Maître Gims » : tu l’as écrit ! Pourquoi ? Pourquoi t’aimes pas Maître Gims ? Pourquoi ?

Gilet jaune de devant : Mais non mais… en fait c’est une bla…

Gilet jaune de derrière : Non mais laisse tomber. Bon, moi j’aime bien. Mais à la limite on s’en branle de pourquoi t’aimes pas Maître Gims, on s’en branle complet, t’as le droit. Mais faut pas que t’affiches qui c’est ton chanteur préféré ou ceux que t’aiment pas comme ça, sur le gilet. On est tous ensemble, faut qu’on soit unis. Si chacun il commence à dire « ouais moi j’aime machin et j’aime pas un autre », on va pas s’en sortir. Faut qu’on soit unis, faut pas que t’écrives ça sur Maître Gims sur ton gilet.

Lors d’un cortège du samedi à Toulouse, vers 17 heures, la vitrine d’une agence de la Société générale vole en éclats. Réactions immédiates, confuses et simultanées de la foule aux abords :

Des Gilets jaunes, applaudisements, cris de joie et chant : Ehhh Ah ! Ah ! Anticapitalisteeeeeééééeh Ah ! Ah ! Anticapitalisteeeeeééééeh! Ahhhhhhh !

Des Gilets jaunes, sifflements, huées : Arrêtez, arrêtez ! Non ! C’est ce qu’ils veulent, que les Gilets jaunes soient des casseurs ! On n’est pas des casseurs ! Arrêtez de faire ça !!!

Des Gilets jaunes  applaudisements, cris de joie et chant : Allons enfants de la pa-trie, le jour de gloire est arrivé ! Contre nous de la…


Lors d’un cortège du samedi à Toulouse, un Gilet jaune répond à Emmanuel Macron :

Emmanuel Macron, le vendredi 11 janviers 2019, Discours devant les maîtres-boulangers réunis à l’Élysée pour la traditionnelle galette des Rois : Notre jeunesse a besoin qu’on lui enseigne un métier et le sens de cet engagement qui fait qu’on n’a rien dans la vie si on n’a pas cet effort. (…) Les troubles que notre société traverse sont aussi parfois dus, liés au fait que beaucoup trop de nos concitoyens pensent qu’on peut obtenir sans que cet effort soit apporté. (…) Et s’il n’y a pas ce sens de l’effort, le fait que chaque citoyen apporte sa pierre à l’édifice par son engagement au travail, notre pays ne pourra jamais pleinement recouvrer sa force, sa cohésion, ce qui fait son histoire, son présent et son avenir.

Un Gilet jaune, le samedi 12 janvier 2019 sur la façade du Capitole, à Toulouse : On va faire un effort.

Lors d’un cortège du samedi à Toulouse, bénéficiant du calme et de l’ambiance conviviale qui caractérisaient les tout premiers défilés, un Gilet jaune en interpelle un autre, juste à côté de lui :

Gilet jaune U : Salut, excuse-moi. Euh… Tu me dirais pourquoi tu te drapes du drapeau français, comme ça ? Je te dis ça sans animosité, hein ! C’est juste que moi, je suis à mille bornes de ça, tu vois, j’ai pas l’habitude des drapeaux bleu-blanc-rouge partout comme ça dans une manif, donc j’ai envie de comprendre, vu qu’on est ensemble là…

Gilet jaune V : Ben… on est en France, non ? Pourquoi je le prendrais pas ? T’aimes pas la France ?

Gilet jaune U : Non mais c’est pas ça. Enfin… Je sais pas trop répondre à ça, en fait. C’est compliqué pour moi ! Je me sens français, OK, mais je crois pas que ça joue beaucoup dans le fait que je sois ici. C’est pas « pour la France » que je lutte, c’est pour une certaine manière de voir le monde, la vie, l’émancipation en général, en France ou ailleurs.

Gilet jaune V : Eh ben moi, je crois que c’est bien français de se foutre dans la rue pour dire qu’on veut couper la tête du roi, tu vois ! Très français même.

Gilet jaune U : Ah bon ? Bof, moi je crois que c’est très français de se dire que c’est quelque chose de français ! Parce que c’est tous les humains qui veulent être libres, n’importe où sur la planète, non ? Pas que les Français. Regarde les printemps arabes récemment.

Gilet jaune V : En fait, tu crois que je suis un facho, c’est ça ? Comme ça me saoule ça, que ce drapeau ce serait que pour les fachos. Pour moi le drapeau français, c’est le peuple qui habite en France. Tu vois, sinon t’es fonctionnaire, t’es prof, t’es SNCF, t’es… quoi encore ? T’es étudiant, t’es lycéen, t’es intermittent du spectacle. T’es divisé. Tu perds toujours quand t’es que ça. Quand t’es français dans une manif, ça veut dire que t’es tout ça. Et aussi tous ceux qui manifestent jamais. En fait, on s’en fout de ton métier, parce que t’es français, point barre. Pour moi c’est ça.

Gilet jaune U : Mouais… ça je suis d’accord mais… pour moi la France et ce drapeau, c’est celui qu’il y a derrière Macron quand il parle au 20 heures ! C’est l’État policier, les frontières surveillées, l’armée envoyée en Afrique pour surveiller l’approvisionnement en uranium. Sur tous ces gens y a le drapeau français, des chaussettes au képi ! Alors moi j’ai du mal, je me dis que c’est plutôt ceux qu’on combat qui l’utilisent.

Gilet jaune V : Écoute, j’en sais rien. Moi, tu vois, les Gilets jaunes, c’est mes premières manifs. J’ai jamais eu envie et même, je vais te dire, je me suis toujours foutu de la gueule de ceux qui manifestent. [Rires] C’est vrai ! [Rires] Là, je suis venu dès le 17 novembre. Et quand je suis sorti de chez moi le matin, en partant pour rejoindre les autres Gilets jaunes, j’ai eu envie de prendre ce drapeau français que j’avais chez moi. Je l’ai acheté cet été pour la finale de la coupe du monde de foot ! J’étais avec des copains à Gruissan, à la mer. Tu connais ? C’était super. Putain c’était fort ça aussi, la coupe du monde…


Lors d’un cortège du samedi à Toulouse, premier week-end de soldes pour les commerçants, dans une toute petite ruelle où 200 à 300 Gilets jaunes suffoquent dans un épais nuage de gaz toxiques que deux équipes de gendarmes mobiles viennent de lancer simultanément, en amont et en aval, pour « nasser » les manifestants :

Commerçante du salon de coiffure, ouvrant la porte de sa boutique dont elle n’avait pas fermé les rideaux : Iciiiiiii ! Là, entrez ! Vite vite !

Habitante d’un immeuble, descendant les marches de son immeuble pour venir ouvrir la porte qui donne accès au hall d’entrée de la résidence : Serrez-vous, serrez-vous ! Ouvrez la porte au fond du couloir, ça donne accès aux parkings ! Allez allez, avancez ! Vite !

Commerçant d’une épicerie fine, ouvrant la porte de sa boutique dont il n’avait pas fermé les rideaux : Entrez ! Entrez ! Abritez-vous ! Entrez les jeunes ! Vite ! Il referme à clef, et ferme le rideau automatique pour ne pas que les CRS pénètrent dedans. Ça tousse, ça pleure, ça crache. Ça reprend ses esprits

Un Gilet jaune : Hey Monsieur, vous avez pas des bières à vendre par hasard ?!

Commerçant d’une épicerie fine : Bien sûr que j’en ai, là ! Et fraîches ! Ah je peux vous dire que j’en vends un paquet tous les samedis, ça marche bien pour moi les Gilets jaunes ! Ah ah ! Tenez. Rire général dans la boutique.

Lors d’un cortège du samedi, moment de forte tension entre le cortège et les forces de l’ordre qui se montrent menaçantes pour empêcher l’accès à une ruelle que le cortège voulait emprunter :

Gilet jaune X, hurlant aux forces de l’ordre : Mais arrêtez, bordel ! Vous êtes avec nous ! Rejoignez-nous, on est ensemble ! On se bat pour vous bordel, arrêtez et venez !

Gilet jaune Y, hurlant au Gilet jaune X : Mais ta gueule bordel, laisse tomber ! T’y crois encore toi ? T’as pas encore compris ? C’est ton premier jour ou quoi ?! Ces fils de pute vont te mettre sur la gueule quoi que tu leur dises, tu vas voir ! On n’est pas avec eux putain, on est contre eux !

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