Antizadisme, Roundup et développement durable

Photo : Jikabo

Damien nous a cordialement accueillis chez lui, vers Castanet, le 19 avril, et nous a parlé deux heures devant une tasse de café. Il a trente-trois ans. Fils de petits fonctionnaires, il a repris il y a 10 ans l’exploitation du grand-père après un BTS viticulture-œnologie à Cahors. Sur les coteaux entre Albi et Cordes, il cultive, en culture conventionnelle, 39 hectares de céréales et surtout 17 hectares de vigne pour la cave coopérative de Labastide-de-Lévis, dont il est un des administrateurs. Il est syndiqué aux Jeunes agriculteurs, sans y avoir aucune responsabilité.

Quel est votre point de vue sur le projet du barrage, sa raison d’être et la manière dont il a été amené ?

La manière politique, celle-là je la connais pas, faut dire ce qui est, ce qui s’est passé dans le conseil général sur des soi-disant pots-de-vin, tout ça… le côté politique je le connais pas. Le côté économique… Bon, le coût du projet est énorme, ça y a pas à tortiller, pour plusieurs facteurs, parce que peut-être déjà il y a eu des pots-de-vin, les agriculteurs sont pas non plus les yeux bandés. Et puis ensuite, il y a un coût écologique, parce qu’il y a eu des retards, il a fallu refaire des études. Et puis encore, on n’inclut pas le coût des gendarmes mobiles de la dernière année. Ensuite, la réalité économique de ce barrage, au niveau agricole, c’est sûr, elle est limitée aux exploitations qui sont contre le Tescou. Mais on peut comprendre que des gens qui sont très spécialisés et équipés aient envie de pouvoir utiliser de l’eau pour faire leurs cultures. Après, sur le côté environnemental, ça implique de noyer des terres, qui peuvent être arables, qui sont de bonnes terres, et de détruire un écosystème. Malgré que des zones humides, il y en a énormément, elles ne sont pas toutes recensées, elles le sont au fur et à mesure avec les « plans locaux d’urbanisation », mais en général elles sont mal recensées parce que les mairies veulent éviter ce genre de conflit, si jamais il y a une construction qui se fait, un aménagement du territoire. C’est plus au préfet qu’au conseil général que j’en veux. Le préfet a été un gros dégonflé, sur l’évacuation du site. Ce projet était discutable certes, il a été discuté pendant 25 ans, maintenant le projet on le faisait, il fallait mettre tous les opposants dehors, comme moi on m’a eu viré manu militari quand je m’opposais à certaines choses, et bon, après c’est fait. Y aurait pas eu un mort déjà, parce qu’enfin, merde, un mort… un mort pour un tas d’eau. Y aurait pas eu tout ce bordel, j’aurais pas perdu une semaine de travail, le lac serait fait, et tout le monde serait rentré chez soi. Certainement que certains mécontents seraient restés mécontents, mais ils le sont toujours aujourd’hui. Ce serait un site Seveso, que ça ait fait autant de flan, je pense que ça aurait été normal, mais pour un lac… avoir un mort pour un lac, c’est grave.

le côté politique, je le connais pas

Quel regard vous portez sur l’opposition au projet ?

On est en démocratie. C’est sain et normal d’avoir une opposition. En l’occurrence, je suis pas d’accord avec eux, même s’il y a des choses que je peux entendre. Ce que je regrette, c’est le jusqu’au-boutisme. C’est à partir de là que je suis plus d’accord avec eux du tout. De dire tout le temps « on est des pacifistes », et puis dès que le ton monte, faire passer une femme enceinte devant, et puis les autres derrière les caméras vont bon train pour te provoquer, c’est des méthodes de communication que moi je connais, donc du coup on sait ce qu’il faut pas faire. Après, dans les agriculteurs, y a quelques Gaulois comme on dit, des types un peu sanguins, qui en ont marre de ce conflit aussi, et donc ils vont au clash, et après on voit ces vidéos, regardez les agriculteurs qui giflent une femme, alors ça crée des arguments pour eux dans leur microcosme. C’est facile d’être un hippie et de dire « peace and love », après les autres derrière font tout pour faire de la provocation, ou jeter des cocktails Molotov, ça devient de la guérilla. À partir de ce moment-là je peux plus être d’accord avec personne, que ce soit des idées écologistes, d’extrême droite, d’extrême gauche ou de Martiens, à partir du moment où ça commence à dériver dans quelque chose de sectaire, où on s’en prend aux gens ou aux biens. C’est des méthodes jusqu’au-boutistes, extrémistes même. Y a des gens qui sont contre, et c’est légitime, parce que c’est des locaux, ils ont quelque chose à dire, c’est normal. Et puis il y a tous les gens qui s’y greffent, qui étaient là un petit peu entre guillemets pour casser les couilles à tout le monde. Y a des gens qui avaient aucun argument, rien à dire sur Sivens : on va détruire une zone humide, ah ouais, OK, et c’est quoi ? [long silence] Voilà la réponse, la bouche entrouverte et c’est tout. Et puis y a des gens qui connaissent l’enjeu écologique, savent ce qu’est une zone humide, quelles sont les espèces protégées, qui planchent un peu sur ça : ils semblent plus légitimes. De toute façon, on est légitime à donner notre point de vue, à partir du moment où y a des arguments. Après, la légitimité s’arrête quand une majorité de personnes demande quelque chose. Quand on est en minorité, il me semble que… voilà. Le système de ZAD consiste à bloquer pratiquement tous les projets, qu’ils aient un intérêt écologique ou pas, et c’est juste une manière de s’opposer à la société. Et partant de là, la société est majoritaire, elle est dans son bon droit, qu’elle fait voter et qu’elle élit. Tout ce qui est magouille et tout ça, on peut faire le naïf, on peut l’oublier, mais il a quand même été voté en conseil général, le conseil général est élu par nous, et c’est nous qui avons élu ce projet.

Et si vous deviez faire un portrait-robot du zadiste, le définir ?

C’est difficile… y a le hippie, qui est pas méchant… non, je fais pas un portrait-robot. Bon, ils ont souvent les cheveux longs quand même, mais pas forcément, on s’en est rendu compte sur le site. Leur trait de caractère, plus qu’une façon de s’habiller, c’est qu’ils ont une tendance à prendre la parole et à pas respecter celle des autres. Je l’ai vécu à la chambre d’agriculture ou sur le site, y a pas le temps de dire « oui, mais »… Bilan, des arguments de partout, aucune discussion possible. Bien sûr, du côté agricole, y a des gens qui sont obtus aussi ; déjà, c’est le métier qui le veut, toute la journée ils chient des briques, donc ça fait mal un peu. Mais les zadistes, c’est à grand renfort de pages Internet. Je vais voir leur site, Tant qu’il y a des bouilles ou Reporterre. Eux, ils doivent se cantonner à lire ça. Le problème, c’est que tout est exagéré. Reporterre, j’ai lu quelques articles qui pouvaient être intéressants. De toute façon, le débat sur l’écologie, il a quand même un fond que tout le monde peut accepter. C’est notre environnement, c’est là où on vit. Donc partant de là, tout le monde est d’accord, à part deux cons… Après, c’est les arguments, et la façon de les exprimer : c’est très engagé, ça manque de mesure, c’est leur trait de caractère. Leur premier argument, c’est la maïsiculture. Oui, mais cette eau est aussi pour les vignes, du soja, du maraîchage. Je préfère un lac à Sivens et du soja à Gaillac ou Montauban, que de savoir qu’on fait rentrer du soja OGM – malgré que j’aie pas un grand avis sur les OGM.

Comment se retrouve-t-on à donner de son temps, de son énergie, quand on n’est pas directement concerné par le projet ?

J’allais bloquer le soir parce que la journée on était en fin de période de taille et y avait énormément de boulot dans les vignes. Il a fallu que j’embauche pour rattraper le retard, j’ai perdu de l’argent. Pour moi, le gros déclencheur, c’est toujours d’entendre dans les médias : les agriculteurs, qui vivent de la PAC, qui sont des grands pollueurs, et puis c’est eux qui font pousser du maïs partout… Et là, je me suis dit : déjà, j’ai pas de maïs. Polluer, oui, c’est sûr que j’ai un impact sur la nature, je fais tout pour maîtriser ça, parce déjà polluer c’est bien marrant mais ça nous coûte énormément d’argent, donc moins on le fait, mieux on s’en porte, physiquement et économiquement. On n’a souvent pas le même point de vue, avec les gens de la ville, ils comprennent pas très bien notre métier. Dans les médias, c’est de suite le maïs, les pesticides – qui sont un vrai problème, mais c’est toujours exagéré par rapport à la réalité. On a une activité économique, elle pollue. J’aimerais qu’on parle de toutes les autres. Toutes les activités économiques qui produisent quelque chose polluent. Même si des fois ça fait du bien de se prendre des réflexions comme ça, c’est très agaçant d’être considéré comme le pollueur, alors qu’on est nombreux à essayer de bien faire notre boulot, à avoir changé nos pratiques. Moi, depuis que je suis installé, on a planté 1 km ou 1,5 km de haies. Si tout le monde, au lieu de faire des raisonnements, essayait de caler ces trucs qui font une petite différence dans l’environnement… En 10 ans d’ancienneté, j’ai évolué. Et alors, par rapport à mon grand-père… Plein pot, il plaignait surtout rien au niveau intrants. On n’a pas envie de s’empoisonner, j’ai pas envie de mourir à cinquante-huit ans d’un cancer du poumon comme lui, et il avait jamais fumé. Il faisait n’importe quoi, il l’a payé. Aujourd’hui, aucun agriculteur ne peut dire que c’est neutre, un produit phyto. On en boirait… c’est ça ! On a très rapidement compris dans les années 1950 comment produire beaucoup, après, y a eu des recherches sur l’amélioration génétique des plantes ; maintenant, faut réapprendre à travailler, et le problème c’est qu’on a perdu une partie du savoir des anciens aussi. Moi je fais pas tout bien, je le sais, mais je suis en attente de solutions pour évoluer. Si on n’a pas les moyens hydriques de faire ce qu’on veut, on pourra pas continuer à cultiver avec moins de moyens chimiques. C’est ça qui me fait pester et me mobiliser : on essaie d’évoluer et on nous met dans la gueule qu’on travaille comme dans les années 1950, on se fait taper sur les doigts pour les intrants qu’ils ont mis y a 20 ans. Mon grand-père désherbait toutes ses vignes, trois fois par an, dosé à 4 ou 6 %. Moi, j’ai un tiers enherbé, un tiers travaillé sans herbicide, et je désherbe un tiers de la surface, une fois, à base de glyphosate à 2 % : on n’a pas grand choix, le Roundup c’est la base des herbicides, en vigne c’est très difficile de faire avec autre chose. Toutes les mauvaises herbes y sont sensibles : par exemple, j’en ai trois espèces sur la parcelle, que je pourrais désherber avec un autre produit, auquel j’ai pas accès, donc j’utilise un désherbant total, alors que je pourrais essayer de cibler. Y a des points où je peux être proche des associations écologistes, mais je veux pas qu’elles m’imposent des choses. Techniquement, on serait moins pollueurs avec un très large panel chimique – faut dire ce qui est, c’est chimique – plutôt que de se le faire restreindre tous les ans : à la fin c’est toujours le même qui reste, tous les autres disparaissent ; pour certains, il le fallait parce qu’ils étaient nocifs pour les sols ou l’eau.

Et pour la santé des exploitants…

Franchement, c’est pas ce qui préoccupe le plus l’industrie phyto-pharmaceutique ni la législation. Nous, ça nous préoccupe, moi y a des produits que j’utilise pas juste pour ça. Le seul qui décidera au niveau agricole, c’est le consommateur. Le jour où ils arrêtent de manger des nuggets d’élevage industriel à la con, y aura plus d’élevage industriel à la con. Ça sert à rien de détruire un élevage industriel parce qu’ils en construisent un autre à côté. Il faut qu’ils réfléchissent à ce qu’ils mangent, ce qu’ils boivent. Et c’est une idée que vendent, pas les zadistes, mais certains collectifs écolos : le manger local, c’est exactement ça. Les agriculteurs, on leur demande de produire ce que le consommateur veut. On est dans une logique capitaliste. On vend ce que l’autre achète.

Pensez-vous que votre discours est représentatif de la profession ?

Je me vois pas comme un Indien, ceux qui sont capables d’entendre ce discours c’est les trois quarts, et à le défendre, un sur deux, les moins de quarante ans. De toute façon, la PAC, de plus en plus, va être orientée comme ça. Ceux qui n’acceptent pas ce discours vont perdre de l’argent. Maintenant, ceux qui sortent de l’école travaillent beaucoup plus sur un côté plus durable – j’ai pas dit écologique. Durable : une meilleure gestion du sol, des intrants. Avec la législation, les formations, d’ici 15 ans ça va changer. Mais en même temps, faut dire que quand je me suis installé en plein boum de l’agriculture raisonnée, fin des années 1990, début 2000, à la chambre d’agriculture de Gaillac, on avait trois techniciens dédiés à la viticulture qui nous accompagnaient dans la lutte raisonnée, sur les périodes de traitement, pour mieux suivre sa culture : un technicien venait toutes les semaines, on se retrouvait, à quatre ou cinq viticulteurs au coin d’une parcelle, on échangeait sur ce qu’on avait fait, on discutait des résultats, par recoupements, on savait comment travailler. Alors qu’aujourd’hui, on n’a qu’un technicien, et c’est payant, donc on n’a plus aucun service technique qui soit neutre, il peut juste coordonner différentes formations. Je connais un exploitant qui a fait machine arrière : il était très assidu à ces trucs de lutte raisonnée, parce qu’il sentait qu’il avait un suivi technique qui lui faisait mesurer sa prise de risque ; aujourd’hui il n’a plus personne, donc il ne prend plus de risques, il traite un peu plus systématiquement.

Cette mobilisation des agriculteurs début mars était-elle un geste spontané ?

Ils ont fait cette mobilisation parce que la base syndicale des agriculteurs le voulait. Je pense que c’est spontané, et c’est le collectif qui a organisé, qui l’a mise en place sur le plan pratique, technique. Le lundi, on était 150 sur le site, et ces 150 agriculteurs c’est vraiment la fédé [FNSEA] qui les a mobilisés, malgré que je me mette dans le lot et que je pense pas que ce soit la fédé qui ait fait que j’y sois allé : y en a peut-être 100 qu’elle a mobilisés. Le lendemain on était 200, le jeudi on était 400, c’est plutôt le bouche à oreille entre chacun, mobilisant son voisin.

Il n’y avait que des paysans ?

Je pense, dans l’ensemble, que c’étaient que des agriculteurs. À 90 %. Y avait quelques femmes, très minoritaires. Des hommes de tous les âges, mais très peu de plus de soixante ans.

Et que du Tarn ?

Y a eu une grosse mobilisation du Tarn. Après, y a eu un bus de chaque département de la région. Là, c’était le réseau de la fédé, y avait aussi des gens de la Coordination rurale, évidemment pas la Confédération paysanne. Chaque jour, y a eu une cinquantaine de personnes : un jour, un bus de l’Ariège, des Hautes-Pyrénées, de l’Aveyron, du Lot ; le Tarn-et-Garonne était un peu plus présent parce qu’eux aussi ils sont impactés par le projet. Le projet de Sivens, l’agence d’Adour-Garonne en a soixante dans les cartons comme ça, donc y en a partout qui se sentent concernés, et aussi du côté des zadistes. Après, on parlera du nucléaire, bon ou pas bon… Golfech, en 2003 : normalement, faut pas qu’ils rejettent l’eau au-dessus de 30 degrés, déjà c’est chaud, et en 2003 un jour ou deux ils ont lâché de l’eau à 36 ou 37 degrés, ça veut dire qu’on a du mal à refroidir un réacteur. Golfech, on l’a maintenant, d’accord, en plus c’est très utile, maintenant faut réfléchir à comment le refroidir. Je crois que dans l’agence Garonne y a EDF qui met des ronds aussi, c’est pas pour rien. C’est pas un Sivens, c’est des centaines de lacs comme ça qu’il faudrait.

Est-ce qu’il y avait une couleur politique qui se dégageait ?

Non… J’en ai vu, à leur façon de parler, tu comprends que c’est des gens d’extrême droite. J’en ai pas vu d’extrême gauche, mais y a des gens qui sont plutôt socialistes, parce que je les connais, et des gens de droite. Moi, je m’estime plutôt un peu bancal, quoi, je suis un peu au centre, je vais suivant les idées de chacun. Mais c’était pas du tout ça le thème, il a peu été question de ça, je dis ça en fonction de la réaction des gens ou de leur façon de voir les choses, tu les catalogues un peu, mais sinon y avait de tout. C’est pour ça, quand on lit dans les journaux « les milices de la FNSEA » – donc, j’en faisais partie – pour avoir de la famille qui a eu des petits problèmes pendant la Seconde Guerre mondiale, ça me fait un petit peu mal de me faire traiter de milicien, c’est des termes qui s’attribuent à l’extrême droite.

ça me fait un petit peu mal de me faire traiter de milicien.

Le mode d’organisation, vu de l’extérieur, peut y faire penser.

Il est lié au fait que techniquement c’est la fédé qui a un petit peu organisé les trucs pour le ravitaillement, les rotations ; du coup, c’est très calé, mais c’est très calé sur le papier, parce qu’après les gens font ce qu’ils veulent. Après, y a de gens qui sont d’extrême droite, ils en ont le droit.

Est-ce qu’ils le proclamaient, utilisaient le mouvement comme une tribune ?

Y en a peut-être un qui a fait ça, comme un autre pour les socialistes, parce qu’on était juste avant les élections, mais les seules tribunes qu’il y a eu, c’est les gens qui faisaient l’organisation de la journée, les responsables de la fédé, ils donnaient des consignes, mais pas de prise de parole sur la politique agricole. Je n’aime pas qu’on nous présente comme les moutons de la fédé.

Et les sweats « Brigade de soutien aux forces de l’ordre » ?

Ouais, j’en ai vu quatre, et ça c’était clairement le Front national, enfin l’extrême droite de Gaillac. Les quatre peigne-cul de Gaillac, ils étaient là, ils se sont montrés. Ils paradaient, le sweat à capuche, les gants de motard coqués, des gens qui étaient venus là pour casser du zadiste, nous c’était pas du tout notre truc. C’est l’inconvénient de n’importe quelle manifestation. Des types comme ça, quand tu les as avec toi, si ça dégénère, c’est eux qui font dégénérer à tous les coups. Les quatre abrutis de Gaillac, ils faisaient leurs rondes. Ils avaient qu’à s’engager dans la gendarmerie, s’ils veulent faire du soutien aux gendarmes. Y avait des gens que ça laissait indifférents, et d’autres comme moi qui regrettaient de les avoir là, parce qu’on a déjà une sale image, on parle de nous en tant que milice, si en plus on se traîne avec des types en rangers – moi aussi, j’avais des rangers, mais parce qu’il y avait de la boue, je les mets pour travailler, elles étaient pas reluisantes et elles ont pas de lacets blancs. Eux, ils étaient à la chasse. Ils montaient : « Ça bouge ? » Ils cherchaient un endroit qui bouge, mais y avait rien qui bougeait, tout le monde était sur ses positions, fallait pas qu’ils s’attendent à autre chose. Eux, ils étaient là pour en découdre. Mais la majorité, c’était : on reste au barrage, on fait notre barbec’, on essaie d’avancer sur le site pour voir à quoi il ressemble aujourd’hui, les dégâts qui ont été faits sur le site – et ne pas en venir aux mains. On a des familles, on a des entreprises, on a tout à perdre. Après, y en avait quelques-uns qui étaient plus remontés.

Il y a eu des dérapages, de la casse de bagnoles, des coups échangés…

Oui, ça s’est produit, ça c’est sûr.

Et vous portez quel regard là-dessus ?

Que j’aimerais pas qu’on casse ma bagnole, déjà. On en revient aux méthodes extrêmes qu’on citait au départ. Après, à partir du moment où deux partis opposés sont en contact, après une semaine un peu fatigante pour tout le monde, y a eu des coups… un agriculteur a été blessé, menacé avec une hache, des agriculteurs ont caillassé des bagnoles, d’autres se sont fait péter des pneus. Vu le nombre de personnes qu’il y avait sur le site, je trouve que ça s’est très bien passé. De toute façon, il y avait aussi le tampon gendarmerie. Les gardes mobiles servaient à faire les fils barbelés. C’était la frontière. Ils restaient plantés là. Ils ont pas parlé comme nous, ils ont pas beaucoup échangé, toute la journée à jouer aux cartes dans les fourgons – mais bon, ça fait pas progresser dans la vie de jouer à la belote. Mon regret dans cette histoire, c’est qu’il y a eu un mort, je crois que tout le monde en a été choqué. Bon, y en a 700 qui meurent dans la Méditerranée, on en parle pas autant. On peut dire qu’il avait qu’à pas y être, mais c’est un peu facile. Mais sur la mobilisation agricole, y a rien à regretter, ça s’est bien passé, vu le climat. Ça a pu arriver qu’il y ait deux trois poings qui fusent, mais pas une guerre. C’était la crainte. Le mot guerre est choisi. Cette ambiance lourde, toute la journée, tu t’endors pas, tout le monde est tendu. Une ambiance décidée, sérieuse. On y allait pour faire valoir nos idées et faire évacuer le site. C’était une grande semaine de discussion, d’échanges techniques, entre professionnels. Ça faisait un petit peu rassemblement syndical, mais pas pareil : tout le monde était d’accord, donc y a pas eu de grands discours. C’était pas la kermesse. L’ambiance pesante, tendue, c’est ça qui m’a le plus choqué. Presque la même ambiance que quand on va à un enterrement.

Vous avez des espoirs ?

Pour Sivens, aucun. À partir du moment où il n’y a pas de squattage, plus de violence, qu’il se fasse ou pas, je m’en balance. Je préférerais qu’il se fasse parce que je lui vois un intérêt, mais s’il se fait pas, surtout qu’on en finisse avec cette histoire et qu’on passe à une autre, un peu plus gentille. Mais cette mobilisation, on s’en souviendra, cette tension, ces gendarmes pour ce lac.

Propos recueillis le 23/04/2015 
par Jikabo et Who


Photo : Jikabo
Photo : Jikabo

La première motivation que Damien a donnée à son engagement est son sentiment d’injustice devant l’image des agriculteurs renvoyée par l’opposition au projet. Face à l’écologie radicale, globalisante, contestataire et utopique incarnée par la ZAD, Damien développe un discours qui se veut nuancé et mesuré sur une « agriculture durable ». Son point de vue exprime une dépolitisation du conflit, là où les opposants au projet voient au contraire un condensé local de problématiques politiques globales. Sa lucidité sur les hommes ou formations politiques n’empêche pas un fort légalisme envers les élus et la chose votée. La problématique écologique s’en trouve neutralisée, dépolitisée, cantonnée à une approche environnementale, naturaliste, technique. Tout le monde, nous dit Damien, ne peut qu’être d’accord avec ces orientations « raisonnées », dont le fondement est, en réalité, à la fois administratif et financier. Le discours social et politique des antibarrages se révèle inaudible, quand bien même il pourrait y avoir des points, sinon de convergence ou d’empathie, du moins d’écoute mutuelle. D’autant plus que nombre de constats énoncés par Damien sur l’impossibilité à communiquer, le regard porté sur les médias ou le climat ambiant pourraient être transposés à l’identique au point de vue des opposants au projet.

 


Pour poursuivre : Sivens sans retenue, Editions La lenteur, 2015.