Aménagement de Penne

saxifrage journal indépendant tarn 81
Dessin : Vincent

Devant le bar-tabac « La Terrasse », Houston, un chien au pelage marron, est planté en plein milieu du carrefour. « C’est notre rond-point ! » souligne Gilles, un habitant du bourg. « Il est toujours là et il ne bouge pas. » Sur la gauche, l’épicerie du village est toujours debout. En face, derrière une petite placette ombragée, l’office du tourisme. Épinglée au panneau des infos locales, une affichette fait la promotion du château de Penne. Horaires d’ouverture, animations, tarifs. La photographie du château sur son piton rocheux est surmontée d’une phrase : « Après 450 ans d’oubli, la forteresse royale de Penne d’Albigeois revit. »

Démantelée en 1586 à la fin des guerres de religion, la forteresse a servi de carrière de pierres avant d’être classée monument historique en 1902. Les propriétaires se succèdent et Axel Letellier, un architecte-urbaniste toulousain, la rachète en 2006. « Un rêve de gosse », comme il aime à le rappeler. Son arrivée est accueillie sans enthousiasme par certains. « Le précédent propriétaire se baladait cheveux au vent dans sa décapotable et traînait quelques casseroles, donc on pouvait pas faire pire ! » se souvient un habitant du village.

Axel Letellier se lance alors, à grands frais, dans la restauration du château. Mais ça ne lui suffit pas. Il a une autre idée derrière la tête : créer une petite entreprise touristique autour de la vie et des techniques de construction du Moyen Âge.

En 2010, l’ouverture du château au public est une réussite, avec 18 000 entrées, mais elle a foutu un sacré bordel dans le village. Pour Sylvain, un ancien du conseil municipal, « ce fut n’importe quoi. L’employé municipal a dû mettre en urgence des panneaux sens interdit pour réorganiser la circulation ». L’année suivante, la mairie bricole comme elle peut des places de parking dans un champ prêté par un agriculteur, mais l’accueil des touristes reste un gros problème et fait grincer des dents : « C’était une situation schizophrène : l’exploitation du château a amené du bordel et c’était à la mairie de réparer le bordel. Letellier nous disait que c’était pas son problème. Il assumait pas la responsabilité que son activité générait sur la commune. »

Au pied du mur, la mairie commande alors une étude pour la réorganisation de la circulation et le stationnement dans le village. Les solutions proposées par le cabinet Albinet se révèlent hors de prix. Retour à la case départ. Fin 2013, la mairie décide alors de demander à un urbaniste le soin de proposer des solutions financièrement soutenables. Elle en a un sous la main : le cabinet Letellier-architecture. Selon nos sources, cette décision ne semble même pas avoir été prise lors d’une délibération du conseil municipal. Le rapport Letellier est rendu juste avant les élections municipales de 2014, mais est gardé bien au chaud.

Un village carte postale ?

Au second tour des élections, la liste du maire sortant, Jean-Luc Kretz, dans laquelle figure Axel Letellier, est élue avec 4 voix d’avance. L’opposition, qui siège désormais au conseil municipal, fait  le forcing pour que le rapport Letellier soit rendu public. Il le sera… mais un an plus tard ! En février 2015, une réunion publique dévoile le rapport. La centaine d’habitants qui a fait le déplacement s’aperçoivent qu’il n’est plus question de circulation et de stationnement mais de réaménagement du village ! Et la note est salée ! Saxifrage n’a pas pu se procurer le rapport, mais l’investissement avancé lors de cette réunion avoisinerait les 450 000 euros. Réfection des places, des murets, des routes, tout doit être fait pour rendre le village attractif pour les touristes qui font la route entre Bruniquel et Saint-Antonin.

Pour les opposants au projet, il n’est tout simplement pas possible que le village soit transformé sans l’accord des 500 habitants de la commune. Car c’est l’avenir de Penne qui est en jeu. Régler le problème de la circulation, oui. Mais une partie des Pennols ne souhaite pas un village carte postale, standardisé et uniformisé. « Qui va profiter du tourisme ? Une poignée de personnes !  Tout le monde va payer pour financer [le] projet [de Letellier] ! On ferait mieux de restaurer les logements sociaux de la commune et trouver une solution à la suppression d’une salle de classe », s’énerve Gilles, auteur d’une lettre contre le projet de réaménagement. Une vie à l’année, en somme, et non trois mois par an.

Pour réaliser son projet, Axel Letellier ne souhaite pas rester simple chef d’entreprise. Il place ses pions sur le terrain politique local. Il est fraîchement élu deuxième adjoint à la mairie de Penne, devient membre du bureau de la communauté de communes du Cordais et du Causse (4C), où il siège aux commissions voirie, appels d’offres, bâtiments intercommunaux et SPANC (service public d’assainissement non collectif). Il pourra sans aucun doute profiter de l’expérience de Paul Quilès, président de la 4C, dont la réussite en matière de développement local et touristique n’est plus à prouver, après le fiasco de Cap Découverte. À noter que Sophie Letellier, son épouse, gérante de gîtes, est également membre du collège de la société civile de la commission tourisme à la 4C. « Il est dans la légalité mais c’est pas moral », s’indigne Gilles.

Les éléments de langage d’Axel Letellier sont assez significatifs de son état d’esprit : « L’oubli de la forteresse », « faire revivre », « repeupler le village ». Avant lui, Penne n’était rien. Aujourd’hui, le village et plus largement la vallée de l’Aveyron semblent avoir trouvé leur chevalier servant. Sous son impulsion, la fête du village s’est même transformée en fête médiévale. « Le château n’a pas d’intérêt en tant que tel. C’est un projet global à l’échelle presque régionale », osa-t-il déclarer dans un reportage diffusé dans l’émission « Des racines et des ailes ». Voilà comment les habitants de Penne vont sans doute se transformer en simples figurants d’un projet qui finira par les dépasser. Un rêve de gosse, qu’y disait…

Côté majorité municipale, le ton est à l’apaisement. Contacté par Saxifrage, Paul Doumerc, président de la commission développement économique à la mairie, se veut bien entendu rassurant : « Notre objectif est de maîtriser le tourisme, dans l’intérêt des villageois. » 
Il reconnaît que « les craintes sont tout à fait compréhensibles, mais il n’y a aucune inquiétude à avoir ». Pour donner le change, la majorité a laissé la présidence de l’aménagement de la commune à l’opposition. Son président, Benjamin Remond, est inquiet : « On ne sait pas où ils veulent aller ! Nous essayons de proposer des solutions moins coûteuses qui permettraient d’investir dans des projets plus importants, comme la réfection des logements sociaux qui, pour certains, sont limite insalubres ! »

Le projet Letellier soulève une question fondamentale. Que voulons-nous pour nos territoires et comment voulons-nous le faire ? À Penne, Cordes ou Bruniquel, le tourisme comme principal facteur de développement local est perçu comme la seule solution possible. Une ruelle de petits commerçants et d’artisans, qui vendront des bracelets en cuir ou des porte-clés à l’image de la forteresse de Penne lors de la période estivale, en fait déjà saliver certains. Une vie hors-sol, basée sur l’exploitation des ressources historiques, et dépendante des flux de touristes, qui fera certainement des dégâts, et pas uniquement financiers.

Si elle arrive à son terme, l’initiative d’Axel Letellier risque fort de déposséder les habitants de la commune de leur choix de vie sur leur territoire. Après 450 ans d’oubli, Penne aurait peut-être souhaité être oubliée quelques années supplémentaires. Allongé sur le goudron, Houston en serait sans doute ravi.

Timet et Boris V.

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